Vous avez interviewé Claire Checcaglini pour son enquête au coeur du FN

VOS QUESTIONS L'auteure de «Bienvenue au Front» a répondu à vos questions...

Marine Picard Dumont

— 

20 Minutes

Cliquez ici pour rafraîchir le chat

Pourquoi le FN est pas un autre?
J’ai été intéressée par le FN, d’une part parce que ce parti est en passe de devenir la troisième force politique en France, d’autre part parce que le FN prétendait se normaliser, se dédiaboliser. J’ai donc voulu savoir ce qu’il en était vraiment.

Marine Le Pen semble vouloir être plus modérée que son père Jean-Marie. Réalité ou façade?
Marine Le Pen n’utilise en effet pas dans sa communication la provocation tel que le faisait et le fait encore son père. Pour autant, encore dernièrement, elle n’a pas protesté contre les citations de Robert Brasillach faites par Jean-Marie Le Pen. Elle n’adopte donc pas la même stratégie, mais demeure à la tête d’un parti d’extrême droite.

Pensez-vous que votre retour d'expérience serait identique ou totalement différent en faisant cette démarche dans d'autres partis? Notamment l'UMP et le PS, dans lesquels les conflits semblent assez fréquents, et l'hypocrisie bien présente.
Sans doute aurait-il été différent, même si le double langage n’est malheureusement pas l’apanage d’une seule formation politique. Mais, je ne pense pas que j’aurais rencontré dans les formations que vous citez des personnes aussi extrémistes. L’un des candidats suppléants aux législatives avec qui j’ai fait plusieurs opérations militantes m’avait expliqué un jour qu’il se serait engagé dans la LVF (Légion des volontaires Français) , autrement dit qu’il aurait pris l’uniforme nazi si nous étions en 1940... Un autre candidat suppléant aux législatives avait posté lui sur son mur Facebook une vidéo d’un historien révisionniste...

Est-ce que vous vous êtes fait des amis que vous côtoyez encore dans le parti?
Non, j’ai pu trouver des personnes sympathiques, mais nous ne sommes pas devenues amies. Je ne pense pas être amenée à revoir ces militants. Néanmoins, s’ils veulent m’écrire en s’adressant à ma maison d’édition, je prendrai bien sûr le temps de leur répondre.

Une anecdote «choc» en particulier à raconter (sans citer de nom)?
Premièrement, je n’ai pas cherché à raconter des anecdotes “choc, mais simplement à donner à voir la réalité du FN de l’intérieur. Pour autant, nombre de situations m’ont heurtée. J’ignorai par exemple avant mon immersion que le FN pouvait appeler ses militants à manifester ou en l'occurrence à contre-manifester pour réclamer la mise à la rue d’une famille, dixit mon ancien secrétaire fédéral, une famille «étrangère expulsée à très juste titre de son HLM»...

Suite à l'agression de la journaliste Audrey Pulvar, je me dis que l'on parle beaucoup du racisme anti-arabe, de l'islamophobie, ainsi que de l’antisémitisme. Qu’en est-il  alors de la vision au FN (militants et corps dirigeant) des français d'outre-mer (calédoniens, antillais, réunionnais, polynésiens...), des français plus largement d'origine africaine ou autres, qui par ailleurs comme les autre ont participé aux nombreuses guerres mais aussi à une partie du prestige et de l’essor de la France (médailles olympiques, littératures etc)? Le racisme et le rejet de l'autre est-il total?
Je suis désolée, mais je n’ai pas tous les éléments de réponse à votre question. J’ai constaté que le racisme anti-arabe était très présent. Mais, le fait que des Français d’origine diverses puissent devenir des emblèmes de notre pays, parce qu’ils sont artistes ou sportifs, n’a pas été évoqué lors de mes conversations avec les militants.

Avez-vous été menacée à cause de votre reportage?
Non, je n’ai reçu aucune menace. Je sais simplement que le Front national devrait m’attaquer sur le plan judiciaire dans les jours qui viennent.

Comment le FN a réagi à la parution de votre livre?
Les quelques militants que j’ai joints mardi dernier pour leur dire qui j’étais, ont dans l’ensemble plutôt bien réagi, et certains n’ont pas compris pourquoi j’avais renoncé à les voir, et donc pourquoi mon entourage avait peur pour moi. Par ailleurs, le parti a publié un communiqué pour dénoncer mes méthodes et annoncer de futures poursuites juridiques.

Qui comptez-vous «convaincre» ? Ou plutôt, pour qui l'avez-vous écrit ?Je ne vois pas 10.000 possibilités. Soit vous voulez donner des arguments à ceux qui «diabolisent» déjà le parti (PS / PC principalement) et leur donner bonne conscience, soit vous voudriez que les 20% de potentiels électeurs en faveur du FN se tournent vers un autre parti.
Il serait très prétentieux de ma part de prétendre convaincre qui que ce soit. Simplement lorsqu’une militante m’a demandé mardi dernier pourquoi j’avais écrit ce livre. Je lui ai répondu «parce que je suis convaincue que tu te fourvoies» Elle m’a alors dit qu’elle allait y réfléchir. Par ailleurs, je ne compte donner aucun argument à de quelconques partis, ni leur donner bonne conscience.

Je n'ai pas lu votre livre et je vous pose directement la question : Claude Guéant disait du FN que c'était un parti «nationaliste» et «socialiste», mais pas un parti républicain. Avec l'expérience de votre infiltration, est-ce qu'il a raison sur le fond?
Je suis convaincue que le Front national reste un parti d’extrême droite et donc très dangereux.

Marine Le Pen a-t-elle ses 500 signatures? La polémique du parrainage anonyme, dont le conseil constitutionnel l'a déboutée, était-elle fondée? Ou était-ce un tour de force pour se présenter comme le chat potté dans Shrek (comprendre les yeux de cocker qui donne envie de faire un câlin)?
J’ignore à ce jour si Madame Le Pen a obtenu ses 500 signatures, mais je peux en tout cas attester que le FN a de réelles difficultés pour les récolter. Lors d’une réunion au siège du FN en présence de Marie-Christine Arnautu, vice présidente du Front, les responsables départementaux d’Ile de France, le sujet numéro un était bien celui des parrainages.

En regardant vos interviews, j'ai remarqué quelque choses d'assez surprenant. J'ai l'impression que ce qui vous a surpris ou choquée le plus ce n'est pas tellement d'avoir écrit ce livre, mais c'est l'attitude des médias et autres réactions de politiciens ou d'individus. Après tous ces mois en immersion, n'êtes vous pas surprise de ressurgir dans un monde «lepenisé» ou «menardisé»? Le fait d’avoir peu de soutien et beaucoup de remise en question, cela vous pousse-t-il à vous questionner?
Me questionner, je l’ai fait durant toute cette expérience. A la sortie du livre, je m’attendais aux attaques de certains, mais je n’ai pas eu l’impression d’avoir peu de soutien. Plusieurs medias se sont intéressés à ce travail, et en premier lieu, Mediapart et Le Nouvel Observateur.

Certains critiquent votre méthode d’investigation: avancer caché. Pensez-vous que certaines infos ne peuvent s’obtenir que par cette méthode?
Oui, j’en suis convaincue. Il me parait évident que jamais en tant que “journaliste affichée”, le maire du Plessis Robinson, Philippe Pemezec ne se serait vanté de “faire très gaffe” quant à l’attribution des logements sociaux aux Arabes dans sa ville...

Pourriez vous dresser un profil type du militant?
Non, le Front national et c’est sa force rassemble nombre de militants aux profils variés. Néanmoins, le ciment de la quasi-totalité des personnes que j’ai rencontrées est leur peur de l’immigration maghrébine.

Vous avez rencontrés des gens, ils vous ont fait confiance, n'avez-vous pas une gêne de les avoir trompé?
Il est évident que de leur dire qui j’étais fut un moment délicat pour moi et délicat pour eux. Mais encore une fois, je n’ai voulu bien sûr blesser personne. J’ai changé les prénoms des militants.

Pour avancer, progresser dans votre enquête, avez-vous du faire des choses dont vous n'êtes pas forcément fière?
Oui, bien sûr, à commencer par distribuer la propagande frontiste. J’ai aussi, je dois l’avouer, contribué à récolter une signature de maire pour Marine Le Pen...

Marine le Pen sème le trouble dans la communauté juive de France avec ses ses tentatives de rapprochement vers l'état d'Israel pour justifier son éloignement par rapport à l'idéologie de son père ou du parti... Que penser réellement de Marine le Pen quand on est juif en France? Comment lui faire confiance quand ceux qui l'entourent sont des révisionnistes ou des néo-nazis?
Je ne me suis jamais entretenu avec Madame Le Pen. Mais, je peux vous assurer avoir rencontré au sein de son parti un ex-candidat aux cantonales, qui tenait des propos révisionnistes. J’ai par ailleurs assistée à une réunion présidée par Marie-Christine Arnautu, une proche des Le Pen. A cette occasion, lorsqu’elle a précisé qu’un certain Jean-Louis Cohen avait accordé son parrainage au Fn en 2007, la réflexion qui s’en ait suivie et qui émanait d’un ancien élu du FN au conseil régional, n’a suscité aucune remarque de sa part. L’ancien élu disait alors : “s’il [de Cohen] n’y en avait qu’un.” Enfin un candidat aux législatives trouvait judicieux de rappeler lors d’un meeting de Marine Le Pen, la réecriture du mot “télévision” par une de ses amies facebook, à savoir “Té Levy Sion”...

ESPACE LIBRE:

Merci à tous pour vos questions.
Claire Checcaglini. 

-----------------------------

Pendant huit mois, la journaliste indépendante Claire Checcaglini a infiltré le Front national pour en comprendre son fonctionnement. Gagnant rapidement la confiance des partisans, elle a même accédé à des responsabilités au sein du parti, devenant le témoin direct de conflits internes, de discussions ouvertement racistes et belliqueuses, dépassant souvent l’apparence respectable que le parti veut donner... Dans son livre Bienvenue au Front, la journaliste de 35 ans raconte le quotidien d’un mouvement politique à l’aube des élections présidentielles.

Claire Checcaglini sera l'invitée de la rédaction de 20 Minutes ce mercredi dès 15h. Posez-lui dès maintenant vos questions dans les commentaires ci-dessous ou via reporter-mobile@20minutes.fr