Vous avez interviewé Jean-Pierre Le Goff, auteur du livre «La gauche à l'épreuve»

VOS QUESTIONS Le sociologue Jean-Pierre Le Goff a répondu à toutes vos questions portant sur la situation de la gauche française...

Cédric Garrofé

— 

Jean-Pierre Le Goff, à la rédaction de 20 Minutes en septembre 2011
Jean-Pierre Le Goff, à la rédaction de 20 Minutes en septembre 2011 — D.R.

Ma question est simple mais fondamentale. Le PS doit-il abandonner définitivement les classes populaires pour cibler de façon plus transparente et claire les classes moyennes, CSP+? (Mana)

Toute la difficulté est de prendre en compte à la fois les classes populaires et les classes moyenne. Terranova a dit clairement les choses dans une optique que je trouve particulièrement scandaleuse considérant que les classes populaires ne constituaient plus un vivier d’électeurs intéressant et une partie de la gauche a considéré les anciennes couches populaires comme des beaufs invétérés faisant ainsi le lit du FN.

C’est précisément avec l’alliance d’une partie des couches moyennes et ces classes populaires que la gauche peut espérer gagner. En l’affaire rien n’est joué tellement l’électorat apparait aujourd’hui volatile.

Vous appelez à un retour à la politique. J'ai bien noté ce message dans votre livre. Cependant le peut-on vraiment quand on sait qu'aujourd'hui la politique est devenue professionnelle, et la communication politique semble dominer sur les idées? (Olivia)

La communication s’est emparé de la politique dans un moment historique très particulier, dans les années 80 les années de fric et de frime avec le mitterandisme triomphant. La politique est devenue de plus en plus centrée autour des intérêts électoraux d’egos qui ont donné l’impression de ne plus être convaincus par grand chose sinon celle de leur propre intérêt et de leur volonté de conquérir ou de garder le pouvoir, dans une logique électoraliste de court terme.

Cette logique concerne tout autant la droite que la gauche, ce qui ne veut pas dire qu’au sein de chaque camp n’existent pas des femmes ou des hommes politique de conviction attachés aux idéaux républicains et qui n’entendent pas se résigner au nouvel air du temps.

Tôt ou tard, une reconstruction s’imposera. C’est du moins mon souhait.

Le PS représente t'il vraiment la gauche en France? Cette richesse et le train de vie de la plupart des gens de gauche n'est elle pas une insulte au peuple d'en bas? (skara)

L’affaire DSK, comme d’autres scandales (salaires démesurés des patrons, des traders...),  a révélé le fossé existant entre une partie des élites et les citoyens ordinaires. les sommes mises en jeu sont tout simplement “inimaginables” et le fossé n’a cessé de se creuser entre gouvernants et gouvernés. Avec l’affaire Strauss-Kahn, le PS est apparu comme participant d’une sorte de nomenclatura coupée du réel, vivant dans un monde à part, et ne comprenant plus le peuple qu’il entend pourtant représenter.

Entre la droite traditionnelle qui est obligé de pratiquer une politique sociale pour aider les défavorisés et le PS qui semble être un parti réservé avant tout aux enseignants, cadres moyens et autres bobos, existe t`il vraiment une grosse différence ? Cela ne profite t’il pas plus au FN qu`aux autres partis de gauche et d`extrême gauche ? (anarchiste au pouvoir)

Le FN n’a pas grand chose à faire pour tirer les bénéfices des différents scandales qui ponctuent la vie politique. Il se veut désormais le porte-parole des défavorisés. A la gauche de la gauche, le NPA ou le front de gauche peuvent espérer d’une autre façon tirer profit de cette situation dont les couches populaires sont les premières victimes et qui ont le sentiment d’être abandonnées par les grands partis politiques.

C’est le FN qui aujourd’hui occupe principalement la fonction tribunicienne occupée antérieurement par les communistes et l’extrême gauche.

Vous parlez de cette gauche morale qui se contredit. D'après vous, le PS doit-il exclure DSK? Que pensez des politiques comme Henri Emanuelli, Huchon qui ont eux aussi déjà été condamnés dans différentes affaires et qui sont toujours au PS? (gauchistedebase)

Je vois mal le PS exclure DSK après en avoir fait son candidat annoncé aux présidentielles en connaissant ses “faiblesses”. Je trouve qu’il y a une hypocrisie de la part de beaucoup de responsables qui ont affirmé tous en choeur “cela ne lui ressemble pas, c’est un grand séducteur”. Ils ont pris un risque considérable en le valorisant et en en faisant leur candidat aux plus hautes fonctions de la République.

Je peux comprendre la défense d’un ami mais j’ai du mal à croire tous les autres qui savaient pertinemment les risques possibles avec une telle candidature. On a entendu crier “présomption d’innocence”, exigence légitime, mais qu’on aurait aimé entendre concernant ses adversaires. Il y a un cynisme politique qui, à mon sens, ne peut plus tromper grand monde, du moins je l’espère. Le problème c’est que la gauche a voulu jouer sur la morale vis à vis de ses adversaires et que cette posture lui est revenue en boomerang avec l’affaire DSK.

Bonjour Jean-Pierre, nous nous sommes rencontrés à Liévin dans les années 70, une époque ou les conditions d’existence des travailleurs étaient particulièrement difficiles. Les conditions de travail et de vie ont changés, mais l'exploitation, les différences de classe demeurent et augmentent. Quel est ton point de vue sur ce sujet. William (wscar_free_fr)

Bonjour William, content d’avoir de tes nouvelles.

La gauche n’est plus ce qu’elle était et peut-être nous non plus. Mais ce qui reste c’est une sensibilité et une compréhension de “ceux d’en bas” qui aujourd’hui sont les exclus de la modernisation. Ce qui me révolte chez une partie de la gauche c’est son incapacité à “comprendre de l’intérieur” une mentalité populaire et de vivre dans un univers coupé du sens commun.

Aujourd’hui, la fracture sociale se double d’une fracture culturelle que le Front National exploite à sa façon. C’est cela que la gauche devrait comprendre au lieu de se faire plaisir par des déclarations tonitruantes, qui loin de combattre l’extrême droite efficacement, s’en sert comme punching-ball.

A un de ces jours !

Que reste t'il de mai 1968 et du Front populaire dans le gauche d'aujourd'hui, et particulièrement au sein du Parti socialiste? (cedric86)

Je pense qu’il faut distinguer le Front Populaire de Mai 68. Au moment du Front Populaire, la dynamique du mouvement ouvrier n’est pas un vain mot et les classes populaires peuvent se reconnaître largement dans les partis de gauche. Mai 68 représente un curieux mélange entre une révolte de la jeunesse étudiante et une grève générale, qui rappelle le passé alors que la situation historique n’est plus la même : la France est alors entrée dans une nouvelle étape de son histoire marquée par le développement de la production et de la consommation où les luttes de classes n’ont plus la même acuité.

Avec la crise de sa doctrine, la gauche a récupéré non seulement les aspirations démocratiques issues de Mai 68 mais aussi ce que j’ai appelé son héritage impossible, lié à un gauchisme culturel, qui a fini par imprégner une bonne partie de la société. Elle est de plus en plus apparue, tout particulièrement le PS, comme la représentante des nouvelles couches moyenne post- soixante-huitardes tandis que les couches populaires traditionnelles ont eu le sentiment d’un abandon.

Dans votre livre, vous critiquez la gauche française qui, ne serait plus assez à gauche. Pourtant en Europe, nous avons la gauche la plus à gauche qui soit. La solution n'est-elle pas que celle-ci se modernise enfin totalement, donc en se transformant? Et que c'est justement cette transformation, longue et difficile, que vous désignez comme étant sa décadence? Je ne cherche pas à vous critiquer, mais simplement à comprendre vos propos. (leilae)

Ce n’est pas tant le fait que la gauche française ne soit pas assez à gauche, il existe en son sein des courants critiques genre Mélenchon qui n’est pas sans rappeler le Georges Marchais de la belle époque, c’est qu’elle me semble avoir largement mêlé la question sociale avec l’héritage impossible de Mai 68 dans le domaine de la culture et des moeurs, et ce dans la plus grande confusion. S’il existe bien une gauche républicaine, il existe aussi une gauche qui s’est vite convertie au communautarisme et à la valorisation des identités particulières, des minorités dites visibles, qui me semble aller à l’encontre des idéaux du modèle de la citoyenneté au profit d’un modèle de type anglo-saxon qui ne correspond pas à notre histoire.

Les 2 mandats de Mitterrand n'ont-ils pas démontré que cette gauche qui faisait rêver, qui portait un idéal n'était tout simplement pas réaliste ? (Tournant de la rigueur en 1983) (klieo)

Entre une gauche qui fait rêver et une gauche étroitement gestionnaire, peut-être y a t-il place pour des propositions de réformes qui s’inscrivent dans un avenir positif de progrès qui puisse donner au pays l’envie de s’y engager. C’est ce qui manque cruellement à la gauche comme à la droite qui ne parvient pas à sortir d’une logique sacrificielle dans ses propositions de réformes.

Il faudrait pouvoir sortir du faux choix, entre des appels à la mobilisation pour des réformes synonymes de sacrifices et une logique de “rêve” ou d’utopie qui ne sont guère crédibles dans la capacité à tracer un avenir discernable.

Le PS est totalement scindé entre deux courants idéologies qui sont à peu près contraire. La gauche dure (Emanuelli, Hamon...) fait face à la gauche sociale-démocrate (Moscovici, Hollande, Royal...). Pourquoi s'entêter à faire concilier les deux au sein d'un parti ? Le mix est-il clairement soluble ? N'est-il pas là, le véritable problème du PS? (hivon)

Oui, je pense qu’il s’agit d’un réel problème du PS, qui semble surtout tenir dans une logique d’intérêt électoral alors que les positions des différents courants sont loin d’être unifiés. A terme, cette position ne me semble pas tenable. Jean-Luc Melenchon a déja quitté le PS et je n’exclus pas qu’il y en ait d’autres mais une victoire électorale peut encore ressouder les rangs.

Le problème ne date pas d’aujourd’hui:  le paradoxe de la victoire de Mitterrand en 1981. C’est que la gauche a gagné politiquement alors que son ancienne doctrine était déjà en morceaux et que le programme sur lequel il avait été élu avait été abandonné avec le tournant de 1983-84. Le PS a continué de faire semblant sans assumer clairement ce tournant politique; il est devenu moderniste et branché, faute de projet plus cohérent. Et la question sociale s’est trouvée mêlée à des revendications culturelles et identitaire dans la plus grande confusion. Il est grand temps de ne plus faire semblant.

Je pense que le raliement de personnalités de gauche dans un gouvernement de droite (Kouchner, Rocard en 2007) aurait été clairement impossible à l'époque des Giscard, Mitterrand et consorts. La rivalité PS/UMP n'est-elle plus qu'une façade? (plemo)

Non, à mon sens, ce n’est pas qu’une façade. Il y a un certain nombre de divergences bien réelles sur le plan économique, sur le plan social et sur le plan culturel. Néanmoins, je pense que nous sommes dans une situation où sur nombre de questions le clivage gauche/droite fonctionne mal ou ne fonctionne plus : les problèmes de l’école, les problèmes de fin de vie, ou le problème du mariage homosexuel... Sur les questions économiques à l’intérieur de chaque camp, les positions ne sont pas homogènes...

Je pense que nous sommes dans une situation historique, particulière, où nombre de questions politiques devraient être reprises à nouveau frais par les citoyens et les hommes politiques qui restent attachés aux idéaux républicains. En ce sens là, un gouvernement réunissant des personnalités de droite et de gauche ne me gênerait nullement. La période électorale que nous vivons est peu propice à ces orientations. C’est un moment de confrontation entre les camps et de polémiques. On peut peut-être espérer un échange d’arguments rationnels sur le fond mais on peut aussi s’attendre à une logique de coups bas démultipliés dans une perspective électoraliste à court terme.

A mon sens, une recomposition est nécessaire, et si elle doit avoir lieu elle interviendra après les échéances électorales. La droite comme la gauche n’échappera pas à cette recomposition.

Le FN dit parler aux catégories populaires, est-ce une illusion? Pourquoi? Où est la place de la gauche dans son rôle historique? (Sifonia)

La façon dont la gauche a combattu le FN en le diabolisant, en jouant sur la morale et les bons sentiments, mène à l’impasse. Le FN a su s’appuyer sur la fracture réelle entre une partie des élites et les couches populaires. Il a su l’exploiter à sa manière que j’estime démagogique et je ne souhaite pas qu’il soit au gouvernement pour un certain nombre de raisons.

Le FN tente d’occuper aujourd’hui la fonction tribunicienne qu’occupait autrefois le Parti Communiste avec une logique attrape tout jouant sur tous les mécontentements sur l’indignation et la dénonciation victimaire dans une logique de ressentiment. Loin de vouloir l’unité du pays, il le divise, met du sel sur les blessures et les fractures du pays sans chercher véritablement à les résoudre. Il s’empare de problèmes réels pour les traiter de façon xénophobe et chauvine et tend à faire de l’immigration et de l’islam le bouc émissaire de tous nos maux. Enfin, il joue sur la nostalgie d’une France passée sans être capable véritablement d’offrir un projet positif dans lequel les Français puissent véritablement se retrouver. Quant à ses propositions politiques, elles ne me semblent pas crédibles et produiraient des effets chaotiques non maîtrisables : que ce soit sur la sortie de l’euro, le retrait de l’UE, l’idée d’un scrutin proportionnel intégral à tous les niveaux ou encore la préférence nationale qui me parait nettement xénophobe. Sur ce dernier point on peut penser que l’immigration clandestine est un problème réel sans pour autant passer par ce genre de mots d’ordre.

Enfin, la modernisation du FN me semble participer d’un vaste patchwork qui mêle dans un tout incohérent De Gaulle et la République, la préférence nationale et la xénophobie. Quant à ses propositions économiques, on a assisté à un vaste retournement entre des positions ultra-libérales et une dénonciation aujourd’hui de la dictature des marchés.

Je terminerai en un mot, le FN est un symptôme et en aucun cas une solution. Je me permets de vous renvoyer à un article qui paraitra dans la revue Le Débat en septembre-octobre, intitulé "Le syndrome du Front National. Genèse d'une ascension" (Le Débat, n° 166, septembre-Octobre 2011).

Peut-on vraiment gagner la présidentielle en étant clairement de gauche? On connait l'importance des voix à gagner au centre... (Yoane)

Généralement le premier tour consiste à réunir des forces de gauche pour élargir au second tour. Nous sommes dans une situation où il n’est pas sûr que ce calcul électoral puisse encore fonctionner. Francois Hollande s’adresse d’ailleurs directement aux Français dans une situation où le clivage gauche droite fonctionne encore mais où nombre de citoyens ont de plus en plus de mal à s’y retrouver.

Dans un passage de votre livre, vous parlez de cette gauche non morale dont le train de vie n'est pas compatible avec ses propositions. Pourtant, des hommes de gauche, qui avaient un grand train de vie, ont été de grandes valeurs. Citons Blum, citons Mitterrand. Franchement, sans l'affaire Diallo, la candidature de DSK aurait-elle été vraiment problématique pour qu'il soit le représentant de la gauche? Je ne suis pas certain que le peuple de gauche cherche obligatoirement une personnalité politique qui lui ressemble pour se faire représenter. (Peistoru)

Le train de vie de Blum ou de Mitterrand ne me parait pas tout à fait de même nature que celui de DSK mais au delà de cette différence ce qui compte avant tout c’est la façon dont Blum et Mitterrand pouvaient demeurer sensibles à une certaine idée de la France et aux fonctions d’homme d’Etat qui obligent à un certain nombre de contraintes, de retenue, quand on prétend aux plus hautes fonctions de l’Etat. Dire cela ce n’est pas sombrer dans le populisme mais prendre en compte le fait que tout homme politique prétendant à la plus haute fonction en république doit être capable de se contenir et faire des sacrifices.

------------------------------------------------------------

A 8 mois de l'élection présidentielle, Jean-Pierre Le Goff dissèque dans son ouvrage « La gauche à l’épreuve: 1968-2011» la décomposition d'une gauche qui masque son impuissance par un discours incantatoire. Une gauche qui se ment et renonce au débat. Une gauche qui a oublié les classes populaires et les idéaux de la république. Une gauche qui se dit morale mais qui se retrouve empêtrée dans les scandales.
 
30 ans après la victoire de François Mitterrand, socialiste qui avait réussi à unifier autour de lui et porter les aspirations sociales et sociétales issues de Mai 68, dans quel état se trouve la gauche? Que peut-elle nous proposer?
 
Jean-Pierre Le Goff est un sociologue renommé. Fondateur du club Politique Autrement, il est l'auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Mai 68 : l'héritage impossible, La barbarie douce et La France morcelée.
 
"La gauche à l'épreuve: 1968-2011", publié aux éditions Jean Perrin, est disponible pour 8,50 euros.
 
Jean-Pierre Le Goff était l’invité de la rédaction, il a répondu à vos questions.