Vous avez interviewé Peter Gumbel, auteur de «On achève bien les écoliers»

VOS QUESTIONS Selon le journaliste anglais le système scolaire français est dépassé et conduit beaucoup d'enfants à l'échec. Il a répondu à vos questions...

M.B

— 

Peter Gumbel, auteur de «On achève bien les écoliers» en chat avec les internautes de 20minutes.fr le 08 septembre 2010
Peter Gumbel, auteur de «On achève bien les écoliers» en chat avec les internautes de 20minutes.fr le 08 septembre 2010 — no credit

Douze millions d’enfants ont repris le chemin de l’école depuis le 2 septembre dernier, et ils n’y sont pas très épanouis selon Peter Gumbel, auteur de «On achève bien les écoliers» un ouvrage paru fin août et dans lequel le journaliste anglais installé à Paris depuis 2002, analyse le système français.
 
Le bilan n’est pas glorieux pour l’éducation nationale. «Comment est-il possible que 15% des élèves entrant en classe de sixième ne sachent pas correctement lire et écrire?», insiste t-il.
 
«Ce système promeut l’effacement de soi, le conformisme et l’obéissance aveugle au détriment du sens de l’initiative et de la curiosité intellectuelle».  Il explique que «dans les enquêtes internationales, les enfants français sont dans l’ensemble plus anxieux et intimidés dans une salle de classe et davantage angoissés par le peur de l’échec.» «Rébarbative», «élitiste», la France n’aurait pas fait sa révolution culturelle et n’a pas changé ses méthodes depuis bien trop longtemps.
 
Et vous, vos enfants souffrent-ils du système scolaire? L’éducation vous semble t-elle dépassée?

Peter Gumbel était à la rédaction, retrouvez ses réponses ci-dessous...

Avez vous conscience que l'intégralité de la fonction publique et particulièrement le corps enseignant vont venir ici vous cracher dessus uniquement parce que vous dites (et écrivez) la réalité de l'enseignement en France?
Sansdeconner

Pour le moment je suis ravi de constater que beaucoup de profs et professionnels de l'éducation sont plutôt d'accord avec moi. L'école en France est stressante et triste. Il manque cruellement du bonheur dans le système et ça serait bien non seulement pour les élèves mais aussi pour les enseignants. Cette semaine j'ai reçu une lettre d'une prof dont la fille a commencé la semaine dernière elle aussi en tant que prof mais sans aucune formation. Elle m'a félicité de mon argumentation et m'a demandé comme elle pourrait rassurer sa fille et lui dire qu'elle avait pris la bonne orientation.

Je dirais que cette personne ne connait pas vraiment les enseignants, pour juger qu'ils ne se remettent pas en question. Je fréquente les salles de profs depuis dix-huit ans (environ) et je peux vous affirmer (mais vous n'êtes pas obligé de me croire) que la plupart des profs passent leur temps à se remettre en question. Le métier l'exige de toutes façons et je ne parle même pas des réformes (qui souvent partent dans des directions opposées aux précédentes) que nous imposent au moins tous les ans nos chers ministres, mais tout simplement de la présence d'êtres humains devant nous, qui, par définition, sont extrêmement changeants, je parle bien sûr des ados à qui il faut enseigner et apprendre des choses, alors qu'ils ne pensent qu'à leur téléphone portable, leur console, leur prochaine sortie avec leurs copains et surtout qui va sortir de la dernière télé-réalité à la mode.
Encoreunprof

Je sais de mes expériences personnelles et limitées que la profession d'enseignant est extrêmement exigeante et difficile. Dans mon essai je me garde d'attaquer les profs parce que selon moi ce sont eux qui détiennent les solutions à cette crise scolaire. Ce que je souhaite c'est que le système français commence à valoriser le travail que font les profs, qu'il leur donne les outils nécessaires pour faire leur boulot tranquillement et bien. Et qu'il respecte leur professionnalisme. Malheureusement ce n'est absolument pas le cas aujourd'hui. On achève bien les enseignants, eux aussi.

Je constate la nette différence de niveau d'instruction entre les différentes générations de français: de plus en plus médiocre au fils du temps. Que devrais-je faire pour que mes futurs enfants aient une instruction digne de nos ainés? l'école privé? compléter le boulot des profs? utiliser les méthodes d'éducations anciennes? Que faire?
J'ai entendu parler de diverses polémiques comme les méthodes globales et semi globales modernes contre l'ancienne méthode syllabique, des critiques des IUFM, du manque de rigueur et d'autorité, et d'associations comme "sauvez les lettres" ou "sos éducation". Que penser de tout ça?
Il s'agit de sauver nos gosses, et la qualité de l'instruction de nos enfants déterminera la puissance économique de notre pays demain, et donc leur niveau de vie.
Amadis

Le monde a quand même changé. Vos arrière grands-parents n'étaient probablement pas capables de faire marcher un ordinateur. Les enjeux sont différents, la société a évolué. Le but de l'éducation partout devrait être de préparer les jeunes à réussir la vie qui s'offre à eux. Remonter le temps c'est pas la solution, il faudrait plutôt chercher les moyens d'encourager la créativité, l'innovation et l'excellence. Je pense qu'une forte motivation est cruciale. Si on est passionné par ce qu'on fait et par l'apprentissage, on va réussir. Si, par contre, on se fait violence pour suivre, c'est la voie de l'échec certain.

Les grammar schools qui n'accueillent que 10 pour cent des meilleurs élèves, après examen, à l'âge de 11 ans, à la différence des comprehensive schools (pour le reste) ne sont certainement pas élitistes.
Gébé

Les inégalités sociales à l'école en Angleterre sont en effet scandaleuses. Ceci dit, si vous regardez les statistiques françaises et internationales vous verrez que la performance des élèves dans l'hexagone dépend autant de leur classe sociale et de leur niveau de vie qu'aux Etats-Unis. C'est-à-dire qu'un jeune issu d'une famille d'immigré de première génération en France aura les mêmes mauvaises notes qu'un jeune noir vivant dans un quartier difficile d'une ville américaine, à Détroit par exemple. Au contraire, si vous avez la chance d'être né dans une famille aisée à Neuilly sur seine, vos notes seront tout à fait comparable à celles d'un élève des quartiers chics de Manhattan. Pour un pays comme la France qui s'est vanté très longtemps de son idée d'égalité des chances et d'une école qui serait un ascenseur social, c'est quand même assez surprenant.

Je suis pour la réforme de l'école et mes enfants de 8 et 11 ans ne sont pas heureux d'aller à l'ecole et de rentrer le soir - apres avoir passé une journée de 8h30 le matin à 18h le soir (études comprises) - et de refaire 1h de devoir et leçon minimum, au bout de quelques semaines d'école, ils sont épuisés et en ont ras le bol, nous, les parents aussi, fatigués de les tenir à bout de bras et de les motiver en permanence, après des journées de travail difficiles. Cela fait 30 ans que j'entends parler de réforme et rien ne change, sauf le samedi, petite victoire, il n'y a plus d'école au grand soulagement de la plupart d'entre nous. Mes questions : pourquoi les enfants ont des journées aussi chargées et autant de vacances ! Ne pourrait-on pas reduire les vacances scolaires et dans le même temps les emplois du temps ? Pourquoi les enfants ont-ils autant de devoir à faire à la maison ? Comment un enfant epuisé de sa journée (pour les miens : levé 6h30) peut encore faire 1 h minimum de devoir le soir de 18h à 19h ? Comment font les autres pays ou certains enfants finissent à 15h et n'ont pas de devoirs à la maison et d'apres les stats ont de meilleurs resultats que les petits ecoliers français (notamment les pays du nord) on nous dit que les enfants doivent avoir des activités culturelles et sportives : Quand ? Avec des emplois du temps aussi chargé.
Rolleuse

C'est vrai que la journée scolaire est très longue et la charge de travail est très lourde. Une grande différence entre la France et l'Angleterre ou les Etats-Unis est le manque de variété. On fait beaucoup trop peu de sport et l'art et la musique sont négligés. Dans les pays anglo-saxons ces activités là jouent un rôle dans la vie scolaire et servent aussi comme exutoires sains surtout pour ceux qui ne sont pas matheux!

C'est la vérité, mon père est prof en IUFM, et il croit dur comme fer que les seules méthodes valables sont celles d'y il y a 50 ans.
Il n'a jamais pu enseigner au lycée, il était terrorisé par les élèves...
La réalité c'est qu'il fait de la grande théorie mais n'a aucune conscience de la pratique, et c'est le cas de 99% des profs d'IUFM...
Il est temps que la France fasse une véritable réforme de l'enseignement, pas sur les programmes, mais sur la formation des profs et le travail en classe.
Zangdaarr
Oui je suis d'accord.

Si on laisse tomber le gueguerre France/Angleterre on doit admettre qu'il faut se poser des questions : premier budget de l'état, pour quel résultat ? Un milieu impossible à réformer, des gens assis sur leur certitude, ils sont des profs, ils savent, quant aux autres, si on les avait écoutés, ma fille n'aurait pas dépassé la terminale et encore, au final, un master 2!
Oui c'est vrai que maintenant il y a plus d'effectifs dans l'éducation nationale que dans l'armée rouge et on a l'impression quand même que les gouvernements successifs ne prennent pas au sérieux les problèmes de l'école. Ceci dit, une grande majorité d'élèves quitte l'école à la fin du secondaire avec une culture générale qui est assez élevée par rapport aux autres pays. Le problème c'est que beaucoup n'ont pas pris beaucoup de plaisir à atteindre ce niveau là et c'est triste                                                     

Le système ? Quel système ?
Les enseignants du public ont une très haute opinion d'eux mêmes et estiment qu'ils détiennent la vérité. Très peu se remettent en question car rien ne les y oblige. Résultat : nous sommes tributaires d'un bon ou mauvais "tirage au sort". Si l'instituteur est bon (il y en a), on a gagné un an, si l'enseignant est mauvais (il y en a autant), on a perdu un an. Donc un pas en avant, un pas en arrière.
Le problème de savoir écrire en 6ème ?
Beaucoup d'enfants connaissent les règles mais ne les appliquent pas par manque d'automatisme, d'entraînement. Ma question : Dans un service public tel qu'il est aujourd'hui, comment faire en sorte que les mauvais enseignants ne sévissent plus ? et que les bons soient des locomotives, des référents pour les nouveaux arrivants ?
Anti-anti

Dans toutes les écoles et dans tous les pays, il y a des profs qui sont très bons et d'autres qui sont moins bons. Et partout les très mauvais profs sont un casse-tête. Le seul pays que je connais qui a vraiment résolu ce problème c'est la Finlande. Devenir enseignant là-bas est extrêmement difficile, 1 postulant sur 10 seulement peut accéder à la formation d'enseignant. On ne teste pas seulement la capacité intellectuelle mais surtout le tempérament et la personnalité pour devenir un excellent prof. Résultat: il y a un grand prestige et les profs sont bien payés et respectés.

Si vous aviez les clés du ministère de l'éducation aujourd'hui, que feriez-vous pour changer la scolarité de vos enfants? Est ce que vous avez déjà envisagé de les mettre dans des écoles privés? Est-ce que les écoles anglaises sont meilleures? Pourquoi la France est en retard?
Bertrand

Heureusement je ne suis pas ministre, c'est quand même un tâche extrêmement difficile, quasi-impossible, de réformer l'éducation en France. Ceci dit, j'attaquerais tout de suite cette culture de la nullité avec trois outils: premièrement et le plus important, changer totalement le système de formation des enseignants pour faire en sorte qu'ils entrent dans la salle de classe pour la première fois avec une connaissance très approfondie des méthodes considérées comme efficaces à l'échelle internationale et surtout avec beaucoup d'heures de pratique et de simulation des cours; ensuite je donnerais aux écoles et aux enseignants mieux formés beaucoup plus d'autonomies pour qu'ils exercent leur profession en toute tranquillité et sans les directives permanentes du ministère, ce sont eux les professionnels; enfin j'introduirais des programmes d'échange des enseignants avec d'autres pays européens pour les faire prendre conscience d'autres méthodes et d'autres cultures. En ce qui concerne les écoles anglaises, il y a quelques unes qui sont très bonnes, mais aussi beaucoup, surtout dans le secteur public, qui ont des difficultés énormes. Les grands problèmes en Angleterre sont d'abord que le niveau a tellement baissé qu'il n'y a plus d'obligation d'apprendre une langue étrangère, ni de faire de l'histoire à partir du secondaire. C'est le cauchemar de tous les défenseurs du système français ! Deuxième problème, ce sont les inégalités gigantesques entre les écoles privées hyper chères mais très bien équipées et le secteur public qui est dans un état bien que le système français actuel.

Savez-vous que la droite gouverne depuis 2002, et qu'elle n'a rien fait pour réformer le système éducatif? ah si, pardon une loi réduisant la formation des profs...très utile!
Kriek

Ce n'est pas uniquement la droite qu'il faut culpabiliser. Depuis le début de la cinquième République il y a 52 ans, on a eu 29 ministres de l'éducation. Le nouveau arrive et il a juste le temps de renverser la politique de son prédécesseur avant lui même d'être éjecté. Une des caractéristiques très frappante de la politique éducative française est la manque total de consensus politique et la relative non-importance du poste clé qu'est le ministère de l'éducation. En ce qui concerne la formation des profs, c'est en effet le grand scandale de cette rentrée, que 16 000 nouveaux enseignants ont commencé la semaine dernière dans les salles de classe sans aucune formation. Toutes les recherches internationales montrent que l'ingrédient primordial d'une école performante est le professionnalisme et la formation des profs. En France malheureusement, l'éducation pédagogique des enseignants est très insuffisante.         

Est-ce-que c'est la scolarité de vos enfants qui vous a donné envie d'écrire ce livre?
Maya

C'est un facteur parmi d'autres. Comme beaucoup d'étrangers qui découvrent l'école française la culture cassante m'a beaucoup choqué. J'ai aussi fait des expériences en tant qu'enseignant à Sciences Po qui m'ont donné une idée de la réalité mais tout cela n'était que le début de mes recherches. Je voulais savoir si les histoires anecdotiques que j'avais vu et dont on m'avait parlé faisaient partie des caractéristiques du système. Et grâce aux études internationales, et il y en a beaucoup, j'ai trouvé des preuves plus scientifiques qu'il y avait un important problème de culture dans les salles de classe. Un phénomène que j'appelle la"culture de la nullité" parce que les élèves dans l'ensemble sont plus angoissés que les élèves dans d'autres pays européens. Et ils ont une peur terrifiante de l'échec, ils se sentent mauvais même quand ils sont bons. Un exemple, cette étude des compétences en lecture des enfants de 10 ans qui a été réalisée dans 45 pays. Les jeunes français lisent assez bien par rapport aux autres européens. Ils ne sont pas en première position mais la performance est tout à fait acceptable. Dans la deuxième partie de cette étude, on demandait aux enfants comment ils jugeaient leurs propres capacités de lecture. Et là, catastrophe! Les français se plaçaient en 42ème position juste devant l'Indonésie et l'Afrique du Sud qui ont des taux d'illettrisme très important.

Le problème actuel de la France est l'économie, mais devrait être l'éducation, pensez-vous que l'ancien système (celui de mes grands-parents) qui est de quitter l'école en fin de 5ème si on y a pas ça place devrait être ré-appliqué? Je suis moi même étudiante et ai vu beaucoup de jeunes perdre du temps à aller à l'école jusqu'à 16 ans...
regardelaréalité

Je ne suis pas d'accord, un des grands progrès des dernières décennies dans tous les pays occidentaux et aussi dans les pays asiatiques comme la Corée du Sud a été la massification de l'éducation secondaire. C'est-à-dire que de plus en plus de jeunes restent jusqu'à la fin du secondaire. Les enjeux du monde ont changé, on a moins besoin des agriculteurs et des artisants qu'il y a un demi-siècle et donc ce mouvement est nécessaire et bénéfique. Ceci dit, le grand enjeu pour tous ces pays est de gérer cette massification dans le sens où tous les jeunes scolarisés peuvent suivre le programme et s'épanouir à l'école. Malheureusement en France, c'est la thèse de mon livre, on ne prend pas en compte suffisamment l'épanouissement et on continue à sélectionner par l'échec.

Qu'est-ce-qui vous a surpris au cours de votre enquête que vous n'imaginiez même pas?
Heloïse

Quand j'ai commencé à parler avec mes amis français, dont quelques uns sont très brillants et ont bien réussi leurs carrières, la grande de surprise a été d'écouter leurs réponses à la question: "c'était comment votre scolarité?". La plupart gardent encore des cicatrices et ont toujours des mauvais souvenirs. Cela m'a beaucoup frappé parce qu'on entend aux Etats-Unis ou en Angleterre très souvent que "mes années scolaires ont été les plus belles de ma vie". En France, c'est plutôt rare.

Qu'est-ce-que les systèmes étrangers pourraient apporter au système scolaire français?
Melanie

Chaque système a ses propres qualités, ses avantages et ses défauts. Ceci dit depuis maintenant plus de 40 ans, il y a beaucoup de recherches sur les bonnes façons d'enseigner, les techniques qui marchent bien dans les salles de classes, à la fois pour aider les bons élèves à progresser et donner un coup de pouce aux moins bons. Ce qui est la clé selon ces recherches, c'est l'individualisation de l'enseignement dans la salle de classe et surtout l'importance de la motivation. Par exemple, concernant la notation, on sait que c'est plus efficace d'expliquer les erreurs et aider les élèves à les éliminer d'une manière très précise au lieu de simplement noter en fonction de la moyenne de la classe.