Vous avez interviewé Fabrice Nicolino, auteur de «Qui a tué l'écologie?»

VOS QUESTIONS Le journaliste, qui a enquêté sur les associations écolo, a répondu à toutes vos questions...

M.B.

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DR

Bonjour Monsieur,
Pourquoi les écologistes ne posent jamais en terme moral ce que l'on peut nommer l'abus d'utilisation de la planète? Car, on peut dire que l'espèce humaine abuse de sa supériorité sur les autres espèces pour assouvir son égoïsme matérialiste insatiable qui provoque la destruction de la biodiversité et la dégradation du climat de la Terre.
Bill64

Je ne sais pas de quels écologistes vous parlez. Probablement de ceux que je dénonce dans mon livre, et qui sont devenus des appendices de l'appareil d'État et des cautions du système industriel. Moi - mais je ne suis pas seul -, je proclame que l'écologie est avant toute chose la découverte des limites physiques de la planète, qui s'imposent à tous les pouvoirs humains d'aujourd'hui et de demain. L'aventure humaine ne pourra se déployer que dans ce cadre et pas dans un autre qu'elle aurait fantasmé. À l'intérieur de ce cadre, et parce que l'espèce humaine s'est dotée de pouvoirs sur tout ce qui vit, il me semble évident qu'elle a le devoir puissamment moral d'assumer sa condition et de protéger, y compris contre elle-même, la plus fragile des espèces actuellement menacées. La vie est et demeure un mystère insondable. Parce que sa diversité est une beauté, et pour tout dire une merveille, il faut la protéger ABSOLUMENT. Et parce que nous ignorons encore et peut-être à jamais le lien - que je ressens, comme beaucoup - entre toutes les formes de la vie, il me paraît tout simplement sage de ne nous priver de rien. Ni des moustiques, ni des araignées, ni des cafards, ni des albatros, ni des baleines, ni des éléphants, ni des tigres.

Il existe en Nouvelle-Calédonie une plante qui est probablement la plante à fleurs la plus vieille de la planète : Amborella trichopoda. Elle pourrait avoir 135 millions d'années. C'est à elle, donc à nous, que je pense ce 18 mars 2011. Et bien entendu aux tragiques victimes du Japon. Qui sont les victimes de la folie de quelques-uns. Mais aussi de notre folie à nous, qui avons laissé faire. Lecteurs de 20 Minutes, je vous salue.

Ne pensez-vous pas justement que les écolos sont les premiers à avoir tué l'écologie? 9 fois sur 10 quand on entend un projet d'écologie... C'est à pleurer de bêtise, d'absurdité, ou de manque de bon sens...
Mais Lol!!!
Oh ! je ne suis pas d'accord avec vous, je le crains. Il est non seulement possible, mais certain que nombre d'idées "écologistes" sont absurdes. Mais à cette aune, que dire des projets officiels du monde dans lequel nous vivons ? Les penseurs écologistes ou proches de l'écologie, comme Ivan Illich, André Gorz, Cornelius Castoriadis, Jacques Ellul, ont écrit en leur temps des textes franchement prophétiques. Comparez avec les paroles et les écrits de MM.Giscard, Chirac, Mitterrand, Marchais et de tous ceux qui leur ont succédé depuis 35 ans... Le point de vue écologiste sur le monde et ses contradictions est incomparablement plus éclairant que celui des défenseurs de notre monde.

Ne croyez vous pas que ce sont les écologistes eux mêmes, qui  à force de messages moralisateurs et alarmistes, ont tué l'écologie en lassant le citoyen lambda? (d'autant que certains écologistes feraient bien de commencer à appliquer les principes qu'ils prônent à eux même (cf. un certain voyage aux maldives!!!).
Dunga

Encore une fois, je ne sais pas trop ce que veut dire écologiste. Je me considère comme un écologiste, et pourtant, je pourfends avec rudesse le WWF, Greenpeace, la fondation Hulot ou France Nature Environnement. Voyez, il y a de grandes différences. Mais au-delà, je ne sais trop quoi penser de ce mot de "moralisateur". Je ne vous cache pas que l'écologie qui est la mienne est une morale fervente, exigeante, et même contraignante. Nous sommes arrivés à un point incandescent de l'individualisme, vanté par tous les modèles publicitaires de la planète. Pour le besoins commerciaux et marchands de l'industrie, il est vital que nous soyons tous des individus désirants, prêts à se jeter sur le moindre gadget. Telle est l'une des clés de la crise écologique planétaire. Et de ce point de vue, je crois primordial d'ajouter à la Déclaration universelle des droits de l'homme - à laquelle je suis tant attaché - une Déclaration universelle des devoirs de l'homme.

Bonjour,
Vous dénoncez un Grenelle de l'environnement perdu d'avance, qui n'a servi à rien. Aurait-il mieux valu pas de Grenelle du tout? Est- ce que ça n'a pas servi à faire prendre les questions d'environnement un peu plus au sérieux par l'opinion publique, sinon par les politiques ?
Barbiroussa

Oui, l'affaire était pliée dès le départ, car les associations écologistes avaient accepté les conditions de l'État, qui interdisaient de parler de questions essentielles, comme je l'ai déjà évoqué plus haut, dont le nucléaire et les biocarburants. Une discussion, selon moi, nécessite fatalement pour servir à quelque chose l'établissement d'un rapport de forces politique et social. En la circonstance, tout s'est fait à froid, sans espoir de faire bouger les lignes.
Oui, il y aurait mieux valu pas de Grenelle du tout, car trois années et demie perdues, compte tenu de l'état du monde, c'est insupportable. Et ceux que j'appelle la "Bande des Quatre" - WWF, Greenpeace, Fondation Hulot, France Nature Environnement - en portent la responsabilité. Tout le problème est de savoir si nous disposons de 500 ans pour s'autocongratuler ou si au contraire, l'urgence est là. Dites-moi plutôt où sont les résultats ? Ils ne sont tout simplement pas là.

Bonjour Fabrice,
Je lis votre blog régulièrement (merci de m'avoir fait découvrir Aldo Léopold), vos livres dès qu'il paraissent et, sans être toujours d'accord avec vous, je vous remercie de nous empêcher de succomber à la résignation, à la morosité et aux supercheries en tout genre. Voici plusieurs questions :
1) Si je partage votre avis sur le "Grenelle de l'environnement", je me demande toujours comment agir nationalement (voire internationalement) si ce n'est avec discutant (avec véhémence si besoin) avec les pouvoirs en place?
2) Charlie Hebdo (auquel vous collaborez) n'est certes pas Silence, mais considérez-vous que cet hebdo est un média qui défend la même vision de l'écologie que vous? que son "combat contre la bêtise au cou de taureau" comme dit Cavanna, est un allié pour les écologistes ?
3) Quel regard portez-vous sur les collectivités territoriales qui, malgré des politiques nationales creuses, peuvent porter des politiques environnementales ambitieuses (soutien aux amap...) ?
4) Avec indiscrétion, votez-vous pour des élections nationales ou européennes (je ne demande pas pour qui)? Au plaisir de vous lire.
alexandre

1) Merci de votre mot. Discuter ? Mais dans quel but ? Je suis un adepte de la non-violence, sincèrement. Mais il ne s'agit pas de cela. Ce que je crois, c'est que nous les humains avons forgé une machine industrielle d'une puissance telle que nous ne pourrons jamais la contrôler. Voyez ce drame biblique que subissent les Japonais. Discuter avec ceux qui ont intérêt à la perpétuation de ce monstre n'a guère de sens à mes yeux. Je crois plus utile de reconnaître l'erreur que nous avons commise, et la nécessité de détruire un instrument qui nous échappe chaque jour un peu plus. Sans couper de têtes pour autant.
2) Concernant Charlie, je me sens bien dans la collaboration avec cet hebdomadaire, dont je rappelle qu'il a écrit des choses décisives sur l'écologie, dès 1971, au moment où toutes les élites se trompaient. Je ne suis pas d'accord avec tout ce qui est publié - de loin - mais j'y exerce ma liberté.
3) Oui aux initiatives locales et régionales. Mais elles ont, par définition, leurs limites.
4) Je ne vote que très rarement, et pour éviter un risque net de régression qui nous frapperait tous.
 

Bonjour,
D'un côté j'entends que trop d'écologie tue l'écologie. D'un autre, donnons la parole aux écolos. Sans parler des éternels discours sur le gaspillage en tous genres (eau potable, electricité...). C'est à s'y perdre ! Pourquoi ne pas chercher de vrais solutions? Pourquoi politiser la survie de l'espèce humaine, animale et végétale? A qui doit-on faire réellement confiance?
mythique

Je crois qu'il fait sortir de l'imagerie. L'expression "les écolos" renvoie aux années 70 du siècle passé, et sert en général - je ne dis pas que c'est votre cas - à disqualifier ceux qui critiquent ce monde. Je vous rejoins pour le reste. La question posée est bien celle de la vie sur terre. Celle d'une emprise excessive des humains sur une fabuleuse richesse biologique qui s'appauvrit de jour en jour, menaçant d'ores et déjà de dislocation nos édifices sociaux. En fait, je crois que le situation commande de nouvelles pensées, de nouvelles formes d'organisation, y compris politiques, une toute nouvelle hiérarchie des valeurs, matérielles comme spirituelles. À qui faire confiance ? Mais à nous, mais à vous ! À tous ceux qui acceptent le périlleux défi de la liberté.

Que les ONG acceptent de participer à des tables rondes type Grenelle remet-il en cause leur engagement? Est-ce qu'elles auraient pu refuser l'invitation ?
Barbiroussa

Je pense que cela marque leurs limites. D'abord, penser en 2007 - date du Grenelle - qu'on peut aborder les questions écologiques à l'échelle de la France est à mes yeux une franchouillardise. Je ne veux pas vous choquer, mais franchement ! La question est évidemment planétaire, que ce soit la crise des océans, celle de l'eau, celle des forêts ou encore la terrible menace climatique. Accepter le cadre de la France pour débattre, c'était se condamner à des mesurettes. Et c'est bien à cela qu'on a abouti, en démobilisant, ce faisant, la société française. Car les acteurs du Grenelle, qui se sont proclamés, sans droit, représentants de la société française, ont semé la terrible illusion que l'on avançait. Ce qui est absolument faux. Il me paraît évident que les ONG n'auraient en aucun cas dû donner une caution à un gouvernement qui refusait d'emblée de parler de nucléaire, de biocarburants, de l'eau, des nanotechnologies ou encore du téléphone portable. Le Grenelle a été une pantomime à la française.

Vous parlez de la fameuse "écologie de droite" avec des personnalités comme NKM, Borloo ou Jouanno dont vous démontrez l'ignorance des enjeux écolos. Mais en même temps, vous dîtes que les Verts n'ont "aucune chance de nous aider à affronter la crise écologique planétaire". Alors, moi qui suis sincèrement écolo, je vote pour qui ?
Barbiroussa

Je vous comprends. Mais il y a dans l'histoire humaine, des moments de crise aiguë. Nous y sommes. Le spectre politique classique aborde l'ensemble des questions en puisant dans les réponses du passé, ce qui n'a rien de honteux. C'est une règle sociale. Mais les partis, y compris les Verts, me sont penser à ces étoiles dont la lumière nous parvient, alors même qu'elles sont mortes. Nous sommes dans un entre-deux. Un temps de crainte et d'incertitude où, selon moi, compte-tenu des questions posées, le vote n'a plus beaucoup de sens. Il en conserve un, que j'utiliserai s'il le faut: empêcher une régression qui nous empêcherait de nous rassembler et d'agir pour les intérêts communs de l'homme et de la planète.

Pourquoi l'ecologie s'allie toujours avec la gauche?
ViveLaFranceLIBRE

Je crois que vous confondez. Le mot écologie est certes un mot à tiroirs, mais selon moi, il incarne en réalité une rupture mentale, morale, intellectuelle, avec l'univers du système industriel. Et ce système, qui a grossièrement 200 années d'existence, a été toujours soutenu par les gauches et les droites de tous les pays. Il est à mes yeux dans une impasse dont il ne pourra sortir que par une invention complète d'un mode de production compatible avec les équilibres de la planète. En somme, la droite et la gauche, qui ont un sens réel, se réfèrent pour l'essentiel à un monde englouti. L'écologie, dans le sens que je donne à ce mot, ouvre sur l'avenir.

Bonjour
Ne pensez-vous pas que c'est l'effacement de l'état qui tué l'écologie, en laissant les citoyens écologistes désarmés face au rouleau compresseur des lobbys agro-industriels?
cochonnet

Ah non ! Je ne pense pas cela. L'État et ses grands corps d'ingénieurs - Mines et Ponts et Chaussées - sont des acteurs majeurs, au côté des industriels, de ce que j'appelle la destruction du monde. L'arasement des talus boisés, la "rectification" de milliers de cours d'eau, l'artificialisation des forêts, les autoroutes, le programme électronucléaire, c'est l'État et ses services. Il existe une porosité croissante entre l'industrie et cet État qu'on présentait jadis comme impartial.

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L’écologie sera-t-elle morte? Fabrice Nicolino est l’auteur de «Pesticides, révélations sur un scandale français» et «Bidoche, l’industrie de la viande menace le monde». Sa nouvelle enquête, publiée aux éditions Les Liens qui libèrent, s’attaque au monde de l’écologie, un milieu qui ressemblerait à celui des «salons dorés, des petits fours», loin des problèmes qui touchent la planète.

Il vise en particulier la «bande des quatre»: WWF, Greenpeace, la Fondation Nicolas Hulot et France Nature Environnement, ces ONG qui se plient à la volonté des pouvoirs publics. Ecologiste militant, Fabrice Nicolino appelle à un sursaut historique pour faire face à la crise écologique qui arrive.

Il questionne notamment la candidature potentielle de Nicolas Hulot à la présidentielle et sa légitimité. Fabrice Nicolino s’est récemment engagé aux côtés de José Bové et est le co-auteur de la pétition contre les gaz de schiste.

Comment travaillent ces associations écolo? Qui sont leurs membres et militants? Fabrice Nicolino a répondu à toutes vos questions.