Vous avez interviewé Arthur Frayer, auteur du livre «Dans la peau d’un maton»

VOS QUESTIONS Le journaliste, qui a passé huit mois dans la peau d'un gardien de prison, a répondu à vos questions...

M.B.

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Arthur Frayer, auteur du livre «Dans la peau d’un maton» lors d'un chat à la rédaction le 7 mars 2011
Arthur Frayer, auteur du livre «Dans la peau d’un maton» lors d'un chat à la rédaction le 7 mars 2011 — 20minutes.fr

Bonjour arthur,
Tu t'es immergé dans la vie de surveillant, maintenant que tu as vécu cette expérience en tant que surveillant, comptes-tu faire savoir aux gens le vrai visage des surveillants, non connu de la société, au lieu de cette image caricaturée de "matons" sévère et stricte?
Quel retour de l'A.P. as tu eu ?
Stephdechateauroux

Bien sûr, j'espère que l'image des surveillants va changer dans l'opinion publique. Il faut leur donner la parole. Ce sont eux qui sont au plus prêt des détenus, au plus prêt de leur problème. Le temps médiatique, aujourd'hui, fait qu'il est très compliqué de montrer toute la complexité d'un métier comme celui de gardien.

Vous avez une idée de votre prochaine enquête?
Melanielo

J'ai quelques idées en tête... mais il est trop tôt pour en parler :)

J'ai dévoré votre livre en deux soirées à peine et je tiens tout d'abord à vous en féliciter.
N'avez-vous pas peur des représailles de la part de l'administration pénitentiaire? Qu'est-ce que cette expérience très éprouvante a changé en vous: le regard sur la liberté de tous les jours?
Encore félicitations pour ce travail justement raconté à la manière gonzo.
parity

je n'ai encore reçu aucune réaction de la Pénitentiaire. Des représailles, je ne pense pas. Le livre n'est à charge contre personne. J'ai juste cherché à décortiquer le système. A comprendre comment fonctionne la machine carcérale.
Cette expérience m'a forcément ébranlé mais je pense plus que jamais qu'il y a du bon dans chacun de nous. Il est commun de dire qu'on apprécie réellement la liberté qu'une fois que l'on en a été privée. Ce passage en prison me l'a confirmé.

Bonjour, j'ai lu qu'on déconseillait aux gardiens de prendre connaissance des dossiers de détenus, mais quelle était la répartition des motifs d'incarcération dans la prison d'Orléans? Et en termes d'âge?
Tournesol

Les mineurs et les majeurs ne sont pas dans les mêmes cellules. Mais ils peuvent très bien se croiser sur les coursives. La répartition, ensuite, se fait entre prévenus (les gens non condamnés, présumés innocents) et les condamnés. Mais tout cela est très théorique. Dans les faits, ils ont mille occasion de se croiser et de se parler.

Est-ce vous pouvez nous raconter ce qui vous a le plus touché pendant ces quelques mois? Est-ce que vous avez sympathisé avec des détenus? Est-ce que vous le referiez? A quel point est-ce que ça a été difficile pour vous?
Nnonel

La fouille à nu des détenus est quelque chose de particulièrement éprouvant. Je n'ai pas connu pire sensation que de demander à quelqu'un que je ne connais pas de se mettre à poil devant moi.
Avec le temps, on apprend à connaître les détenus, leurs petites habitudes et forcément on devient plus proche. J'avais sympathisé avec un Gitan qui tous les matins à 7h30 appelait sa  femme au téléphone pour s'assurer qu'elle soit bien rentrée de son travail de nuit. Si c'était à refaire... Difficile question, en me lançant dans cette enquête, je ne savais ce que j'allais voir exactement. Je pense que mon inexpérience m'a en partie protégée.

Si on vous donnait les clés du ministère de l'Intérieur vous feriez quoi pour changer le système pénitentiaire?
Berlue

Juste une précision, c'est le ministère de la Justice qui s'occupe des prisons depuis le début du 20e siècle. Ce n'est pas anecdotique. Ca a marqué la volonté de mettre la réinsertion au centre de la peine. Ceci bien sûr, relève encore plus du discours que des faits mais c'est important de le noter.
Pour changer le système, il suffit d'une chose: faire appliquer la loi de 1875 qui dit un détenu pour une cellule. Son application a sans cesse été repoussée pour des questions de moyens. C'est la patate chaude que se refile les ministres de la Justice depuis bientôt un siècle.

La sécurité des prisonniers: Est-ce qu il est accordé une cellule individuelle à un détenu qui le demande? Est-ce-que les gardiens sont vigilants sur les risques de violence entre détenus? Est ce que l'on veille à ce que les détenus groupés dans une même cellule sont de force physique équivalente? Ne pensez-vous pas qu'il manque 100 000 places en prison Est-ce qu'un gardien de prison peut évoluer dans la fonction publique en demandant un autre métier dans une autre administration? Est ce qu il y a une limite d'age pour la profession de gardien?
Bill64

Une cellule pour un détenu, c'est possible. En théorie. Mais on la lui trouvera à 300 ou 400 km de sa famille qui ne viendra pas le voir au parloir toutes les semaines. Il y a donc le choix entre deux mauvaises solutions: une cellule surpeuplée à proximité de ses proches, une cellule unique à des centaines de km de sa famille.
Pour ce qui est des détenus de forces équivalentes, il y a déjà trop de paramètres à prendre en compte pour la répartition en cellule: mineur/majeur; condamné/prévenu; toxicoman/personne saine...
Concernant les surveillants, je ne sais pas s'ils peuvent aller vers d'autres corps mais je sais que beaucoup de militaires ont pu faire jouer leur ancienneté au sein de l'armée pour devenir surveillant. Quant à la limite d'âge, elle est de 40 ans.

Comment avez-vous fait pour passer le concours? Est-ce que l'épreuve est difficile? Pourquoi vouliez-vous absolument entrer dans le système plutôt que collecter les témoignages des matons des différentes prisons françaises?
jsdneyhls

J'ai passé le concours comme n'importe quel candidat. Je me suis simplement, en plus, fabriqué un profil de "diplômé précaire" pour crédibiliser ma candidature. Les surveillants sont soumis à un "devoir de réserve". En clair, ils n'ont pas le droit de parler de leur condition de travail, au risque de se faire sanctionner. Il est donc très difficile d'obtenir des témoignages sur ce qui se passe à l'intérieur. Quant à la Pénitentiaire, elle tient toujours le même double discours aux journalistes: "Nous vous ouvrons nos portes"  et dans le même temps "Arrêtez de vous intéresser à nous".

Etes-vous toujours en contact avec des détenus?
Denis

J'en ai rencontré un qui essaie de passer à autre chose. Mais ses quelques mois en détention l'ont marqués.

Comment les autres matons réussissaient-ils à faire ce travail toute leur vie? Que vous-ont ils raconté de leur expérience?
Joséhes

J'ai un immense respect pour les surveillants. Je n'ai fait ce métier que quelques mois et j'en mesure toutes les difficultés. Et comme si ça ne suffisait pas, les gens à l'extérieur les regardent comme des extraterrestres. Avec toujours la même question: "Pourquoi avoir choisi ce métier?" C'est très difficile d'en parler parce qu'il faut se montrer fort et solide dans ce milieu. Il ne faut pas montrer ses failles. Je pense que les années de travail les usent rapidement.

Quel est l'événement qui vous a le plus marqué au cours de ces huit mois en prison? Si vous ne deviez en retenir qu'un et que vous deviez la présenter au ministre de l'Intérieur pour exiger une réforme du système pénitentiaire?
Bertrand

S'il y avait une seule chose a changé, ce serait de rendre effective l'encellulement individuel. A trois dans une cellule de 9m², il suffit de ne pas être d'accord sur le programme télé pour que les gars se battent à l'intérieur. Ou qu'un ne fasse pas le ménage suffisamment souvent. Ou que l'un soit fumeur et un autre non... Tout est sujet à dérapage. Certains détenus provoquent même des incidents, simplement pour être envoyés au mitard quelques jours et pouvoir être seuls.

Les voyous les plus virulents peuvent-ils racketter et exercer tout types de violences sur des détenus plus vulnérables sans étre vraiment inquiété?
Et s'ils sont repérés par les gardiens, quelle est la sanction appliquée ?
anarchiste au pouvoir

Assurément ils le peuvent. Tout cela est très difficile a contrôler car la loi du silence règne en détention. J'ai vu à la prison de Châteaudun un détenu se faire attraper avec un téléphone portable dans sa cellule. Il a été envoyé au mitard. Pourtant, tout le monde savait qu'il servait de "mule", c'est-à-dire qu'il cachait le téléphone pour le compte d'un autre. Sauf qu'il ne le dira jamais. Ni personne d'autre. Quant aux surveillants, sans preuve matérielle, impossible pour eux d'attraper le vrai propriétaire du téléphone.

Serait-il possible de construire des prisons, privées ou non, avec assez de terrain autour pour cultiver la terre afin d'être autonome, former des chiens d'aveugle, et autres activités qui permettent aux prisonniers de mieux vivre l'incarcération et de vraiment faire leur temps. Les surveillants aussi en bénéficieraient. Est-ce un manque de volonté politique?
Delia

Il existe déjà une prison de ce type en France: Casabianda, en Corse, où sont incarcérés pour l'essentiel des délinquants sexuels. Il n'y a pas de murs ni de miradors et les prisonniers cultivent la terre. Mais pour que cela fonctionne, il faut que les détenus l'acceptent. Cela marche là-bas, parce que les délinquants sexuels ne sont quasiment qu'entre eux alors que dans les autres prisons ils sont mis à part.

Bonjour,
Vous avez un excellent travail de journaliste... Mais ça ne vous ennuie pas qu'on dise "infiltré" alors que vous avez passé les concours afin de pouvoir exercer de manière tout à fait légale? Par ailleurs, pensez-vous que si nous avions des prisons dignes de l'humain, aurait-on des détenus et des matons un peu moins cyniques ou désabusés ou dépressifs ou carrément irrécupérables?
Manteau rouge

Non, le terme "d'infiltré" ne me dérange pas. J'ai toujours su que je ne ferai cela que quelques mois. A l'inverse des autres surveillants qui ont signé pour 20 ou 30 ans. Même si j'ai suivi toute la procédure d'admission, je l'ai toujours fait à dessein d'enquêter.
Pour ce qui est de l'état de nos prisons, il est évident que des établissements plus décents rendraient les gens plus humains.

Bonjour,
Je me demande comment il est possible pour un journaliste "infiltré" de parler de ce qu'il a vu, entendu dans un livre en dévoilant sa véritable identité? N'aviez-vous pas un clause de confidentialité dans le contrat de travail que vous avez signé? Avez-vous travaillé avec des avocats pour la rédaction de votre livre afin d'éviter qu'on vous attaque pour diffamation par exemple? Je suis très curieuse de savoir.
Merci et bravo pour votre travail
bsab95

Il existe un "devoir de réserve" pour les surveillants en activité. A partir du moment où j'ai démissionné, je n'y étais plus soumis. Quant aux personnes qui sont évoquées dans le livre, tous les noms ont été changés.

Le fait est que n'importe quel ancien gardien de la paix peut écrire un roman. Et encore, je ne pense pas que ce soit pertinent. Qu'est ce que vous raconter pendant toutes ces pages? Ou plutôt, qu'est-ce-que vous nous apprenez de plus que toutes ces émissions limite reality show que l'on nous sert à la TV sur ce sujet ?
luft45

Le recul et la perspective journalistique! Je ne fais pas que raconter par le menu mes journées de surveillant. Je me suis efforcé de comparer ce que je voyais avec le rapport du Sénat "Prison: une humiliation pour la République" publié en 2000. Je voulais voir ce qu'était devenue la situation par rapport à cette époque où on nous promettait que la prison allait changer.

Bonjour, Je viens de terminer votre bouquin, je suis moi même femme de "maton" et votre récit m'a paru juste et fiable... Ma question est la suivante, malgré votre situation différente des autres, le recul que vous souhaitiez prendre pour écrire cet article, ne vous êtes-vous pas fait aspirer par la spirale de l'emploi de surveillant finalement comme tous les autres. N'êtes-vous pas quelque part depuis ça, journaliste et "maton", car je pense que même si chacun le devient pour une raison ou une autre, vous aussi vous êtes devenu un surveillant comme un autre et que cette expérience de vie a du changer votre façon de penser et de voir les choses. Ou bien, avez-vous réussi à prendre du recul et que cette page pénitentiaire est-elle belle et bien tournée au fin fond de vous même? Cordialement.
Nath22

Effectivement, ça a été dur et la confusion entre les deux a parfois été poussée à l'extrême. Bien souvent, j'ai dû être gardien avant d'être journaliste à cause du temps qui me manquait. Ceci dit, ça fait plus d'un an maintenant que j'ai quitté la Pénitentiaire. Je suis parti vivre quelques temps au Mozambique où j'ai aussi vécu des choses très fortes. Aujourd'hui, je ne suis plus du tout maton même si je garde un oeil en permanence sur l'actualité des prisons.
 

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Pour comprendre ce qu'il se passe dans les prisons françaises, Arthur Frayer, journaliste, s’est présenté au concours de l'Ecole nationale de l'Administration pénitentiaire, a été reçu, puis a passé plusieurs mois en stage à Fleury-Mérogis, avant de devenir gardien à la prison d’Orléans. Il raconte ces mois dans le milieu pénitentiaire dans le livre «Dans la peau d’un maton» publié chez Fayard début mars.

Il explique la réalité des maisons d’arrêt surpeuplées, les humiliations quotidiennes – pour les détenus comme pour les matons – le désespoir et la folie, le poids de l’enfermement. «Chaque fois que quelqu’un me regarde au supermarché, je crois que c’est un ancien voyou»  écrit Frayer.

Dans son livre - dont les bonnes feuilles ont été publiées par Rue89 - il décrit avec précision sa première journée en centre de détention, la présentation des box par son formateur, le mitard, explique les relations compliquées avec les prisonniers, les tentatives d’évasion et de suicide.

Quelles sont les conditions de travail pour les matons, d’emprisonnement pour les condamnés? Comment cela se passe t-il vraiment derrière les barreaux ? Antoine Frayer répond à toutes vos questions sur le milieu pénitentiaire en ce moment…