Vous avez interviewé Fabrice Arfi sur l'affaire Bettencourt

VOS QUESTIONS Fabrice Arfi, journaliste et co-auteur de «L'affaire Bettencourt: un scandale d'Etat» a répondu à vos questions...

M.B et C.D

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Fabrice Arfi journaliste à Mediapart et co-auteur de «L'affaire Bettencourt:un scandale d'Etat» répond aux internautes de 20minutes.fr lors d'un chat à la rédaction le 11 octobre 2010
Fabrice Arfi journaliste à Mediapart et co-auteur de «L'affaire Bettencourt:un scandale d'Etat» répond aux internautes de 20minutes.fr lors d'un chat à la rédaction le 11 octobre 2010 — 20minutes.fr

D’une histoire familiale d’abus de faiblesse, l’affaire Bettencourt a pris un nouveau tournant après les révélations publiées par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme sur Mediapart cet été.

En juillet dernier, Mediapart et Le Point publient légalement des extraits de conversations de Liliane Bettencourt, enregistrés par un ancien maître d’hôtel. Continuant son enquête, Mediapart révèle des liens existants entre Liliane Bettencourt et le ministre du Travail Eric Woerth, empêtré en pleine réforme des retraites.

Ces nouvelles informations ont entrainé une levée de bouclier de la part de la majorité, du gouvernement, leur diffusion est prise comme une tentative de déstabilisation du ministre. Le ton se durcit et Mediapart est qualifié de «presse des années 30» par Christian Estrosi. Xavier Bertrand dénonce des «méthodes d’un autre temps, des méthodes fascistes».  
 
L'affaire Bettencourt: un scandale d'Etat est un essai qui se propose de faire le point sur une l’affaire: conflit d'intérêts, arrangements fiscaux et financement des partis politiques... Fabrice Arfi était l’invité de la rédaction, il a répondu aux questions des internautes.

Chaque jour de nouvelles révélations... Et pourtant on a l'impression que tout cela s'essouffle : Eric Woerth est toujours au gouvernement. Madame Bettencourt semble remettre les choses à leurs place (mise au point sur Banier, menaces de poursuites contre sa fille). Le scandale ne va t-il pas retomber comme d'autres affaires françaises? Comment voyez-vous les choses évoluer?
Molotov38

Avec votre question, l'on voit bien quelle est l'urgence absolue qu'un juge indépendant soit désigné dans cette affaire pour mener toutes les investigations nécessaires. Et pourtant, rien n'est fait. C'est un peu désespérant. Et depuis nos premières révélations, qui datent du 16 juin, beaucoup de temps a passé, ce qui a permis a beaucoup de monde de faire le ménage qui s'imposait.

Bonjour, j'ai trois questions :
- Pensez-vous qu'un juge d'instruction sera finalement désigné?
- Les affaires sensibles sont généralement suivies de près par la Direction des affaires criminelles et des grâces. Joue-t-elle un rôle dans cette affaire?
- Subissez-vous des pressions particulières?
paskejelevobien

Donc, je devrais avoir trois réponses:
1) Je le souhaite, comme à peu près l'intégralité de la France moins un clan...
2) L'affaire Bettencourt, à n'en pas douter, est ce que l'on appelle une affaire signalée. J'imagine par conséquent que la DACG suit cela comme le lait sur le feu.
3) Je vous renvoie la question. Quand de nombreux ministres et députés passent leur temps à vous traiter de "fasciste" ou que, si j'en crois l'AFP, le chef de l'Etat lui-même aurait déclaré devant des parlementaires que cette affaire allait retomber sur la tête de Plenel (le président de Mediapart), peut-on considérer qu'il s'agisse de pressions ?

Quelle est votre conviction sur cette affaire ?
hommechat

Question très large ! Ma conviction est que nous avons mis le doigt sur un tabou français: les relations incestueuses entre politique(s) et argent.

N'êtes-vous pas énervé de voir que Eric Woerth est toujours ministre et que vos révélations ne l'ont pas empêché de faire passer la réforme des retraites?
Gaëlle

Nos révélations n'avaient aucunement comme objectif d'empêcher Eric Woerth de faire passer la réformes des retraites. Qu'il soit maintenu à son poste, en revanche, est une question qu'il appartient au gouvernement de régler - je ne suis pas juge de ces élégances là. Mais il est vrai que M. Woerth n'aurait pas tenu longtemps dans une démocratie un peu plus mature face à ce type de scandale. C'est ce que nos confrères anglais, allemands ou américains nous racontent.

Pourquoi avoir travaillé à deux sur cette affaire?
Melanie

Depuis le lancement de Mediapart, en mars 2008, nous travaillons à deux avec Fabrice Lhomme. C'est absolument essentiel dans le sens où il y en a toujours un - et ce n'est jamais le même - pour se faire l'avocat du diable. Travailler seul sur des dossiers sensibles, c'est, je pense, prendre le risque de s'enfermer dans des obsessions malsaines et des intuitions un peu trop confortables, deux ennemis du journalisme. Etre deux permet d'éviter les dérapages.

Lorsque Nicolas Sarkozy a accusé des officines politiques d'être derrière Mediapart, à qui pensait t-il? Pourquoi s'en être pris au site?
Martin25

Comme vous, j'ai entendu le chef de l'Etat dire cela. Pensait-il à un énième "cabinet noir" de Dominique de Villepin ? A la CIA ? Aux extra-terrestres ? Sincèrement, je n'en sais rien. Mais cela témoigne au moins d'un fait: le président et ses soutiens préfèrent mettre à l'index le messager plutôt que de répondre sur le fond. Le refrain est connu, même si, vu l'hystérisation du débat public que suscite M. Sarkozy, cela a pris des proportions inacceptables dans cette affaire. En nous traitant de "fascistes", d'"hitléro-trotskystes" ou de "collabos", la majorité présidentielle et l'Elysée ont cru qu'ils allaient nous isoler du reste de la profession pour éviter que l'incendie ne prenne durablement. Ils se sont trompés.

Avez-vous eu des difficultés pour enquêter sur cette affaire ?
hommechat

Nous avons toujours des difficultés pour enquêter. Contrairement à une certaine mythologie, les informations ne tombent pas toutes cuites dans nos escarcelles, que ce soit dans l'affaire Bettencourt ou dans d'autres. C'est un travail en réalité assez artisanal, long, fastidieux...

Pourquoi, selon vous, la notion de liberté d'informer est si relative en France dès lors que les médias s'intéressent au Pouvoir ? Qu'est ce qui différencie tant la France du reste des démocraties occidentales (Etats Unis ou de la GB, de l'Allemagne, des Pays Scandinaves), du Japon, etc. où les scandales politicos-financiers éclatent au grand jour et où les responsables politiques sont obligés de démissionner ?
hommechat

Excellente question! La France, contrairement à d'autres pays comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, n'est pas armée institutionnellement pour faire face à un tel scandale ! L'affaire Bettencourt et les réactions hallucinantes du pouvoir nous apprennent que . Prenons l'affaire du Watergate, le graal de tout journaliste. Evidemment, sans l'acharnement de deux journalistes du Washington Post, l'affaire ne serait jamais sortie, mais elle est allée à son terme parce qu'il y a eu par la suite des relais institutionnels au travail de la presse: le Congrès et la justice se sont emparés du dossier. En France, côté Parlement, on préfère faire une mission d'information sur le fiasco des Bleus en Afrique du Sud plutôt que sur l'affaire Bettencourt. Et, côté justice, l'homme qui dirige les enquêtes n'est pas un magistrat indépendant et c'est ami du président...

Qu'avez-vous entendu de la totalité des enregistrements que vous n'avez pas forcément révélé parce que cela n'ajoutait rien à l'affaire?
melu

Nous avons entendu la totalité des vingt-et-une heure d'enregistrements pirates réalisés au domicile de Liliane Bettencourt par son majordome, entre mai 2009 et mai 2010. Au-delà du caractère évidemment déloyal, si ce n'est pénalement répréhensible du procédé - que ne conteste d'ailleurs pas le maître d'hôtel -, nous avons fait le choix mûri de nous intéresser exclusivement aux informations d'intérêt public contenu dans les bandes. Et de les publier, après enquête. Cela étant, il y a dans les bandes nombre de passages qui auraient pu faire le "buzz", mais nous avons décidé de ne pas en parler parce que cela relevait de la vie privée et contrevenait à la ligne éditoriale que nous nous étions fixée.

Et les positions de la famille Schueller avant et pendant la 2ème guerre mondiale en militants de la Cagoule et pétainistes avant que le futur député de droite et UNR (ancêtre de l'UMP) ne devienne résistant de la 23ème heure et témoigne pour son beau-père (père de Madame Bettencouert) à la Libération où il fallait bien protéger un des fleurons des fortunes et de l'industrie ? La magouille vient de loin et la vilaine teinture éclabousse depuis longtemps la Droite française.
drme73

Vous abordez là l'aspect historique de la famille Bettencourt, qui est absolument passionnant. Comme je l'ai dit plus bas, cette affaire est, dans toutes les dimensions (historique, politique, industrielle...) qu'elle recouvre, un formidable roman de France. Pour mémoire, un ancien président de la République, François Mitterrand, a très bien connu André Bettencourt, le défunt mari de Liliane, à l'époque sombre à laquelle vous faites allusion.

Bonjour, pourriez-vous s'il vous plaît éclairer notre lanterne sur le fait que vous ayez pu "sortir" votre bouquin sous le règne de Sarkozy? Avez-vous subi des pressions, des contraintes, des menaces, et si oui, de quelle nature? Pensez-vous que cette affaire ira devant les Tribunaux, et que la justice (qui devrait être indépendante) pourra faire son travail ? Pensez-vous que la démocratie soit menacée par les tripatouillages politiques ? Merci de votre réponse.
LUMPcefini

Je fais partie de ceux qui pensent que la France est une démocratie, même si c'est une démocratie parfois de faible intensité. Nous avons donc pu sortir ce livre comme nous l'entendions - nous ne sommes pas dans un régime totalitaire... Les pressions que nous pouvons subir ne sont jamais directes. Comme pour l'affaire de Karachi, à laquelle nous avons également consacré un ouvrage, nous sommes destinataires d'un nombre de mises en garde affolantes. Et l'histoire de la surveillance téléphonique dans l'affaire des fuites du Monde n'est pas là pour nous rassurer sur une certaine folie qui semble s'être emparée d'un pouvoir qui ne supporte pas les contre-pouvoirs.

Bonjour. Est-ce vrai que Monsieur de MAISTRE est l'époux de Madame ex-Arnault (LVMH)? Deuxième fortune de FRANCE ?
lili

A ma connaissance, oui: M. de Maistre, le désormais célèbre gestionnaire de fortune de Mme Bettencourt, est marié avec la première épouse de Bernard Arnault, le patron du groupe de luxe LVMH.

Avez-vous pris conscience tout de suite de l'ampleur qu'allait prendre cette affaire?
Jérôme

Quand nous avons commencé à travailler sur les enregistrements avec mon confrère Fabrice Lhomme, nous avons tout de suite perçu le caractère explosif de certaines informations, mais, sincèrement, nous étions loin, très loin, d'imaginer que l'affaire prendrait une telle ampleur et que l'opinion publique s'en saisirait avec tant de ferveur indignée. Et puis, nous avons continué notre travail d'enquête - jusqu'à douze journalistes ont oeuvré sur le sujet à Mediapart -, ce qui nous a notamment permis de révéler l'histoire du bouclier fiscal dont a profité Mme Bettencourt alors qu'elle fraudait le fisc, l'existence des partis de poche de MM. Woerth et Sarkozy ou le témoignage de l'ex-comptable à l'origine de la folie que vous savez.... Face à tout cela, la majorité présidentielle n'a pour seule réaction que de nous traiter de... "fascistes". Une parade grotesque pour ne pas avoir à répondre sur le fond de nos informations.

Reste-t-il des aspects de l'affaire qui n'ont pas encore été éclairci? Continuez-vous à travailler sur le sujet?
Muriel

L'affaire Bettencourt a ceci de particulier qu'elle est devenue aujourd'hui une affaire gigogne qui concentre à elle seule tellement de questions fondamentales sur les parts de brouillard de notre République. Je pense aux financements des partis, à l'inégalité face à la loi fiscale, aux conflits d'intérêts, à l'indépendance de la justice, aux attaques contre la presse... L'affaire Bettencourt est devenue en seulement trois mois une sorte de précipité chimiquement pur de la crise morale que traverse notre pays, ses institutions, ses élites, sa classe politique... Alors oui, bien sûr, nous continuons à travailler d'arrache-pied sur le dossier.

Pourquoi appelle-t-on cette affaire du nom de Bettencourt? C'est plutôt l'Affaire Eric Woerth, non? Ce que les Bettencourt font de leur argent, ça les regarde. Mais que des hommes politiques se laissent "acheter", voilà le vrai scandale.
Lacrise

Vous avez en partie raison. L'affaire Bettencourt est en réalité une affaire Sarkozy, bien plus qu'une affaire Woerth, qui, il faut le rappeler, a été le trésorier de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Et c'est à ce titre que de graves questions judiciaires se posent sur le financement de cette campagne. Mais il y a un problème de taille, un scandale même: les enquêtes qui ont été diligentées par la justice à la suite de nos révélations sont dirigées par un homme, un seul, le procureur de la République de Nanterre, Philippe Courroye. Or, ce magistrat, non content d'être soumis hiérarchiquement - de par son statut de procureur - au pouvoir politique sur lequel il enquête, est aussi un ami du président de la République, lui-même éclaboussé par l'affaire Bettencourt... Il y a réellement urgence à ce qu'un juge indépendant soit désigné dans ce dossier. Ce n'est pas moi qui le dit, mais le procureur général de la Cour de Cassation, Jean-Louis Nadal, soit le premier des procureurs de France. Mais ces recommandations sont restées lettres mortes à Nanterre.

Avez eu accès à François-Marie Banier? Avez-vous essayé de l'interroger? Que voudriez-vous lui demander?
Maya

Non. Par respect du débat contradictoire, nous avons eu accès à ses avocats, même si, plus d'une fois, ils n'ont pas retourné nos appels. J'adorerais faire un grand entretien avec M. Banier, lui qui incarne aujourd'hui une sorte de dandy scandaleux dans cette affaire Bettencourt au goût de grand roman français. Mais sans fiction...

Comment avez-vous trouvé les écoutes? Connaissiez vous le maître d'hôtel? Avez-vous réflechi aux conséquences que cela pourrait avoir avant de publier ces sons.
Bertrand

Bonjour à tous. Vous comprendrez sans problème que je ne réponde pas à votre première question au nom d'une loi sacrée du journalisme: le secret des sources. Quant à la deuxième, non, je ne connais pas le maître d'hôtel. En revanche, nous avons eu l'occasion d'échanger à de multiples reprises avec son avocat, Me Antoine Gillot, qui défend ses intérêts. Quant aux conséquences de notre travail, oui, nous y avons réfléchi avec la plus extrême rigueur, avec toute la rédaction de Mediapart mais aussi avec nos avocats avant de publier nos premières révélations. Sur la vingtaine d'heures d'enregistrements clandestins dont nous avons été destinataires, nous avons expurgé tout ce qui relevait de la vie privée pour ne conserver que les informations d'intérêt public: le financement de la vie politique, les conflits d'intérêts, la fraude fiscale, les interférences de l'Elysée dans une procédure judiciaire... La justice nous a d'ailleurs donné raison, en première instance et en appel, estimant que notre travail relevait de l'information légitime de l'opinion.