Vous avez interviewé Natacha Henry, auteure du livre «Les mecs lourds ou le paternalisme lubrique»

VOS QUESTIONS L'auteure d'un livre sur les «mecs lourds» a répondu à vos questions...

C.G.
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Natacha Henry à 20 Minutes, en septembre 2011
Natacha Henry à 20 Minutes, en septembre 2011 — G. LABARTHE / 20 MINUTES

Une tenue correcte est exigée pour les hommes au travail (costume, chemise...), pour les femmes, il en est de même. Cependant, beaucoup d'entre elles portent des tenues qui sont là pour attirer l'oeil des hommes, ne pensez-vous pas que le "Dressing code" devrait être le même dans ce cas ? (chok)

Ca existe dans certains milieux professionnels, dans la finance par exemple. Ce qui n’empêche pas les remarques sexistes...

J'ai remarqué que la plupart des gens de mon âge (27 ans) qui sont en couple depuis un certain temps ont une attitude assez machiste envers leur copine, alors que ceux qui respectent plus les femmes ont du mal à trouver une situation stable dans leur couple. Ma conclusion est que la majorité des femmes aime finalement ce côté machiste, plutôt qu'un homme à l'écoute. C'est très succinct comme analyse, je vous l'accorde, mais qu'en pensez-vous de ce constat? (santi96)

C’est un constat que j’ai fait aussi et qui me désespère. Je ne comprends pas l’urgence qu’ont ces jeunes femmes à se mettre en couple, à vivre à deux. Les années où l’on vit seule ou en colocation, sont des années formatrices, où l’on se forge son autonomie. C’est grâce à cette autonomie que l’on sait qui on est, ce qu’on veut, comment on veut faire. Dites-leur de ma part!

Ne pensez-vous pas que beaucoup de femmes en rajoutent sur la lubricité masculine dont elles seraient victimes, un peu comme les hommes en rajoutent sur leurs conquêtes ? (liomussy)

Une femme de 32 ans me raconte: “j’arrive au bureau, mon chef me dit, “Viens voir à la fenêtre, tu vois la voiture garée en bas? Ton copain il peut pas s’en payer une comme ça, hein? T’es satisfaite avec lui?” Mon livre porte sur des histoires au quotidien, comme celle-ci, reproduites telles quelles.

Nouvelle question pour rebondir sur votre réponse, vous sous-entendez donc que les dirigeants (vous parlez bien de gens qui ont du pouvoir) retiennent leur "pulsion" et cachent leur mauvais côté jusqu'au moment où ils atteignent de hautes fonctions ? (chok)

Ces types-là fonctionnent par envie de domination. A mon avis ce sont les mêmes qui sont brutaux en voiture, qui insultent les autres, qui râlent contre la gardienne de leur immeuble, qui n’aiment pas trop les homosexuels... Ils ont déjà de ci de là eu l’occasion de montrer leur personnalité tendance écrasante. Le jour où ils peuvent embêter une de leurs employées ou autre du genre, ils foncent!

Je suis tout à fait d'accord avec votre livre, vous idées. Mais que puis-je y faire, par exemple, si mon patron tous les jours me dit "que tu es bien habillée, que tu es belle". Il ne me harcèle pas, ne semble rien faire de mal, et si je lui dit quoi que ce soit, il va mal le prendre. Alors que faire? (Marina4)

J’ai consacré la dernière partie du livre à savoir que faire dans ces cas-là. D’abord, pas de quoi appeler un avocat. Ensuite, difficile de se plaindre, on va vous dire que vous n’avez pas d’humour, que c’est chouette, les compliments. Sauf que vous, vous le ressentez autrement ( et c’est pourquoi j’ai fait ce livre). Donc un conseil, parlez de ce sentiment à vos collègues femmes. Si elles se trouvent d’accord avec vous, vous allez vous sentir plus fortes et vous renverserez la tendance.

Tout d'abord je voulais vous remercier d'avoir publié ce livre qui dénonce tout haut ce que tant de femmes pensent et disent tout bas, faute d'être entendues. Je voudrais savoir quelles réactions cet ouvrage a suscité, notamment de la part de nos homologues masculins... Merci de votre réponse. (Pountska)

La première édition de ce livre date de 2003. A l’époque, j’étais invitée par des animateurs, pas vraiment des journalistes. Cauet m’a fait en direct sur Europe 2: “Ah c’est un vrai livre, oui, oui, très intéressant. Dites-moi, est-ce que vous portez un string?”. Pour cette nouvelle édition, c’est très différent. J’ai le sentiment que les hommes journalistes voient qu’il faut dénoncer le problème. L’affaire DSK a fait bouger les choses: les ringards ont changé de camp. La modernité, c’est de faire tomber les vieilles habitudes machistes.

En tant que femme, j'aime être à mon avantage et si un ou des hommes me regardent, je me dis super, t'es pas trop mal! C'est le contraire qui me paraîtrait bizarre. Les femmes qui adhèrent à vos propos ne sont-elles pas tout simplement des refoulées? (koralyne)

Les femmes qui adhèrent à mes propos sont généralement super aussi!

Lorsque l'on voit les commentaires sur cet article, j'ai l'impression que de nombreuses personnes sont extrêmement opposées, virulentes envers les féministes. Pourquoi? Rencontrez-vous ce genre de personnes dans la vie courante ou n'est-ce qu'un microcosme présent sur le web? (Julie73)

C’est vrai qu’on nous dit que les féministes sont hystériques mais les sexistes, franchement, ils ne se sont pas regardés! Ils croient qu’ils savent de quoi ils parlent, alors qu’ils sont ringards et largués.

Quel regard portez-vous sur ces nombreux scandales sexuels qui touchent la classe politique? Comment l'expliquez-vous? (Leivan)

Il est temps que l’on dénonce les abus de pouvoir des gens puissants. Les scandales récents devraient calmer ceux qui risquent de se retrouver sous les feux des projecteurs...

Les nouvelles générations masculines, sont-elles plus respectueuse des femmes ? (Jerome2)

J’ai juste un peu peur du contrôle que certains veulent exercer sur leur copine, et qu’elles prennent au début pour du romantisme. Par exemple, le garçon qui vient chercher sa copine tous les jours à 18h et le jour où elle sort à 18h10, il se met à crier: “t’étais où, avec qui?”  Il faut qu’on élève les garçons comme les filles, à tout faire dans une maison, à accepter qu’on a droit aux mêmes rêves.

Qu'est-ce que le féminisme aujourd'hui ? Quelles sont ses grandes différences avec la vague de la fin des années 1960 ? (HerveM)

A l’époque, les luttes les plus connues portent sur la contraception et l’avortement. Aujourd’hui, les féministes sont dans les institutions, les associations, ou simplement dans le public (de plus en plus de jeunes, je trouve). Les thèmes:: dénonciation des violences, du sexisme, application des lois, éducation à l’égalité, accès aux droits acquis...  Mon livre sorti en novembre dernier, Frapper n’est pas aimer (Denoël) est une enquête sur les violences conjugales. J’'ai rencontré les professionnel/les qui s’occupent dles femmes et de leurs enfants, qui forment les magistrats et la police. Et j’ai dédié ce livre “aux féministes qui sauvent des vies”.

Pourriez-vous quantifier le nombre de ces "hommes lourds" que vous décrivez si bien dans votre livre. C'est plutôt une très large minorité, une majorité d'homme? (Herona)

On me raconte des histoires de mecs lourds tous les jours alors j’ai l’impression qu’on tient là un phénomène de société très répandu...

Vu les réponses que vous avez donné pour le moment, il semblerait que vous dénonciez majoritairement une génération d'hommes en particulier (50-60 ans). N'avez-vous pas peur de faire une généralité de toutes les générations ? (chok)

Ce n’est pas une question d’âge, en effet, mais de place dans la société; je ne veux pas donner l’impression de parler des 50-60 ans car ce n’est pas précisément  le cas. Mais plus ils pensent être “arrivés” plus ils peuvent se permettre de maltraiter leur entourage.

Quel est le portrait moyen de l‘homme lourd? (Irona13)

Il a un pouvoir, même petit, sur la femme en face de lui. Il se sent sûr de son bon droit. Il est “intégré” disons, alors qu’elle est précaire. Il va profiter de cette situation. A la serveuse qui court toute la journée, il dit “votre téléphone il est sur le menu?” Quand il y a une réunion, deux hommes et une femme mais seulement deux chaises, il dit “c’est pas grave, tu vas t’asseoir sur mes genoux”. A l’hôtesse derrière son guichet, il dit “vous faites un 90B? J’ai l’oeil, hein?” Il est paternaliste car il est condescendant, et lubrique car il est vulgaire. C’est le sous titre du livre, Les mecs lourds ou le paternalisme lubrique...

Un paternaliste lubrique peut-il devenir violeur? Pensez-vous qu'ils se rendent réellement compte de leurs agissements. Dans l'affaire DSK, par exemple, je me suis toujours dit que si il avait fait ce que lui repproche N.Diallo, il ne s'en est pas rendu compte sur le coup, pensant simplement tenter une banale approche, n'imaginant pas que la femme puisse le repousser. Et c'est après coup qu'il s'est rendu compte de sa bêtise... (tatadu34)

Le scénario qui nous a été présenté par le justice américaine et les témoignages de la victime présumée, décrit une agression sexuelle. Dans cette histoire, ce qui est fascinant, c’est que les soutiens de DSK ont dit “mais non, il est juste lourd avec les femmes, il adore les femmes”. Un lourd comme ceux de mon livre, ne passe pas à la violence physique sinon  il tombe sous le coup de la loi.

Ne trouvez-vous pas que certains groupes féministes sont allez trop loin en faisant fi de la présomption d'innocence de DSK? (jesuisunhomme)

L’ennui c’est que les soutiens de DSK n’ont rien vu de la présomption de véracité des propos de sa(ses) victime(s). Les groupes féministes sont du côté des femmes cassées, de celles qui sont agressées par les forts et les puissants, de la sensibilisation des médias et des politiques.

La femme n'est pas un homme comme tout le monde (et inversement) mais qu'avons nous à gagner, femmes et hommes à insister sur nos différences comportementales? Cherchons-nous à mettre des barrières entre les uns et les autres? A opérer des cloisonnements? A créer deux mondes à part? Je frémis en imaginant la future vie amoureuse ou simplement sociale de mes quatre petits fils. Pourront-ils, oseront-ils seulement, aborder les femmes, dans le monde de demain? L'amour sera t-il encore un jeu? (arnogere)

On me dit souvent qu’il ne faut pas imiter les Américains, que là-bas on les stresse à les obliger de laisser la porte d’un bureau ouverte quand un homme reçoit une collaboratrice, qu’on ne peut pas faire des compliments à sa collègue... Et pourtant, il y en a des histoires d’amour aux Etats-Unis! Donc, ce que je cherche avec mon travail, c’est d’adoucir les situations, de faire que tout le monde soit d’accord, et c’est comme ça que vos petits-fils fabriqueront de jolies histoires. Le cloisonnement, c’est plutôt l’inégalité des sexes qui le crée, pas l’égalité.

Les "mecs lourds" ne sont-ils pas souvent des hommes en manque de confiance, faible culturellement et linguistiquement, qui ne peuvent procéder autrement pour draguer/conquérir une femme? (Popec)

Le mec lourd qui fait l’objet de ce livre, c’est le dominant, celui qui raisonne en terme de pouvoir, jamais de séduction. Celui en revanche qui manque de confiance en lui, peut être maladroit. J’ai un ami qui a dit à une hôtesse d’accueil, “vous n’allez pas faire ça toute votre vie quand même” et elle a répondu, “si, pourquoi pas?” Lui, c’est parce qu’il ne savait pas adresser la parole à une jeune fille qui l’impressionnait...

Pourquoi avez-vous eu envie d’écrire ce livre? (Irona13)

A force d’entendre les jeunes femmes raconter “oh la la il y avait un lourd tout à l’heure”, “mon boss il me saoule”, je me suis dit qu’il y avait carrément un sujet de société. Moi-même, j’ai été longtemps hôtesse d’accueil dans des salons, et puis jeune journaliste, et les situations que je décris dans le livre me sont arrivées, comme à d’autres. J’ai regardé les lois contre le harcèlement sexuel: en France la loi ne prend pas en compte les petites remarques déplacées, les commentaires à deux niveaux... qui empoisonnent le quotidien des femmes. J’ai compris que la situation est toujours la même: l’homme est plus vieux, plus riche, plus diplômé, mieux connecté. La jeune femme est dans une position plus fragile, parfois à son service, toujours plus jeune. Il était temps de dénoncer ce phénomène! Depuis, les femmes me disent qu’elles se sentent moins seules.

Avez-vous déjà eu à faire à ce genre d'homme? Si oui, pouvez-vous nous raconter 1 ou 2 anecdotes? (Kleivan)

Une histoire récente, qui est arrivée à une jeune journaliste. Elle va interviewer un député (il a 70 ans et elle 23). Pendant toute la durée de l’interview, il a laissé sa main sur le genou de la jeune femme. Elle ne savait pas quoi faire. Une autre: un boss invite une stagiaire à déjeuner au restaurant. Ils arrivent mais l’endroit est fermé. Il dit alors: “on peut monter chez moi, j’habite juste au-dessus”. Et combien de femmes m’ont raconté le coup du voyage de travail dans une autre ville, où un des hommes du groupe est venu gratter à la porte de leur chambre d’hôtel en pleine nuit? Ou ceux qui comme par hasard n’ont réservé qu’une chambre?  Le souci c’est que ces hommes profitent de leur position de pouvoir pour coincer - moralement en tout cas - la jeune femme qui est leur inférieure hiérarchique. Et qu’elle ne sait pas quoi faire.

D'après vous, la situation des femmes dans le monde s'est-elle améliorée ou détériorée ces derniers années? (Popoly)

Bonne question! On parle davantage des tragédies qui touchent directement les femmes, par exemple on a enfin nommé “le viol en tant de guerre” comme une stratégie guerrière à part entière. Les discriminations et violences sexistes font partie des préoccupations de l’Union européenne, des Nations Unies, de l’Organisation mondiale de la santé, de l’Unicef: ayant entendu les groupes de femmes et les activistes, tous les grands organismes se penchent sur les violences faites spécifiquement aux femmes et aux petites filles. Espérons donc que la situation va s’améliorer...

A partir de quand un homme devient lourd? (Kleivan)

J’ai basé mon livre sur les ressentis des femmes - ce sont elles qui m’ont décrit leur malaise. Précisément quand un homme leur fait des commentaires déplacés destinés à provoquer chez elles, un grand embarras. Je crois donc qu’il devient lourd à partir du moment où son interlocutrice aimerait beaucoup qu’il s’en aille!

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Pourquoi certains hommes s’en prennent-ils de façon plus ou moins vulgaire et équivoque envers les femmes qu’ils rencontrent?
 
Dans son livre «Les mecs lourds ou le paternalisme lubrique», Natacha Henry livre une analyse précise des comportements masculins qui, sans être de la drague ou du harcèlement, ont tendance à inférioriser les femmes.
 
Du regard trop appuyé au commentaire déplacé, l'auteure s'efforce de décrire ces comportements hiérarchisés, misogynes et machistes qu’elle baptise du nom de «paternalisme lubrique».
 
Quelles en sont les conséquences sur les relations entre hommes et femmes? Comment identifier, dénoncer et stopper le phénomène? Voilà le but de ce livre.
 
Natacha Henry est une historienne et journaliste engagée depuis de longues années dans la réflexion antisexiste.
 
«Les mecs lourds ou le paternalisme lubrique» est disponible au prix de 14 euros chez Gender Company.


 
Natacha Henry était l’invitée de la rédaction, elle a répondu à vos questions.