«C'est une spécificité française d'en appeler de façon systématique à la figure du sauveur»

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Marine Picard Dumont

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20 Minutes

Jean Garrigues, auteur de «Les hommes providentiels», était dans les locaux de 20 minutes pour répondre à vos questions. Extraits choisis de ses réponses.

«C’est une spécificité française d’en appeler de façon systématique à la figure du sauveur.»

«La personnalisation du vote sous la 5ème  République peut favoriser l’appel à l’homme providentiel.»

«La sur-médiatisation de la vie politique aujourd’hui entraine une sorte de frénésie électorale qui ne permet pas toujours de faire émerger durablement une personnalité.»

L’Homme Providentiel «est un personnage qui apparait dans les périodes de crises, et qui se présente comme le sauveur ultime chargé d’une sorte de mission historique ou divine, à savoir résoudre d’un coup de baguette magique tous les problèmes qui se posent à la société à un moment donné.»

«Dans l’inconscient collectif français, c’est plus difficile de concevoir une femme comme figure d’homme providentiel.»

« L’homme providentiel par excellence aurait l’énergie et la détermination de Bonaparte, la vision et le charisme du Général De Gaulle, la sagesse D’Adolphe Thiers, l’intégrité de Pierre Mendes France, le patriotisme de Gambetta et pourquoi pas le charme de Ségolène Royal.»

«Les sauveurs d’aujourd’hui ne sont pas à la mesure de leurs prédécesseurs (…) On peut se demander s’il existe aujourd’hui des personnages politiques à la hauteur de Napoléon ou du Général de Gaulle.»

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La France est-elle le seul pays où ce mythe existe? Y’a-t-il ce même type de concept en Asie par exemple?
C’est un mythe universel, on trouve des hommes providentiels dans toute l’Histoire des démocraties ou des régimes totalitaires. Par exemple dans l’histoire des Etats-Unis , des présidents comme Abraham Lincoln , comme Franklin Roosevelt , comme JFK et bien sûr Barack Obama, ont fait figure d’hommes providentiels. En Angleterre, l’homme providentiel par excellence, a été Churchill, au début de la seconde guerre mondiale. Et dans les régimes totalitaires, on peut considérer que Mussolini en Italie et Hitler en Allemagne, sont apparus à leur peuple comme des hommes providentiels. Néanmoins c’est une spécificité française d’en appeler de façon systématique à cette figure de sauveur.

Est-ce que c’est en raison de ce mythe que la France s’est tournée vers le suffrage universel direct pour élire son président?
C’est un homme providentiel, le Général de Gaulle qui a rétabli le suffrage universel direct. Celui-ci avait également existé en 1848 et avait  d’ailleurs permis d’élire un autre homme providentiel qu’était Louis Napoléon Bonaparte. On ne peut pas dire que notre mode de scrutin ait été conçu sur mesure pour un homme providentiel, mais il est vrai que la personnalisation du vote sous la 5ème République peut favoriser le phénomène d’appel à l’homme providentiel. En contrepartie, la sur-médiatisation de la vie politique aujourd’hui entraine une sorte de frénésie électorale qui ne permet pas toujours de faire émerger durablement une personnalité.

Quelle est la définition d’un «homme providentiel»?
C’est un personnage qui apparait dans les périodes de crises, et qui se présente comme le sauveur ultime chargé d’une sorte de mission historique ou divine, à savoir résoudre d’un coup de baguette magique tous les problèmes qui se posent à la société à un moment donné. Evidement c’est un phénomène très irrationnel qui fait appel au charisme à l’émotion, au désarroi des élites politiques traditionnelles et aux désespoirs collectifs. C’est pourquoi c’est un phénomène souvent violent, parfois très enthousiaste. Mais souvent aussi le réveil est difficile et le sauveur se retrouve dans la position d’un bouc émissaire. C’est un peu ce qui est arrivé à Nicolas Sarkozy.

Peut-on dire qu’en 2007, Sarkozy était considéré comme «un homme providentiel» ? Si oui, peut-il l’être à nouveau cette année ?
Lors de la campagne électorale de 2007, il y a en fait trois figures d’hommes providentiels qui sont apparus, dont une femme. La femme évidemment c’était Ségolène Royal dont tous les commentateurs ont remarqués à quel point, elle recherchait l’identification avec Jeanne D’arc, la première de nos Hommes providentiels. François Bayrou lui aussi, avec un discours de résistance et de rassemblement entendait apparaitre comme un nouveau De Gaulle. Quant au troisième larron de cette compétition électorale, Nicolas Sarkozy, il est assez évident qu’il se présentait dans la posture du sauveur, l’homme de la rupture, l’homme qui parlait au nom de la France et avec qui tout devenait possible. C’est la raison pour laquelle beaucoup de journalistes l’ont comparé à Napoléon 1er dont il partageait l’énergie, le charisme, la volonté et la petite taille. Dans le contexte actuel de 2012, il lui serait beaucoup plus difficile de faire rejouer cette identification au jeune Bonaparte, parce qu’il est aujourd’hui le président du bilan et de la crise. En revanche, il peut jouer sur une autre image de sauveur, elle aussi récurrente dans notre histoire qui est celle du protecteur. C’était l’image d’Adolphe Thiers au début de la troisième république ou du Maréchal Pétain en 1940. Et c’est sur cette image qu’ont joué aussi François Mitterrand et Jacques Chirac lors de leurs réélections respectives en 1988 et 2002. Mais à cette époque là, ils étaient très haut dans les sondages.

Napoléon qui est considéré de nos jours comme un personnage historique mythique, était-il à son époque populaire et apprécié par la population?
Vous posez un problème majeur pour les historiens qui est celui des sources. Le régime impérial était un régime de censure dans lequel la liberté d’expression n’existait pas. Donc la perception que nous avons aujourd’hui de Napoléon 1er est une perception tronquée, faussée. Il est difficile de savoir exactement ce que les Français, le peuple, pensait de leur empereur. Néanmoins, beaucoup de manifestations lors des grandes fêtes de l’empire ainsi que des témoignages de soldats de l’empereur semblent montrer que jusqu’à la fin, Napoléon à été admiré voir idolâtré par une grande partie des Français. Et longtemps après sa mort, beaucoup de Français lui rendaient une sorte de culte mémoriel qui a culminé en 1840 lorsque ses cendres ont été rapatriées aux Invalides. Il y a donc eu dans la France du premier 19ème siècle, une véritable Napoléomania qui n’a sans doute pas eu d’équivalent, dans toute notre Histoire contemporaine.

Et la «femme providentielle» ?
Le premier homme providentiel fût une femme ou plutôt une jeune fille. C’était Jeanne D’arc, une jeune femme surgit de nulle part et qui, par la seule force de sa volonté et de son charisme, réussit à galvaniser l’armée royale et à reconquérir les territoires concédés aux Anglais. C’est très intéressant de voir que cette héroïne du moyen-âge, une héroïne chrétienne est devenu au 19ème siècle, la référence républicaine par excellence. L’Héroïne patriotique à laquelle se référait tous les Français. Mais il est vrai aussi que l’histoire des hommes providentiels est une histoire masculine parce que les vertus d’énergie et de combat, associées à cette figure de sauveur, semblent plus viriles que féminines. Donc dans l’inconscient collectif français, c’est plus difficile de concevoir une femme comme figure d’homme. En revanche, l’une des figures d’homme providentiel en Angleterre, n’est autre que Margaret Thatcher, surnommée la dame de fer et qui fait aujourd’hui l’objet d’un film avec Meryl Streep. En 2007, Ségolène Royal est apparue comme celle qui allait sauver le peuple de gauche. Mais ça n’as pas fonctionné!

Quel serait l’Homme providentiel par excellence pour vous ?
Si on se réfère aux modèles historiques: l’homme providentiel par excellence aurait l’énergie et la détermination de Bonaparte, la vision et le charisme du Général De Gaulle, la sagesse D’Adolphe Thiers, l’intégrité de Pierre Mendes France, le patriotisme de Gambetta et pourquoi pas le charme de Ségolène Royal. Autant dire que cela relève de la fiction.

Quel période politique en France, a le plus glorifié le mythe de l’homme providentiel?
De façon systématique l’homme providentiel apparait dans les périodes de crises. C’est bien souvent une sorte de nostalgie du pouvoir de droit divin qui était celui du roi sous l’ancien régime, donc cette fascination pour l’homme providentiel a été particulièrement forte au lendemain de la révolution Française qui avait été une période extrêmement trouble. Au sortir de cette période de crise et de guerre, les Français ont eu besoin d’un sauveur qui rétablisse l’ordre et la grandeur de la France, c’est à dire quelqu’un qui leur rappelait les pouvoirs du monarque d’ancien régime et qui était en même temps un enfant de la révolution. C’est pourquoi, le mythe de Napoléon 1er a été si fort et ce mythe a rejoué en 1848 en faveur de son neveu Louis Napoléon qui est devenu Napoléon III.

Peut-on différencier plusieurs types d’homme providentiel?
Dans notre histoire contemporaine, il y a plusieurs types d’hommes providentiels. Le modèle de Napoléon est celui d’un héros, d’un combattant, d’un conquérant inspiré par les figures d’Alexandre Le Grand ou de Jules César. On peux dire que Gambetta pendant la guerre en 1870 et bien sûr le Général de Gaulle, premier résistant de France, ont correspondu à cette image du héros combattant. Mais il y aussi des figures de vieux sages protecteurs et rassembleurs comme le Maréchal Pétain en 1940. Il y a des hommes providentiels qui reconstruisent totalement la société comme ce fut le cas pour Napoléon et pour le Général de Gaulle en 1958. Il y en a d’autres qui apparaissent pour quelques temps, sauveurs éphémères en tant de crise tel Georges Clémenceau en 1917, Antoine Pinay en 1952 Ou Pierre Mendes France en 1954. Et puis il y a ceux qui aimeraient bien apparaitre comme des sauveurs mais qui n’en n’ont pas l’envergure... Les sauveurs d’aujourd’hui ne sont pas à la mesure de leurs prédécesseurs.

Pensez-vous que quelqu’un comme DSK, avant mai 2011, a beaucoup joué avec ce “mythe” de l’homme providentiel, pour tenter de revenir en France?
Je ne sais pas si DSK a joué avec ce mythe, mais il est certain que ce mythe a joué pour DSK. Tous les éléments du récit providentiel entouraient la candidature potentielle de DSK, il était une figure d’expert, mondialement reconnu à l’écart des erreurs et des mesquineries de la vie politique nationale et reconnu par tous comme le seul capable de résoudre les problèmes posés par la crise. La frénésie médiatique qui a accompagné cette candidature virtuelle est à la mesure de la déception et du cataclysme provoqué par sa chute. Donc cette aventure DSK est caractéristique de ce récit providentiel qui fait se succéder grandeur et décadence.

Quelle est l'origine de ce mythe de l'homme providentiel?
De tout temps, toutes les époques, les peuples ont eu besoin de rêver leur Histoire et de se donner des héros. Les systèmes monarchiques qui ont dominé la planète jusqu’à la révolution Française offraient naturellement des hommes providentiels à leurs peuples puisque les rois étaient de droit divin, on leur prêtait le pouvoir de guérir non seulement les maux de leurs sujets mais aussi les maux de leurs peuples. Et la permanence de ce mythe de l’homme providentiel dans les sociétés démocratiques reflète précisément la nostalgie de ces pouvoirs de nature quasi-divine qui permettent à un individu élu des dieux de trouver des solutions pour tout un peuple. Mais c’est aussi pour cela que les démocrates se sont toujours méfiés des hommes providentiels. Parce que l’homme providentiel peu très vite sombrer dans le populisme, dans l’autoritarisme, ou dans la dictature. Aujourd’hui par exemple, le candidat socialiste François Hollande se revendique comme un candidat de la normalité par opposition à cette figure de l’anormalité par excellence, qu’est l’homme providentiel.

Pourquoi avoir écrit ce livre?
Parce que je trouve que la vie politique est faite de mythes, d’émotions, de sensibilités, autant que de rationalité. Le mythe de l’homme providentiel est à mon sens une grille d’explication récurrente et très profonde des comportements politiques de la France contemporaine. C’est une façon originale de raconter l’histoire politique depuis la révolution française en mêlant les événements de la grande Histoire et la compréhension des mentalités collectives, et de ce que ressentent intiment les individus face à ceux qui prétendent les représenter.

Un présidentiel de la République, en France, doit-il être providentiel?
C’est toute la question posé par François Hollande et sa candidature de la normalité. Historiquement, la gauche s’est toujours méfiée des hommes providentiels qui leur rappelaient des périodes difficiles de notre histoire comme le second empire ou le régime de Vichy. Mais le système présidentiel favorise de façon presque mécanique une sur-personnalisation et une sur-médiatisation du candidat. Celui ou celle qui veut devenir président de la République doit séduire et entrainer non seulement par la force de ses idées et son programme mais aussi et surtout par le charisme et la crédibilité de sa personne. Il n’y a pas un modèle unique de candidat charismatique, on l’a bien vu en 2007 .Mais à un moment donné de la campagne, quelque chose doit se passer entre le candidat et les Français, une sorte de magie qui fait que la majorité va le reconnaitre comme une sorte d’homme providentiel, en tout cas comme l’homme de la situation. Ensuite il faut se méfier des lendemains de fêtes!

Ce mythe de l’homme providentiel, n’est-il pas renforcé du fait qu’en France, notre système gouvernemental reste inspiré par la monarchie de droit divin? Nous avons un président fort, qui possède beaucoup de pouvoirs et de droits.
Effectivement dans la mesure ou le mythe de l’homme providentiel représente une sorte de nostalgie du monarque de droit divin, on peut considérer que notre monarchie républicaine favorise la permanence de ce mythe. La comparaison avec les démocraties qui nous entourent est éclairante. Le premier ministre britannique ou la chancelière allemande doivent leurs désignations moins à leurs charismes qu’à la majorité dont ils sont issues. L’exception française est donc propice à l’émergence presque cyclique des hommes providentiels, comme d’ailleurs aux Etats-Unis ou le rendez-vous présidentiel est aussi l’occasion de faire émerger des figures de sauveurs. Mais encore faut-il que des personnalités charismatiques se révèlent dans un système ou la politique est de plus en plus banalisée au quotidien par la profusion des images. On peut se demander s’il existe aujourd’hui des personnages politiques à la hauteur de Napoléon ou du Général de Gaulle.

ESPACE LIBRE:
Merci beaucoup pour ces questions très pertinentes. J’espère que vous prendrez du plaisir à lire “ Les Hommes Providentiels”.

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De Napoléon à de Gaulle, les hommes providentiels ponctuent l’histoire de France. Ils sont indissociables des contextes de crise, traduisant une rencontre entre le désir collectif d'un peuple et la prophétie d'un sauveur. Mais comment se crée cette alchimie entre le peuple et le sauveur? Quels sont les facteurs qui permettent d’entretenir un tel mythe? L’historien politique Jean Garrigues, auteur du livre «Les Hommes providentiels», décrypte la relation qui unit les Français à leurs grands hommes.

Spécialiste d’histoire politique, Jean Garrigues enseigne l’histoire contemporaine à l’université d’Orléans. Il a notamment publié Le Général Boulanger (Perrin ,1999), Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), Les patrons et la Politique. 150 ans de liaisons dangereuses (Perrin , 2011).