«La classe ouvrière a en partie déserté le militantisme»

VOS QUESTIONS L'auteure a répondu à vos questions...

Marine Picard Dumont

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 Anne Dhoquois
 Anne Dhoquois — D.R.

Anne Dhoquois, l’auteure de «Paroles libres de … militants», était dans les locaux de 20 Minutes pour répondre à vos questions. Voici une sélection de ses réponses.

«Les militants du parti de gauche ont demandé à Mélenchon d’être moins agressif durant les interviews»

«Une des militantes PS dit même que si elle devenait dépendante de son parti sur le plan professionnel, elle perdrait sa liberté d’expression. Chez beaucoup de militants, la motivation est avant tout d’être acteur de la société, de ne pas être un mouton»

«La classe ouvrière a en partie déserté le militantisme»

«Beaucoup de militants n'ont aucune envie de faire carrière en politique»

«Beaucoup de jeunes militants demandent une place que leurs ainés ne leur laissent pas forcément»

«Le militantisme actuel est plus pragmatique, les personnes qui s’engagent, notamment les jeunes, attendent une retombée concrète de leurs actions»

«Certains, dans le livre, parle d’idéal à gauche comme à droite : une société plus juste, un monde plus respectueux de l’environnement, la défense de l’intérêt général, une société égalitaire entre les hommes et les femmes, l’homme au cœur de l’économie où il primerait sur tout le reste»

«Les militants s’engagent par choix idéologique, l’envie de militer dans une organisation s’impose comme une évidence soit par tradition familiale, soit suite à des rencontres qui génèrent un déclic, soit en réaction à des événements »

«Les Français semblent atteints d’un fort sentiment d’impuissance relayé aussi par les médias à mon sens(…) Ils n’ont pas les leviers pour agir puisque tout semble se décider en haut lieu à Bruxelles et ailleurs»

« Les promesses non tenues, le sentiment d’être manipulé, ont éloigné les Français de la politique»

«Ce que défendent les militants interviewés dans le livre c’est que justement, il ne faut pas se démobiliser et que chacun à son niveau peu contribuer à changer le monde dans lequel nous vivons. C’est leur motivation première et c’est ce qu’ils ont envie de transmettre»

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Le chat dans son intégralité:

 
Bonjour. Pourquoi avoir écrit ce livre? Trouvez-vous que les citoyens n’ont pas assez la parole aujourd’hui?
J’ai écrit ce livre pour donner la parole aux militants peu interviewés dans les médias en général. On assiste beaucoup à un combat des chefs via médias interposés, sans ceux qui sur le terrain donnent vie au combat politique. Ce qui m’a aussi intéressé, c’est de confronter les points de vue de militants issus de tout bord, mais aussi impliqués dans des structures politiques et / ou associatives et / ou syndicales. Le livre étant basé sur des propos recueillis, il permet de mettre en résonnance chaque réponse et du coup de mettre à mal certaines idées reçues, par exemple les militants politiques opposés peuvent ressentir les même joies, les mêmes frustrations...
 
Franchement, les jeunes de moins de 30 ans sont-ils attirés par le militantisme aujourd'hui? Si oui, n’est-ce pas leur condition précaire qui les pousse à le faire?
Les jeunes peuvent être attirés par le militantisme pour des raisons diverses, leur propre situation mais aussi la défense d’un idéal tel que Julien, interviewé dans mon livre, militant au Parti de gauche et qui veut agir pour un changement radical de société. Reste qu’il y a des points communs chez les jeunes militants : l’envie d’agir autrement sur le terrain en organisant par exemple des happening, à vocation médiatique, une plus grande utilisation d’internet et des réseaux sociaux, et la volonté de faire bouger les structures de l’intérieur. Des militants critiquent leur parti en raison du cumul des mandats et de l’absence de renouvellement des idées, ils demandent une place, mais leurs ainés refusent. Du coup, certains préfèrent le combat associatif jugé plus ouvert, plus dynamique et moins le théâtre d’enjeux de pouvoir.
 
Le militantisme actuel, n’est-il pas uniquement protestataire, alors qu’avant il était plutôt porté vers la recherche d’un idéal?
Le militantisme actuel est plus pragmatique, les personnes qui s’engagent, notamment les jeunes, attendent une retombée concrète de leurs actions. D’où, parfois, le choix du syndicat ou de l’association dans lesquels les militants se sentent moins broyés par la grosse machine que peu être un parti. Certains, dans le livre, parle d’idéal à gauche comme à droite : une société plus juste, un monde plus respectueux de l’environnement, la défense de l’intérêt général, une société égalitaire entre les hommes et les femmes, l’homme au cœur de l’économie où il primerait sur tout le reste… Pourtant, beaucoup rejettent le terme d’utopie. Ils veulent ancrer leur combat dans une réalité qu’ils espèrent changer et pour beaucoup, cela passe par la protestation.
 
Quelle est la situation du militantisme en France? Les Français s’engagent-ils toujours autant auprès d’un parti politique? On est quand même loin du près du million de militants liés au Parti Communiste, après la seconde guerre mondiale…
Une étude de France bénévolat évalue le nombre de militants dans des organisations syndicales politiques ou confessionnels à 4.5 millions. Concernant les partis, le chiffre est en diminution, exemple selon des chiffres difficiles à vérifier, l’UMP revendiquait 340.000 militants en 2007, 226.000 en 2012 (à l’intérieur même du parti, personne ne donne les mêmes chiffres). Au PS, on comptait 280.000 militants en 2007. Il y en aurait près de 171.000 aujourd’hui. Pour contrer cette érosion, les partis tentent d’attirer les militants autrement, en baissant le cout des cotisations, par exemple, mais aussi en favorisant le rôle des sympathisants comme les socialistes après la primaire qui ont sollicité les votants non membre du parti. On leur demande, par exemple, d’être actifs sur le web. Aujourd’hui, on dit que le PS et l’UMPS sont des partis d’élus, ce que les militants interviewés dans le livre confirment. Le militant du FN interviewé affirme que son parti est un parti de militants, comme le fut le PC autrefois. Selon lui, il n’y pas de différence entre un militant et un élu FN, là où ailleurs, il y a une hiérarchie.
 
Pourquoi les gens décident-ils de s’engager et de passer leur temps à militer? N’ont-ils pas une attente personnelle en retour?
Les militants s’engagent par choix idéologique, l’envie de militer dans une organisation s’impose comme une évidence soit par tradition familiale, soit suite à des rencontres qui génèrent un déclic, soit en réaction à des événements comme le 21 Avril 2002 ou l’inondation de la centrale nucléaire du Blayais pour la militante de sortir du nucléaire. Autre cas de figure, la colère face à une situation jugée injuste comme le jeune interviewé issu de l’immigration et des banlieues, qui s’implique dans une association luttant contre la discrimination. Ce qu’ils attendent en retour, c’est parfois de faire carrière au sein de leur parti, mais c’est surtout de participer à un combat qu’ils jugent juste et d’y apporter leur pierre.
 
Avez-vous ressenti, chez certains militants, la volonté de vouloir faire carrière en politique? D'en faire un métier ?
Chez certains d’entre eux, l’envie de faire carrière est clairement exprimé, le militant FN et l’un des militant UMP voudraient se présenter aux prochaines élections législatives. Mais ce n’est pas le cas d’une grande majorité des personnes interviewées, une des militantes PS dit même que si elle devenait dépendante de son parti sur le plan professionnel, elle perdrait sa liberté d’expression. Chez beaucoup de militants, la motivation est avant tout d’être acteur de la société, de ne pas être un mouton.
 
Vous semblez avoir interrogé beaucoup de militants. J’imagine que leurs réponses ont été très différentes. Sur certains points, avez-vous noté des grosses similitudes?
Le point commun le plus remarquable c’est le positionnement tous les militants qui ont l’envie de lutter pour leurs idées, d être acteurs de la société, d’être entendus. Autre point commun, le constat que les organisations, surtout les partis, sont traversées par des luttes de pouvoir et des conflits d’égaux qui prennent parfois le pas sur les idées. Parmi les différences, certains acceptent plus facilement que d’autres d être dans l’ombre. On sent chez certains un goût prononcé pour le combat politique voire politicien alors que d’autres le rejettent totalement. Une des militantes associatives dit dans le livre : «J’ai envie de réfléchir à la société de demain pas à comment je vais faire élire mon candidat» .Évidemment, selon les choix politiques, les références idéologiques incarnées par des personnes ou des événements sont radicalement différentes.

Pourriez-vous décrire le portrait type du militant d’aujourd’hui?
Non, d’où l’intérêt du livre. Les militants interviewés sont âgés de 23 à 74 ans, vivent aux 4 coins de la France, le tiers des militants travaillent dans le privé, le tiers des militants sont fonctionnaires, le tiers des militants sont sans activité. Ils sont plutôt issus de la classe moyenne, la classe ouvrière qui représentait un pourcentage important des militants autrefois a en grande partie déserté ce type de combat. Selon les sondages, 50% des ouvriers s’abstiendraient aux prochaines élections. A noter qu’une majorité de ceux qui votent sont tentés par le Front National. Bref, même si chez les jeunes on perçoit une volonté de renouveler le genre (voir plus haut), impossible de donner un portrait type du militant d’aujourd’hui.

Franchement, lorsque l'on voit la situation de l'engagement militant en France... De moins en moins de manifestants dans les rues, les Indignés qui ne prennent pas en France... Pourtant, les Français sont les plus pessimistes au monde! Quel paradoxe! Comment expliquez-vous cela?
Les Français semblent atteints d’un fort sentiment d’impuissance relayé aussi par les médias à mon sens. Ils subissent une situation économique qui les dépassent et, selon eux, ils n’ont pas les leviers pour agir puisque tout semble se décider en haut lieu à Bruxelles et ailleurs. D’où un pessimisme ancré profondément dans la société, d’autant que la notion de progrès social marque le pas. Ce que défendent les militants interviewés dans le livre c’est que justement, il ne faut pas se démobiliser et que chacun à son niveau peu contribuer à changer le monde dans lequel nous vivons. C’est leur motivation première et c’est ce qu’ils ont envie de transmettre.
 
Vous avez interviewé beaucoup de militants. Nous sommes dans un contexte de crise et l'élection est dans 4 mois. Les candidats ne semblent pas convaincre les Français (Près de 50% des électeurs ne sont pas certains de leur vote). Pourtant, en politique on a besoin d’avoir les yeux qui brillent, qu’un candidat nous fasse rêver. Les militants que vous avez interrogés, font-ils le même constat?
Les militants politiques interviewés ont les yeux qui brillent pour leur candidat même si ils peuvent apporter des critiques sur leur comportement ou le fonctionnement du parti, exemple les militants du parti de gauche ont demandé à Mélenchon d’être moins agressif durant les interviews. Encore une fois, l’approche pragmatique est de mise, les militants défendent un choix de société et donc un candidat qui leur semble le plus proche de leur idée sans y voir un « être supérieur », on ne sent aucun culte de la personnalité chez ceux que j’ai interviewé, à une ou deux exceptions près.

Des militants ont-ils eu l'impression que leurs compétences ont été méprisées par les "chefs", qu'ils étaient condamnés à faire la claque ou à effectuer des taches ennuyeuses ont décidé de partir?
Aucun des militants n’est parti mais certain ont douté de leurs engagements suite à des conflits de personnes. Soit ils sont restés, jugeant que l’urgence politique l’exigeait, soit parce qu’ils tentent de trouver leur place dans la structure en proposant des actions au niveau local par exemple. Par ailleurs, certains revendiquent d’être des bons petits soldats puisqu’ils se mettent au service d’une certaine vision de la France. Militer, pour eux, rime automatiquement avec collage d’affiches, distribution de tracts...
 
Y a t-il aujourd'hui autant de militants que dans les années 1970? Ou y en a t-il toujours autant mais militent-ils différemment, et pour des causes qui se sont multipliées?
Je ne peux pas donner de chiffres comparatifs entre les années 70 et aujourd’hui. Ce qui est sur, c’est que la société ayant changé, les modes d’engagement ont également évolué. Comme nous l’avons déjà évoqué, la rétribution fait aujourd’hui partie des revendications de certains militants. Par exemple, à Jeudi noir, on assume le fait de mener des actions médiatiques et d’attirer des militants grâce à cette visibilité. Outre la lutte contre le mal logement, les militants y trouvent la possibilité de passer à la télé, vrai motivation notamment chez les jeunes. Par ailleurs, certain militants interrogés ont des engagements multiples (partis et associations, partis et syndicats...) leur permettant d’agir différemment selon les structures. L’approche associative et syndicale, jugée plus concrète et donc en phase avec l’évolution de la société, permet de nourrir positivement le militantisme politique.

Le PS a organisé des primaires ouvertes à toute la population. Ne va-t-on pas vers une forme de militantisme ponctuelle, distanciée? N’est-ce pas un signe que le militantisme traditionnel (qui reste pourtant toujours ancré dans le système du Parti socialiste), c’est terminé?
Les partis comme les associations ont en effet pris conscience que le militant dévoué, corvéable à merci disponible 24h/24 , et le tout sans exiger aucune rétribution a vécu. D’où la tentative d’inventer de nouvelles formes de participation. Ainsi, le PS mobilise des sympathisants en leur demandant par exemple d’être actif sur des réseaux sociaux : partager les messages du parti sur Facebook, retweeter des tweets...
 
Bonjour, pourquoi selon vous, et selon vos entretiens, les Français ont tant de mal à rejoindre des organisations militantes?
Beaucoup de Français ont été déçu par la politique et les hommes qui l’incarnent d’où une démotivation à s’engager et le succès de combat plus informel comme les Indignés. Les promesses non tenues, le sentiment d’être manipulé ont éloigné les Français de la politique. Pour autant, cela à généré une frustration plus qu’une indifférence, nous sommes nombreux à nous engueuler le dimanche ou au café sur des sujets politiques, l’intérêt et la difficulté, c’est de trouver sa place dans une organisation. C’est pourquoi, les jeunes sont nombreux à se tourner vers les collectifs informels ou les associations. Le mouvement féministe a par exemple su se renouveler et attirer les jeunes grâce à des structures ouvertes, démocratiques et joyeuses. Aujourd’hui, les structures doivent avoir à l’esprit que s’ennuyer dans des réunions interminables ne séduira plus grand monde.
 
Le militant est-il toujours convaincu de ses idées ou, comme on peut voir chez certains hommes politiques, qui change de parti suivant le sens du vent ? Est-il devenu carriériste?
Certains des militants interviewés affichent leurs ambitions mais au service de leurs idées avant tout. Aucun des deux militants qui visent la députation pourrait changer de parti. Le militant FN a confié que selon lui, il serait plus simple d’obtenir un poste de salarié à l’UMP mais en aucun cas, il ne se voit changer de parti car il est très attaché aux idées défendues par Jean-Marie Le Pen et sa fille.  Certains changent de parti mais pas forcement pour des raisons de carrière. La militante du NPA qui avait du mal à y trouver sa place pour des raisons de scissions internes a depuis rejoint le Front de gauche car son souhait est avant tout de faire campagne pour ses idées d’extrême gauche et de défendre un candidat qui les incarne.
 
Le militantisme chez les jeunes n'est-il pas la solution de facilité? Je le vois dans mon cercle de connaissance, les plus "militants" sont ceux qui ont tout arrêté après le bac, qui se sont mis en vacances pendant 3-4 ans, et qui ne comprennent pas maintenant que leur niveau de vie est moins élevé que ceux qui ont étudié et travaillé…
Les jeunes que j’ai interviewés dans le livre ne correspondent pas à ce que vous décrivez : ils sont très investis dans leurs études ou dans leurs carrières. Ils mettent à profit leurs compétences lorsqu’ils le peuvent, pour servir leurs causes. Par exemple, une des militantes PS, spécialiste de la protection sociale, apprécie de partager ses connaissances avec le dirigeant de son parti. Pour autant, il est vrai que certains militants cessent leurs études pour se consacrer à leur engagement qui, devient alors un métier.
 
Ce qui m’a intéressé dans ce livre qui donne la parole à 22 militants, c’est que leurs propos permettent de mieux différencier les idées des partis en présence aujourd’hui sur la scène politique. C’est donc aussi une aide au choix lors des prochaines élections. Tous on répondu à la cinquantaine de questions posées sur leur engagement, leur culture politique, la campagne présidentielle. Il permet un dialogue inédit, les militants ont peu l’occasion de se rencontrer et d’échanger, se livre rend cette rencontre possible. C’est enfin un moyen de réhabiliter les militants souvent mal jugés par nos concitoyens. Leur combat constitue pourtant l’un des socles de notre démocratie, qu’ils font vivre sur le terrain. Comme le dit Christophe Barbier dans la préface du livre, "A la fois simple Français et parcelle de présidentiable, à mi-chemin de l’électeur et de l’élu, le militant est le cœur battant de la République.”

Si vous avez des questions supplémentaires, n’hésitez pas à me contacter via mon compte twitter
@AnneDhoquois ou Facebook
 

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Présentation du chat:

A l’approche de la présidentielle, la journaliste Anne Dhoquois est partie à la rencontre de militants de tous âges et issus de divers milieux sociaux. Objectif: nourrir la campagne, mais aussi éclairer la société de demain. De ces rencontres, elle a tiré un livre, co-écrit avec le politologue Henry Rey et intitulé Paroles libres de… militants.

Issus de partis politiques (PS, UMP, MoDem, FN…), mais aussi de syndicats (CGT, CFDT, FSU…) ou encore d’associations (Osez le féminisme, Quartier sans cible, sortir du nucléaire, Génération précaire…), les militants évoquent avec la journaliste leur engagement politique, les candidats, la campagne et des thèmes de société comme le chômage ou les problèmes de logement. Tous leurs propos sont ensuite mis en exergue et étudiés par Henri Rey, dont l'analyse porte sur les comportements politiques dans les périphéries urbaines et sur le militantisme partisan.

Anne Dhoquois est une journaliste indépendante; elle a été rédactrice en chef de Place Publique pendant onze ans. Ses domaines de prédilections sont la politique, la vie associative, l’économie sociale, les banlieues, l’emploi.