«Pour avoir du succès en ligne il faut jouer la provoc', plus c'est con plus ça marche»

VOS QUESTIONS L'auteur a répondu à vos questions...

C.G. & C.L.

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Thierry Crouzet, auteur du livre "J'ai débranché"
Thierry Crouzet, auteur du livre "J'ai débranché" — D.R.

Vous avez interviewé Thierry Crouzet, auteur de J'ai débranché, ce mardi 17 janvier. Riche de sa cure «sans Internet», il raconte son éxpérience intense du Web, ses bonheurs pendant sa retraite, et évoque avec recul sa recette pour tirer parti des avantages du net sans se laisser dévorer. Voici le meilleur de ses réponses à vos questions. L'intégralité du Chat est à découvrir plus bas.

«Raconter sa vie en ligne, ce n’est pas vivre avec les autres. C’est le croire.»

«Pour avoir du succès en ligne il faut jouer la provoc. Plus c’est con plus ça marche.»

«Il faut s’imposer une espèce d’hygiène de vie numérique. Pour commencer, il faut comprendre ces technologies et leur influence sur nous et la société en général. C’est le but que je me suis donné durant ma déconnexion. Prendre du recul pour essayer de comprendre, et de dépasser les difficultés.»

«Les candidats à la présidentielle méprisent le Net. Ils sont incapables de l’envisager comme arme politique. Ils ne le voient que comme une arme électorale. Se faire élire, ce n’est pas faire de la politique.»

«DSK et Ben Laden, je l'ai appris avec 48 heures de retard. C’était sans importance. Nous vivons la dictature du temps réel. (…) Durant 6 mois, j’ai écouté deux ou trois fois la radio, j’ai jamais ouvert un journal, à la TV j’ai regardé la finale de la Champion’s League, la finale de Roland Garros et le Tour de France. C’est tout. Être informé nous désavantage.»

«Plus on est connecté, plus c’est facile de plonger. (…) On pourrait croire que la plus grande liberté offerte par les technologies, nous donne la liberté de leur dire non. C’est une illusion comme l’a montré Dans Ariely l’auteur de Predictably Irrational. Quand on a de nombreuses possibilités, on cherche à toutes les explorer. On a tendance à devenir fou.»


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Le Chat en intégralité:

Que pensez-vous de ces adolescents qui passent leur vie à poster des messages sur twitter et facebook, racontant les moindres détails de leur vie? N'est-ce pas là un grand danger? Les parents doivent-ils être plus vigilants (même si il est désormais impossible de contrôler ce genre de chose)? (Jerome37)
C’est pas uniquement le problème des enfants, c’est notre problème à tous. Raconter sa vie en ligne, ce n’est pas vivre avec les autres. C’est le croire. Ce n’est pas parce qu’on a beaucoup d’amis sur les réseaux qu’on est socialement intégré. Ce qui compte c’est de faire des choses avec les gens qu’on rencontre en ligne (la révolution, l’amour, de l’entraide...). Si on en reste à échanger des riens, on est en danger. En fait de devenir l’esclave des services que nous utilisons. Nous devons apprendre à les utiliser et non nous laisser utiliser par eux. Pour éviter ce piège, les parents devraient se débrouiller pour que leurs enfants apprennent la programmation. Ça leur donnerait plus de pouvoir sur leur vie numérique. On me suggère une autre question. En quoi programmer change la donne ? On n’est plus passif devant son écran. On peut passer derrière. On comprend comment ça marche. On peut se saisir des informations, les filtrer automatiquement, les remixer pour qu’elles nous servent. On devient un créateur et non un utilisateur.

Les blogueurs, n'écrivent-ils pas, avant tout, pour leur notoriété? Beaucoup de blogueurs sont au chômage ou n'écrivent que des articles de bistrot, sans aucun fond (Il suffit de voir le top 3 Wikio politique pour s'en rendre compte. Les blogueurs de qualités sont beaucoup plus loin dans ce classement). Le "premier" blogueur politique publie même parfois des faux articles, avec des titres aguicheurs pour s'attirer des vues. Pourquoi cette course au clic? Etant étudiant, et réalisant un dossier là-dessus, votre avis m'intéresse. Qu'en pensez-vous? (Anarcho)
Oui et non. Pour moi un blogueur est un auteur comme un autre. Certains méritent le Nobel, d’autres deviennent immortels et la plupart sont oubliés. Il y a des bons et des mauvais blogueurs. Pas de raison pour qu’en ligne ce soit différent du reste du monde. Il est vrai que pour avoir du succès en ligne il faut jouer la provoc. Plus c’est con plus ça marche. Par exemple, quand je parlais de politique droite gauche j’étais dans le top 10, c’était nul de jouer ce jeu. Maintenant que je parle de philosophie politique et de littérature, je suis dans le top 100. J’ai choisi d’écrire ce qui était important sans m’occuper de mon succès. Je peux le faire parce que je ne cherche pas un travail. C’est ma chance. Pour beaucoup d’autres, c’est plus ambigu. Souvent, ils utilisent leur blog pour faire la promo de leur boîte. Moi je ne fais que la promo des textes que je publie sur mon blog. Sinon ton pseudo m’intéresse. Quand on développe des idées qui contredisent les idées dominantes, on a du mal à émerger sur un blog ou ailleurs. Il faut juste être droit. Ne pas avoir honte de se regarder dans une glace le matin. Mais attention. Quand on écrit, c’est toujours pour être lu. Il faut juste savoir ce qu’on cherche. Être lu pour être lu ne procure pas nécessairement une grande satisfaction. J’ai en 2007 effectué une expérience à ce sujet. Je m’amusais à publier des billets avec des mots grossiers associés à des noms de vedettes. C’était le carton assuré.  Pour moi ce n’était qu’une expérience pour écrire un article de fond. D’autres en font leur business.

J'ai un mari accro à ses écrans, et toute la famille est assujettie à cette obsession (3 enfants + la maman). Lorsque vous-même étiez accro, qu'est-ce qui aurait pu vous faire réagir pour sortir de cette maladie? Que faut-il dire à la personne accro? (agrrrrrr)
Je refuse les câlins. Je ne fais plus la lessive. Je te quitte. Ça marche. Si ça ne marche pas, il faut mettre à exécution les menaces. Il faut savoir se ménager des moments sans numérique. Par exemple, chez nous, on a interdit l’électronique à table. No screen tonight. Si avec les câlins ça ne marche pas, là ça devient plus grave. Bien que j’aie constaté que trop d’écran tue la libido. Quand il n’y n’a plus de désir, il est peut-être temps de consulter un psychologue. Internet peut nous rendre heureux, mais jamais si on passe sa vie uniquement sur Internet.

J'ai un enfant (de 25 ans) qui passe ses journées et ses nuits sur les jeux en ligne (World of Warcraft). Qu'en pensez-vous? Qu'est-il possible de faire? (Diorana)
Si je crois qu’on ne peut pas être accro au Net en général, on sait qu’on peut l’être à certains usages. La pornographie, les jeux d’argent et aussi les jeux vidéo comme WOW. Dans ce cas, il faut encore une fois consulter. Il existe de nombreux psychologues spécialisés comme Yann Leroux. Dans mon bouquin, j’ai témoigné de mon expérience. J’ai écrit une espèce de roman initiatique pour aider les gens à débrancher avec tout ce qui est en trop et néfaste dans nos vie. Le Net, le consumérisme, la mal bouffe et j’en passe. C’est un livre sur débrancher au sens large. Peut-être qu’il pourra aider les gens un peu trop immergé dans le Net. Le problème: souvent, ils ne lisent plus !

Internet est aujourd'hui indispensable dans notre vie de tous les jours. On prend d'ailleurs du plaisir à l'utiliser. Comment faire pour avoir un usage adéquat du net? (Eron)
J’ai très bien vécu six mois sans le Net. On peut très bien vivre heureux sans le Net. Mais il est vrai qu’il serait ridicule de se priver d’une technologie créée pour nous aider à mieux communiquer, et à mieux vivre en général. Il faut donc s’imposer une espèce d’hygiène de vie numérique. Pour commencer, sans doute, il faut comprendre ces technologies et leur influence sur nous et la société en général. C’est le but que je me suis donné durant ma déconnexion. Prendre du recul pour essayer de comprendre, et de dépasser les difficultés. Pour prendre du recul, j’ai beaucoup lu des gens qui avaient réfléchi sur la vie en général. Spinoza par exemple. Ou les médias: McLuhan. Je crois qu’il faut faire fonctionner son esprit un peu différemment et ça ouvre des perspectives. Je crois donc que la retraite est indispensable. Pas nécessairement 6 mois comme moi. Mais une semaine de temps à autre. Ou des coupures quotidiennes. Des moments où on se retourne sur soi et ses usages.

J'ai vu que vous disiez qu'"Internet est avant tout arme politique". Des réseaux sociaux politiques comme La Coopol, pour le PS ou les Créateurs du possible, pour l’UMP, n'ont-ils pas eu la volonté de nous rendre plus “addict” au militantisme politique via le web?
Ha!Ha!Ha! Ces deux sites ne sont pas politiques mais militants. Je parle de politique au sens large, pas de mascarade électorale. Comment on fait pour vivre ensemble et relever les défis auxquels nous sommes confrontés (économique, écologique, spirituel...). Il ne s’agit donc de savoir qui sera élu pour appliquer la même politique que celui qui était à sa place avant lui, mais de penser comment nous pourrions nous organiser pour vivre heureux à 7 milliards et plus. Ce sujet n’intéresse pas nos candidats. Et c’est aussi pour cette raison qu’ils méprisent le Net. Ils sont incapables de l’envisager comme arme politique. Ils ne le voient que comme une arme électorale. Se faire élire, ce n’est pas faire de la politique. C’est après que ça commence. Et c’est à ce moment qu’il faut penser les usages politiques du net. Aucun des candidats à la présidentielle n’a réfléchi à cette question. C’est dramatique.

Vous avez fait une pause de 6 mois. Et maintenant? Vous semblez à nouveau actif sur votre blog. Êtes-vous redevenu un addict? (Gislane)
Je suis pas très actif. J’ai publié 5 billets en 4 mois. J’en publiais 1 ou 2 par jour. En plus, c’était pour parler du livre. Mais je reviendrai sur le blog. Il me faut d’abord régler le problème de l’action politique. Comment nous faisons pour passer des idées à l’action. Comment des liens sociaux créés en ligne s’activent dans l’action. Sinon nous ne faisons que rêver. Je pense qu’il est temps d’agir, politiquement et artistiquement. La conclusion de mon psychologue est que je n’ai pas été addict, mais que j’ai été victime d’un burn out. Je suis allé trop loin, au détriment de ma santé. Je crois que j’ai appris à me protéger, mais je ne peux le jurer.

Comment avez-vous pris la décision de vous déconnecter du net? (Jpb par email)
Je raconte au début du livre. J’ai pris la décision quand je me suis retrouvé une nuit à l’hôpital.

L'actualité a été très riche pendant votre période de repos, notamment avec l'affaire DSK. N'avez-vous pas été tenté de vous informer par le net? Probablement addict à l’information, n'êtes-vous pas devenu un addict des chaînes d'information en continu pour combler vos manques, votre besoin d’info?
DSK et Ben Laden, j’ai appris avec 48 heures de retard. C’était sans importance. Nous vivons la dictature du temps réel. On se fiche de ce qui se passe dans le monde. Les choses importantes on finit toujours par le savoir. Nous devrions tous prendre notre temps pour réfléchir. Surtout les journalistes. Durant 6 mois, j’ai écouté deux ou trois fois la radio, j’ai jamais ouvert un journal, à la TV j’ai regardé la finale de la Champion’s League, la finale de Roland Garros et le Tour de France. C’est tout. Être informé nous désavantage. C’est Nicolas Taleb qui l’a montré dans son livre Le signe noir.

Dans votre livre, parlez-vous uniquement de votre expérience, ou présentez-vous également des moyens de s'en sortir ? Ces nouvelles addictions sont dangereuses et les médecins sont démunis car ce sont de nouvelles addictions...Quand j'en parle à mon médecin, elle me dit simplement ou naïvement de tout couper...pour moi c'est comme dire à un alcoolique d'arrêter de boire....ça ne sert à rien... (Fatiha par email)
Je témoigne de mon évolution du moment où je coupe au moment où je reviens on. J’explique ce qui pour moi m’a aidé. Je raconte mes moments de bonheur. Ce qui a marché pour moi ne marchera peut-être pas pour d’autres, mais j’ai essayé d’explorer quelques pistes. En tout cas, je n’ai pas fait de théorie générale, je me suis raconté. J’ai tenté de me livrer un peu comme le font les alcooliques anonymes. Ils ont pour obligation de  ne pas mentir lors de leur réunion, de ne pas tricher. J’ai fait ma séance en espérant qu’elle pourra servir à d’autres.

Avec l'arrivée des forfaits mobiles illimités, l'amélioration des smartphones, la TV connectée, la 4G bientôt. L'addiction à Internet n'est-elle pas franchement inévitable?
Oui. Plus on est connecté, plus c’est facile de plonger. On a d’autant plus besoin de faire des pauses. Et surtout penser à l’action. Ne pas aller en ligne parce qu’il faut y aller. Il ne faut pas être à la mode, mais faire la mode. On un monde à sauver. Je crois que plus les gens vont utiliser le Net, plus ils vont éprouver le besoin de couper comme moi. Je connais beaucoup de “vieux” utilisateurs qui éprouvent de plus en plus fortement l’envie de couper. La fatigue arrive. On pourrait croire que la plus grande liberté offerte par les technologies, nous donne la liberté de leur dire non. C’est une illusion comme l’a montré Dans Ariely l’auteur de Predictably Irrational. Quand on a de nombreuses possibilités, on cherche à toutes les explorer. On a tendance à devenir fou. La solution qu’il préconise c’est justement de réduire les possibilités.

Le net peut nous aider à changer le monde. Nous de devons pas le transformer en une prison pseudo sociale qui ne profite qu’aux entrepreneurs animateurs des services que nous utilisons. Eux, le monde actuel leur convient parce qu’ils en sont les rois.

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Présentation du chat :

Fondateur de PC Expert et PC Direct, blogueur, présent sur de nombreux réseaux sociaux, Thierry Crouzet était un "addict à l’Internet".

Inondé de mails, tweets, commentaires, like, demande d'amis, il explose un soir de février 2011. Aux urgences, le constat des médecins est clair : Thierry Crouzet vient de faire une overdose d’Internet. Cet événement va le pousser à entamer une cure de désintoxication de six mois sans Web.

Dans J'ai débranché, l'auteur nous raconte avec humour ses crises de manque, sa vie sans l’Internet, et nous fait part de sa reconstruction. Une aventure pour sauver son couple, sa famille, et lui-même…

Regardez-vous vos mails toutes les cinq minutes? Rafraichissez-vous sans cesse la page principale de votre site Internet favori? Vous connectez-vous frénétiquement sur les réseaux sociaux? Si oui, il se pourrait bien que vous soyez vous aussi contaminés...

Thierry Crouzet est l'un des tout premiers spécialistes français d'Internet et l'auteur de près d'une trentaine d'ouvrages sur les nouvelles technologies. Il alimente aussi un blog qu'il qualifie de recueil « d'idées et de suggestions pour apprendre à vivre en réseau, à penser global et agir local. »