Charlotte Mijeon, responsable de campagne du Réseau "Sortir du Nucléaire"
Charlotte Mijeon, responsable de campagne du Réseau "Sortir du Nucléaire" — D.R.

VOS QUESTIONS

Vous avez interviewé Charlotte Mijeon, chargée de campagne et des relations extérieures du Réseau Sortir du nucléaire

L'écologiste a répondu à toutes vos questions...

Quel est l'état du parc nucléaire français? (Lona)
Ce sont les travailleurs du nucléaire qui sont les plus à même de répondre à cette question, et en particulier tous ceux qui interviennent pour réaliser les opérations de maintenance. Or il se trouve qu'un nombre croissant de travailleurs tire la sonnette d'alarme quant à leurs conditions de travail et aux cadences toujours plus soutenues auxquelles ils doivent travailler. Certains d'entre eux, qui sont pourtant traditionnellement très attachés à leur outil de travail, font maintenant ouvertement état de leurs craintes et témoignent d'une sûreté dégradée.

Comment sortir du nucléaire sans déplacer la pollution ailleurs et sans que nous renoncions à notre petite confort (j'assume le côté péjoratif de cette expression)? (TeaParty)
Avec le nucléaire, nous déplaçons déjà la pollution ailleurs ! Nous faisons cadeau aux Touaregs du Niger et aux Aborigènes d'Australie de montagnes de stériles radioactifs et d'eau contaminée, et nous abandonnons en Russie l'uranium que nous prétendons "recyclable"... Arrêter le nucléaire, cela ne signifie pas forcément une perte de confort pour nous, mais assurément moins de nuisances pour les autres...

Quelle est le poids du lobby nucléaire auprès du gouvernement français?
Très grand ! Pour mémoire, le programme nucléaire français n'a jamais fait l'objet d'un vote. Le lobbying du nucléaire militaire a été tout aussi fort, sinon plus, que celui du nucléaire civil, pour imposer ses choix. Il est intéressant de souligner la très grande proximité entre l'industrie nucléaire et les élus. Anne Lauvergeon était une proche de François Mitterand ; Anne-Aymone, l'épouse de Valéry Giscard d'Estaing, venait d'une grande famille industrielle investie dans le nucléaire, etc...

François Hollande s’est engagé à engager un grand débat national sur le nucléaire après la présidentielle. Êtes-vous satisfaite de cette proposition?
Un débat n'a de valeur que s'il peut déboucher sur de vrais décisions, avec la possibilité d'un changements de cap. En matière de nucléaire, il y a déjà eu beaucoup de débats où "l'essentiel était de participer", mais où la décision était déjà prise d'avance, si bien qu'on se retrouvait avec une pure procédure formelle. Cela a été le cas avec les EPR de Flamanville et Penly, où on a proposé de débattre alors que la construction des réacteurs avait déjà été décidée !

Le nucléaire est-il vraiment une énergie dangereuse? Il n'y a pas eu tant d'accident que cela, dans le monde (Jvoren)
Lors du lancement des premiers programmes nucléaires, l'industrie nucléaire avait coutume d'affirmer que le risque était limité à un accident majeur toutes les 100 000 années-réacteurs. Or, en un demi-siècle à peu près, nous avons largement dépassé ces prévisions ! L'accident de Fukushima n'est pas terminé. Il a mené à la contamination de l'océan (on retrouve des radionucléides jusqu'en Amérique du Nord), ainsi que de la chaîne alimentaire dans toute une région, pour des centaines d'années au moins. L'accident de Tchernobyl, il y a 25 ans, s'est traduit par près d'un million de morts, selon une étude publiée récemment par l'Académie de Médecine de New York. Sans le sacrifice de 800 000 "liquidateurs", ces personnes qui sont intervenues directement sur le site, au péril de leur santé, pour empêcher que l'accident dégénère, ses conséquences auraient pu être bien pires. Dans des régions entières du Belarus, d'Ukraine et de Russie, la population continue de se nourrir d'aliments contaminés. Enfin, peu de monde est au courant de l'accident survenu en 1957 sur le complexe nucléaire de Mayak (Russie), où l'explosion d'un container a contaminé les sols et les eaux d'une région entière. Combien d'accident faudra-t-il encore pour convaincre de la dangerosité de cette énergie ?

Souhaitez-vous un référendum pour la sortie du nucléaire en France?
Ce que nous souhaitons avant tout, c'est une décision de sortie du nucléaire, qui engage fermement et définitivement la France vers une vraie transition énergétique. Dans la mesure où plus de 70 % des Français (voire 77 % selon les sondages) sont déjà pour une sortie du nucléaire, il n'est pas nécessaire de passer par un référendum pour venir à cette décision.

Je pense surtout que les Français sont surtout très mal informés sur la question du nucléaire. Qu'en pensez-vous?
En effet, les Français sont très mal informés. Il est très difficile de trouver de l'information, en particulier compréhensible pour le grand public, sans compter qu'une grande partie est classée "secret défense"... Après une longue ère de silence, l'industrie nucléaire prétend maintenant jouer le jeu de la "transparence", mais il s'agit avant tout d'opérations de communication.

Vous êtes contre l'électricité d'origine nucléaire. Soit. mais dans votre vie quotidienne que faites-vous pour diminuer la consommation d'électricité. Avez-vous par exemple un téléphone portable, un PC, une téloche, une console de jeux ? ou vivez-vous dans une grotte ou dans les égoûts parisiens. D'autre part quels sont les ressources du réseau du nucléaire et quels sont les raisons de voir une entreprise verser de l'argent à votre réseau. Le fait d'être contre le nucléaire n'est-il pas un moyen de soutirer de l'argent aux entreprises non nucléaires qui gagneraient à la suppression du nucléaire en France. Est-ce que la ficelle n'est pas un peu grosse? (franchouillart)
Je n'habite pas dans une grotte, ni dans les égouts ! Et je n'ai ni télévision ni console de jeu, mais j'ose croire que cela ne fait pas de moi une extraterrestre ;-). J'utilise tout simplement des équipements économes et j'ai changé de fournisseur d'électricité pour soutenir les énergies renouvelables. Le Réseau "Sortir du nucléaire" n'a pas pour vocation de soutirer de l'argent aux entreprises. Si vous voulez vraiment un exemple d'organisme qui vit de l'argent des firmes, je vous conseille plutôt d'aller regarder du côté de Foratom, le lobby nucléaire européen. Financièrement, nous ne jouons pas dans la même cour !

La sortie du nucléaire ne va t'elle pas faire bondir notre facture d'électricité ?(Antonioo)
Il faut voir la sortie du nucléaire non comme un poids, mais comme un investissement pour l'avenir, qui va aussi déboucher sur la création de centaines de milliers d'emplois locaux et non délocalisables. Par ailleurs, que l'on sorte du nucléaire ou qu'on y reste, il n'y a pas de statu quo possible : tout choix nécessite des dépenses ! Il y a lieu donc lieu de se demander si les investissements nécessaires pour prolonger et renouveler le parc nucléaire français ne seraient pas supérieurs à ceux de la sortie. Par exemple, EDF estimait il y a un an qu'il faudrait consacrer 600 millions d'euros pour prolonger de dix ans la durée de vie de chacun des réacteurs français. Maintenant que les réacteurs sont censés être "remis aux normes" suite à la catastrophe de Fukushima, cette somme risque de grimper en flèche. Par ailleurs, le coût des nouveaux réacteurs ne cesse de grimper : estimé au départ à 3,3 milliards d'euros, le réacteur EPR en construction à Flamanville dépasse maintenant les 6 milliards. Or en 2007, une étude avait montré qu'il aurait été possible d'assurer tout aussi bien l'approvisionnement en énergie dans le Grand Ouest, tout en créant plus de 10 000 emplois et en réduisant les émissions de gaz à effet de serre, si on avait consacré les 3,3 milliards d'euros de départ aux alternatives énergétiques ! Enfin, nous devons aussi nous demander sérieusement quels seraient les coûts d'un accident nucléaire en France. Si des régions entières sont rendues inhabitables, si la France ne peut plus exporter les productions industrielles et agricoles de certaines régions (sachant par exemple que beaucoup de vignobles - Côte de Blaye, Chinon, les Côtes du Rhône, voire certains champagnes... - sont proches d'installations nucléaires), nous en paierons tous le prix.

En quoi le nucléaire pollue t'il? On entend dire que c'est l'énergie la plus propre qui soit, qu'en pensez-vous?
On pense souvent à l'accident, mais il faut savoir que, du début à la fin de la chaîne, même en conditions "régulières", le nucléaire est responsable de pollutions et nuisances. L'extraction de l'uranium et le travail du minerai recourent à des procédé extrêmement polluant ; les bassins de décantation des mines souillent les eaux, et les poussières radioactives des stériles miniers peuvent se disséminer sur des régions entières. Dans la ville d'Arlit, au Niger, la seule nappe d'eau disponible est polluée par les radioéléments. Ensuite, les centrales elles-mêmes sont autorisées à émettre des rejets radioactifs et chimiques. Même si ces émissions ne sont pas énormes, elles peuvent avoir des impacts sur la santé des riverains. Une étude allemande récente a mis en évidence un surcroît de leucémies infantiles à proximité des centrales. Les nuisances existent également pour les travailleurs du nucléaire. Enfin, le nucléaire aboutit à la production d'une grande quantité de déchets, dont certains resteront dangereux pendant des millions d'années, et pour la gestion desquels il n'existe aucune option viable puisqu'il est impossible d'assurer leur confinement sûr au-delà d'une certaine période. En Allemagne, on avait fait le choix il y a quelques décennies d'enfouir ces déchets dans une ancienne mine de sel, prétendument étanche ; il se trouve qu'elle est maintenant envahie par des infiltrations d'eau, si bien que les fûts corrodés baignent dans une saumure qui risque de contaminer les nappes phréatiques environnantes. La réputation du nucléaire comme énergie "propre" est due au fait qu'il émet peu de CO2, mais - outre qu'il existe un grand nombre d'autres technologies également peu émettrices -  cet avantage tout relatif ne pèse pas grand-chose au regard des pollutions radioactives. Un scientifique américain déclarait ainsi que recourir au nucléaire pour lutter contre le changement climatique revenait à fumer pour maigrir : on obtient de bien piètres résultats, et à quel prix !

Êtes-vous financé par les grands groupes pétroliers? Si non, par qui êtes vous financé? (perouges)
Le Réseau "Sortir du nucléaire" est financé exclusivement par les cotisations et dons de ses associations membres et de ses adhérents ; les personnes prêtes à soutenir la sortie du nucléaire sont bien plus nombreuses qu'on ne le croit, et présentes dans toute la société. Vous pouvez consulter sur notre site la liste des associations membres, vous n'y verrez aucun grand groupe pétrolier.

Je suis d'accord que le nucléaire est un gros risque à prendre mais ce que j'aimerai savoir, c'est quelle alternative utiliser pour fournir l'énergie dont on a besoin? (Prolasky)
Il faut recourir à toute une diversité de solutions. Dans un premier temps, avant de se préoccuper de l'énergie à fournir, il faut d'abord examiner nos besoins en énergie et agir pour supprimer les gaspillages. Cela ne signifie pas se serrer la ceinture, mais plutôt repérer toutes les consommations inutiles, qui ne nous apportent aucun mieux-être. On peut ainsi citer tous les éclairages qui restent allumées pour rien, les ventilations qui tournent pendant le week-end dans des bâtiments vides... Je pense également aux écrans publicitaires vidéo qui fleurissent dans le métro, qui ne nous apportent pas grand-chose et consomment trois fois plus d'électricité qu'une famille ! Une fois que l'on sait de quelle consommation nous avons besoin, il faut s'attacher à utiliser l'énergie intelligemment, pour assurer le même service avec une moindre quantité. Il s'agit par exemple d'isoler les bâtiments, d'utiliser des appareils plus performants, mais aussi de ne pas utiliser l'électricité là où elle n'est pas efficace. Par exemple, le chauffage électrique, qui consomme annuellement la production de dix réacteurs nucléaires, est une aberration. Enfin, pour fournir l'énergie dont nous avons besoin, on peut utiliser un peu de gaz de manière transitoire, mais avant tout recourir à la diversité des énergies renouvelables : éolien, solaire, bois, géothermie, hydraulique... L'Allemagne, qui est bien moins ensoleillée que la France et n'a pas le même potentiel éolien, pourrait produire 47 % de son électricité grâce aux énergies renouvelables d'ici 2020. Les renouvelables y emploient déjà 370 000 personnes. De nombreuses idées sont à l'œuvre pour assurer en permanence la fourniture en électricité grâce à un grand nombre de petites installations et des réseaux électriques intelligents. Les solutions existent, il n'y a plus qu'à les mettre en œuvre!

Le nucléaire permet-il à la France d'être autonome sur son énergie?     
Contrairement aux idées reçues, le nucléaire ne contribue pas à l'indépendance énergétique de la France. La totalité de l'uranium utilisé dans les centrales françaises est importé, le plus souvent du Niger, du Kazakhstan et d'Australie. Nous produisons certes beaucoup d'électricité, mais nous en importons de plus en plus, en particulier pendant les périodes de grand froid. Par ailleurs, l'électricité ne se substitue pas à toutes les autres énergies : même avec  58 réacteurs, nous importons toujours plus de combustibles fossiles, et nous consommons plus de pétrole par tête que les Britanniques. Pour atteindre une véritable autonomie énergétique, il nous faudrait développer les énergies renouvelables et décentralisées. Le soleil et le vent n'appartiennent à personne!

Pourquoi ne pas attendre que le projet ITER aboutisse? (Prolasky)
Le projet ITER est un dispositif expérimental, qui n'est pas destiné à la production d'électricité. Même ses partisans reconnaissent que la fusion ne sera pas opérationnelle avant 2050. La communauté scientifique elle-même n'est pas unanime sur ce projet, et même Georges Charpak, défenseur de l'atome par ailleurs, qualifiait ce projet de "coûteux et inutile". En effet, les coûts d'ITER s'élèvent déjà à 16 milliards d'euros, et il est arrivé que l'on puise dans d'autres budgets européens pour le financer. Ne serait-il pas plus sensé d'investir ces sommes dans des technologies existantes, efficaces, qui progressent rapidement et ne demandent qu'à être financées, comme les procédés permettant d'économiser l'énergie et les énergies renouvelables ? Enfin, il faut rappeler qu'ITER est censé utiliser du tritium, un isotope de l'hydrogène très volatil qui provoque de graves dommages à l'ADN.

Merci beaucoup de nous avoir ainsi permis de nous exprimer, ce n'est pas tous les jours qu'un journal grand public aussi diffusé nous ouvre ses colonnes ! N'hésitez pas à vous procurer le petit livre "Sortir du nucléaire, c'est possible !" pour en savoir plus. Enfin, j'avoue que je suis assez frappée de la virulence, voire de l'agressivité de certains commentaires... je voudrais rappeler que les personnes qui critiquent le nucléaire n'appartiennent pas à une secte, mais constituent la majorité de la population française. Et j'ai envie de dire à ceux qui se sentent menacés par les antinucléaires "Ne vous inquiétez pas, nous sommes non-violents et ce n'est pas nous qui possédons la bombe !".

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Présentation du chat:

La catastrophe de Fukushima a relancé le débat sur le nucléaire. La France, avec ses 58 réacteurs, produit 74% de son électricité par des centrales nucléaires. Selon le gouvernement,  ce choix assure une indépendance énergétique à la France, protège l'environnement et permet de proposer des prix compétitifs et stables aux consommateurs. Pourtant, de nombreuses questions subsistent... Les installations sont-elles réellement sûres? Le nucléaire est-il réellement une énergie propre? Quid des déchets radioactifs?

Le Réseau Sortir du nucléaire, association créée en 1997,  publie le livre Sortir du nucléaire, c'est possible! afin de démontrer que des solutions alternatives existent.

Charlotte Mijeon travaille depuis trois ans pour l’organisme et y est actuellement chargée de campagne et des relations extérieures.