Le tourisme féministe revisite le patrimoine

PENDULES A L'HEURE Londres, New York, Paris... Depuis quelques années, des visites guidées au féminin enrichissent l’offre touristique

Emilie Cochaud

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Des participantes au "Badass bitches tour" posent au Metropolitan Museum of Art de New York, devant une sculpture d'Antoine Bourdelle.
Des participantes au "Badass bitches tour" posent au Metropolitan Museum of Art de New York, devant une sculpture d'Antoine Bourdelle. — Museum Hack
  • Depuis plusieurs années, des visites guidées féministes sont proposées à Londres, New York ou Paris.
  • A Paris, le groupe de guides Feminists of Paris organise, à partir du 6 avril, des visites «Louvre et féminisme».
  • Le but est de mettre en lumière le rôle des femmes, souvent minoré, dans la culture.

Savez-vous que La Liberté guidant le peuple a été censurée par Facebook ? Ou que Le Caravage aurait peint « l’idéal de la masculinité » ? A compter du samedi 6 avril, c’est le genre d’anecdotes que vous pourriez entendre en musardant au musée du Louvre avec Feminists of Paris. Ce groupe de guides parisiennes lance « Louvre et féminisme », une exploration non-officielle du musée qui pose un regard féministe sur l’art, l’histoire et le patrimoine.

Ces dernières années, les visites guidées au féminin se sont frayé un chemin dans le paysage touristique. Street art féministe, personnalités historiques oubliées, balades autour du « matrimoine »… Certes, pas de quoi rivaliser avec la popularité d’un circuit Harry Potter ou Game of Thrones. Mais des itinéraires fleurissent çà et là, notamment sur des plateformes comme Airbnb Experience ; une sorte d'Uber du voyageur, qui répertorie des activités proposées par des locaux, moyennant rétribution.

La Butte aux Cailles, haut lieu du street-art féministe pendant une visite organisée par le groupe de guides Feminists of Paris.
La Butte aux Cailles, haut lieu du street-art féministe pendant une visite organisée par le groupe de guides Feminists of Paris. - Thomas Billaudeau/Feminists of Paris

Outre l’enjeu commercial, « cela témoigne d’une envie de voir les choses différemment et de proposer des approches alternatives pour découvrir un territoire », explique Saskia Cousin, coautrice de l’ouvrage Sociologie du tourisme (éd. La Découverte). « On a aujourd’hui toute une série de visites guidées sur des thématiques plus ou moins militantes, comme ces visites féministes ou les Black Paris Walks [des promenades sur les traces du Paris Noir, d’ Aimé Césaire à Joséphine Baker]. »

L’objectif est de « redresser la balance et de rappeler le rôle, largement ignoré, que les femmes ont joué dans notre culture », acquiesce Isobel Durrant. Lassée de ne parler que des grands hommes au cours de ses visites, cette guide chevronnée a imaginé quatre itinéraires à Londres, sur les traces des héroïnes de la ville. De Caxton Hall, où les suffragettes ont mené leurs débats, à la pionnière féministe Mary Wollstonecraft. En passant par un cimetière réservé aux « femmes célibataires », en d’autres termes, les prostituées. Isobel Durrant porte ce projet depuis douze ans, mais l’intérêt du public s’est intensifié « après le mouvement MeToo et le centenaire du droit de vote des femmes au Royaume-Uni en 2018 », analyse-t-elle.

Bienvenue au « Badass bitches tour »

Deux visiteurs au Metropolitan Museum of Art de New York.

Dans la même veine, un brin plus foutraque, le « Badass bitches tour » a attiré plus de 3 000 personnes aux Etats-Unis, estime  Tasia Duske. Cette « visite sur les meufs qui en ont » est « notre parcours le plus demandé », se réjouit la directrice de Museum Hack. Né en 2016 au Metropolitan Museum of Art (le célèbre « Met ») de New York, « le concept a eu tellement de succès que nous l’avons étendu à Chicago, Washington, Los Angeles et San Francisco ». Au menu : happenings déjantés, selfies décalés et anecdotes aussi croustillantes qu’instructives.

Au Met, on redécouvre ainsi l’étonnante vie de Rosa Bonheur, peintre libérée et symbole de la cause homosexuelle et féministe au XIXe siècle. Ou le minutieux travail de l’ombre de Camille Claudel, qui exécutait certaines parties des statues de Rodin.

Locaux, touristes, féministes convaincus ou simple curieux… « Il n’y a pas vraiment de profil type », reconnaît Tasia Duske. Mais le caractère mixte de l’activité est souligné… avec plus ou moins de succès. Feminists of Paris affiche un ratio de « 80 % de femmes pour 20 % d’hommes », explique sa cofondatrice, Julie Marangé. Les a priori sont parfois au rendez-vous, « mais l’objectif est surtout de créer du débat, se défend-elle. Et que chacun puisse partager sa vision : on est ouvert à toutes et à tous ». Avec comme credo de dévoiler la ville sous un autre jour. A New York, Londres ou même Paris. Pour redevenir touriste… dans son propre pays.