La marche, une façon de prendre son temps pour voyager

Tourisme lent Sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, le long du GR20 en Corse ou autour du mont Blanc… Les raisons qui poussent à se lancer dans un voyage à pied sont nombreuses

Matthieu Chaumet

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Deux marcheurs font le tour du mont Blanc.
Deux marcheurs font le tour du mont Blanc. — Vitalalp/Getty Images
  • Voyager en marchant: partir d’un point A pour rejoindre un point B, avec ses pieds comme seuls moyens de locomotion, pour quelques jours ou bien plusieurs semaines.
  • Sur le GR20, les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, celui de Stevenson… En solitaire ou accompagnés, environ 1,5 million de Français pratiquent l’itinérance (trois jours et plus), chaque année.
  • Epreuve physique et mentale, le voyage à pied ralentit le temps et offre des moments propices à l’introspection.

Lever le pied. L’un devant l’autre et ce des milliers de fois. La randonnée sous toutes ses formes est à l’honneur du salon Destinations nature, qui se tient à Paris Porte de Versailles du 14 au 17 mars. Pour certains, marcher constitue une façon de voyager à part entière. Sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, celui de Stevenson ou le GR20 en Corse, 1,5 million de Français pratiquent l’itinérance (trois jours et plus) chaque année, selon la Fédération française de randonnée.

Essayons donc de comprendre ce qui peut pousser quelqu’un à s’infliger une marche sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres. « On est loin de la passivité d’un voyage en avion ou en voiture », note David Le Breton. Le professeur de sociologie à l’université de Strasbourg et auteur de l’ouvrage Marcher: éloge des chemins et de la lenteur (éditions Métailié) a quelques arguments sous le pied. Et une punchline : « Prendre son temps et ne plus être pris par le temps ». Voilà le vrai projet du marcheur : redevenir maître des horloges.

Du temps pour soi et l’introspection

« C’est une aventure dans le sens de l’intériorité », poursuit le sociologue. Marcher c’est aussi « se reconnecter à soi et se rappeler l’étendue de ses capacités », complète Elodie Lafay, psychologue clinicienne dans les Alpes-Maritimes, qui propose des randonnées thérapeutiques à ses patients. Une activité recommandée pour « les personnes anxieuses, déprimées, ou qui ont tendance à ruminer. » Kilomètre après kilomètre, « l’esprit bat la campagne », et s’offre un moment pour « faire le point », estime le professeur de sociologie. Un premier voyage à pied a souvent à voir avec un événement personnel majeur. « C’est un processus de guérison, après une rupture, une maladie, un deuil », observe-t-il.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Une publication partagée par Les Petits Pas de Juls (@lespetitspasdejuls) le 3 Août 2018 à 5 :53 PDT

Quand, en 2015, ils décident de franchir le pas sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, Pascale Auréjac-Rovira et son mari sont à « un tournant de [leur] vie pro ». Une cessation d’activité anticipée pour elle, la retraite pour lui. Relier Le Puy-en-Velay (Haute-Loire) à Santiago (Galice) à pied, en 70 jours, c’est aussi et beaucoup pour « se réhabituer à une vie de couple », fait remarquer l’ancienne cadre dans l’industrie pharmaceutique, qui a consigné son aventure sur un blog.

Le corps est fait pour ça

« La première fois, on vide son sac, on vide la tête, on évacue beaucoup de choses », se souvient la Toulousaine, qui revendique le concept de « tourisme lent ». Sur le chemin, les sensations physiques (re) surgissent après une vie de sédentaire. « Il faut marcher tous les jours, même des petites distances. Le corps s’habitue, on est fait pour ça. » 10, 20, 30 km par jour, chacun son rythme. « Il y a aussi une question hormonale, éclaire Elodie Lafay. La dopamine, les endorphines se libèrent. »

Ce qui aide à surmonter une épreuve parfois rude. En 2018, Pascale Auréjac-Rovira et son mari ont marché entre Séville et Santiago : « Nous avons reçu toute l’eau du ciel sur la tête, 50 jours sur 60 de pluie. Ça a été dur, mais magique aussi. » Et les rencontres y sont pour beaucoup. Sur le camino, la marcheuse toulousaine a ressenti « beaucoup de bienveillance et de respect » et constaté une « intimité très forte » qui s’installe assez vite entre pèlerins.

Reste que le temps est une denrée rare dans ce bas monde. « Il faut pouvoir gérer son agenda et s’organiser », reconnaît Pascale Auréjac-Rovira. Pour autant, quelques jours peuvent être une très bonne entrée en matière, pour une première expérience d’itinérance à pied. Le reste viendra sur le chemin, car, prophétise David Le Breton, « on cesse d’être ce qu’on est au départ, on se réinvente ». Pas à pas.