Didier Lestrade Didier Lestrade, fondateur d'Act up et auteur des «chroniques du dance-floor» sera à la redaction de 20minutes vendredi 4 Juin
Didier Lestrade Didier Lestrade, fondateur d'Act up et auteur des «chroniques du dance-floor» sera à la redaction de 20minutes vendredi 4 Juin — Didier Lestrade

VOS QUESTIONS

Vous avez interviewé Didier Lestrade

Didier Lestrade, fondateur d'Act up et auteur des «chroniques du dance-floor» a répondu à vos questions.

Didier Lestrade, fondateur d'Act-up et cofondateur du magazine «Têtu» sort un recueil de textes intitulé «Chroniques du dance-floor» publié par l'éditeur Singulier.
De 1988 à 1999 il a tenu pour  «Libération» une chronique musicale sur les sons de l'époque. D'Aphex Twin à  Mariah Carey en passant par Ru Paul, ce sont 10 ans de «dance music» qui sont ici passés en revue, le panorama d‚une époque.
Alors qu'il a aussi publié une chronique au vitriol sur son blog à propos de Lady Gaga, l'auteur était à la rédaction.

Retrouvez ses réponses ci-dessous

Pourquoi avoir quitté Paris?
Kidicarus

C'est plus beau ailleurs. J'aime la nature, je suis fils d'agriculteur et pendant toutes les années pendant lesquelles je faisais Act-Up ou Têtu, je rêvais d'avoir un jardin, un vrai, avec de la terre. J'ai tenu toutes ces années en me disant "plus tard, tu l'auras, plus tard, il faut tenir". Et j'ai tenu, en y pensant la nuit, au moment de dormir, à ce que serait ce jardin. Alors quand ma sœur m'a dit qu'elle avait trouvé une maison à louer pour moi, je suis allé en plein janvier, quand c'est super glauque, j'ai regardé, et je me suis dit que c'était bien. Et puis il y a tout mon délire sur le bruit, je ne supporte plus le bruit et c'est un truc qu'on a quand on dépasse 45 ans, tout à coup, on veut plus de silence. Donc ça fait du bien de partir de Paris, de vivre avec moins d'argent, de ne pas acheter des conneries seules parce qu'on est à Paris et qu'iol faut tenir avec un p’tit cadeau et une ptite chemise ou des trucs dont on n'a pas besoin. Là, je sors de chez moi, il y a la lumière, la vallée devant moi, personne qui me fait chier, je suis tranquille.

Dix ans après, relisez-vous Dustan?
Abigael

Non, mais j'ai la conviction que s'il était là, je serais plus proche de lui, et qu'on serait devenus un power couple d'une manière ou d'une autre. J'ai toujours su exactement ce que Dustan pensait de moi et j'ai toujours su que Dustan savait exactement ce que je pensais et on ne s'est pas écrit, on se s'est JAMAIS parlé au téléphone. Dustan, c'est ma copie dark et moi j'étais sa copie light. Je n'ai jamais vraiment aimé ses livres et je ne respecte pas beaucoup l'idée du "roman". ça m'endort. Ce qui est intéressant dans cette affaire, c'est que tout le monde savait qu'on s'affrontait à mort, il y avait une question de leadership gay, on ne savait pas qui allait gagner. Et j'ai gagné. Il est mort. Et aujourd'hui, forcément, je trouve qu'il n'y a pas un seul gay en France qui soit aussi brillant que lui. C'est con, la vie non?
 
Le pire, c'est qu'il y a un mois, j'ai découvert que mon éditeur actuel, celui qui publie mon bouquin sur la house dans Libé, avait été très proche de Dustan, avec sa femme. Et ça m'a fait plaisir.

Qu'avez-vous pensé du roman "La meilleure part des hommes" de Tristan Garcia?

Pessoa31
Ah, bien. Bon, moi d'abord, je ne sais pas comment on peut écrire un livre avec deux personnages centraux, dont un est mort et l'autre (moi) on ne lui dit rien, le livre sort et personne ne vous en a parlé, même l'écrivain. Je veux bien croire que je suis un personnage public, donc on peut faire ce qu'on veut avec ma vie, mais quand même. ce livre, c'est l'histoire du conflit entre Dustan et moi sur la prévention gay. C'est un sujet très important, qui, je crois, ne mérite pas qu'on en fasse un roman. C'est un sujet qui demande de la vérité, pas du romantisme. On s'est affrontés très fort sur la capote, sur le faut de l'utiliser ou pas quand on est gay. C'est fondamental. Il y a un des deux héros qui est mort (Dustan) et un qui a survécu (moi). C'est quoi ce délire d'utiliser les gens comme s'ils n'étaient que des personnages de roman? Je sais bien que c'est la modernité de Now, mais quand on passe 10 ans de sa vie à se battre à mort contre une idée ou plutôt pour une idée, c'est vraiment triste de se voir résumé à une parodie. Et le bouquin gagne le prix de Flore, super. Et ça sort le mois de mon licenciement à Têtu, super.
C'est une manière de sucer le sang, ce livre, c'est tout.

Que pensez-vous de la pub MC Do version gay ("Venez comme vous êtes") qui est diffusée en France et qui fait polémique aux Etats-Unis? Ou de la comparaison d'un présentateur de la chaine de télé FOX entre les homos et Al Qaida?
Têtuniçois

Je n’en pense rien. Je crois que c'est un coup média. Je suis toujours content quand il y a un sujet qui permet de parler des gays mais, franchement, ce genre de polémique, c'est du vent, c'est précisément ce que nous vendent les médias gays comme quelque chose d'intéressant alors que c'est rien. Next. A force de parler de ça, on ne parle pas des choses importantes, c'est comme le turn-over de la politique. Chaque jour, un sujet creux qui chasse le précédent.

Qu'en est-il aujourd'hui de la prévention contre le sida ? Vous semble-t-il que les gouvernements successifs ont fait ce qu' il fallait en matière d' information ? Où en est-on en matière de vaccin, avance-t-on ? J'entends dire que les jeunes (homos ou hétéros) ne se protègent pas toujours lors du premier rapport, ce qui invite à penser qu' il y a du chemin encore à faire en matière d' information.
Vigie

Le vaccin, oubliez, ça n'arrivera pas. C'est une honte ce truc, ça coûte une fortune et ça n'arrivera PAS. Oui, la prévention est le parent pauvre du sida. On dispose aujourd'hui de très bons traitements, qui sont plus faciles à prendre qu'il y a 10 ans, mais la prévention recule. Et elle recule, forcément, parce que les gens savent qu'il y a des traitements et ils voient le sida comme un problème résolu. Il faut être clair, le sida est redevenu une épidémie gay dans les pays riches comme le notre. Ce sont les gays qui sont les plus touchés à nouveau, il faut arrêter de terroriser un pays entier sur le sida, il faut se concentrer sur les groupes les plus exposés et poursuivre la prévention ciblée dans ces groupes. Par exemple, les personnes issues de l'immigration étaient très touchées il y a 10 ans et elles le sont toujours aujourd'hui, mais ces groupes ont compris le message de la capote. Comme les toxicos dans les années 80, ils sont en train de changer leur comportement, ils utilisent davantage la capote et ils sont en train de passer de minorité très touchée à minorité presque en passe de devenir exemplaire.

Que vous inspire la fermeture des bains douches, après celle du Palace? Pour quelqu'un de votre génération, comment voyez-vous l'évolution du Paris festif et de ces endroits qui étaient mixtes gay/hétéros?
DavidBauer

Je trouve ça triste, bien sûr. Bon, pour une raison que je n'ai jamais comprise, je n'ai jamais aimé les Bains douche. Je trouve que c'est un endroit claustro. Mais je ne crois pas que la réponse de la Mairie de Paris soit suffisante à la pétition sur la nuit qui meurt à Paris. Le centre du Paris nocturne devrait être ailleurs, vers le 13ème arrondissement. Faut arrêter de faire des clubs dans le 8ème ou le centre, il faut aller là où les jeunes sont, à côté des facs, des quartiers nouveaux. Si les gens se plaignent des problèmes de voisinage et de bruit, il faut ouvrir des clubs là où ces nuisances seront réduites, dans des coins industriels, des rues paumées, loin du centre. Il faut être imaginatif pour faire venir les gens car ils auront un grand espace qui n'existe pas, de toute manière, dans le centre. Il faut mettre la mairie de Paris devant ses responsabilités et trouver des endroits qui seraient des équivalents des MJC ou des stades dans lesquels on trouve les battles de hip hop. En tout cas, il faut arrêter avec ces caves de Paris. Il faut des endroits plus grands pour mélanger tout le monde, les gays et les hétéros, les parisiens et les banlieusards.

Que pensez-vous du militantisme homosexuel aujourd'hui? Que vous inspirent les kiss-in?
Noelsen

Je trouve ça gnan gnan. Bon, je ne vais pas me battre contre ça, je trouve ça bien si ça finit par attirer 2000 ou 10.000 personnes. Là je fermerai ma gueule. Mais enfin, pour l'instant, pour une action TRES FACILE à faire (suffit de venir avec son copain ou sa copine, pas très hard en soi), il y a très peu de débat derrière, très peu d'analyse, très peu de conflit aussi. C'est du militantisme gentil, tout le monde s'aime. Je pense que c'est une idée militante très difficile à développer dans le temps car elle est très limitée. Un baiser, c'est un baiser, c'est à peine un slogan. Dans les kiss in américains du début des années 90, les militants allaient dans des endroits très dangereux comme des bars homophobes.
Mais, encore une fois, ce qui est intéressant derrière les kiss in, c'est le refus des modes d'action des années 80 et 90 et c'est vrai, il faut du renouvellement. Les jeunes en ont marre de voir des modèles de manifs qu'ils n'ont pas créés eux-mêmes, ils cherchent des modes d'action qui seraient plus modernes, ce qui est totalement légitime. Mais le militantisme, en soi, en souffre, car je ne vois pas ça sous un œil radical. Et il faut être plus radical aujourd'hui, on a assez de raisons pour l'être.

Bonjour Didier, que penses-tu de l'évolution de Têtu ? J'avais plaisir à y lire tes chroniques tout comme celles de Patrick Thèvenin et Yannick, mais aujourd'hui ce média Gay zappe la musique qui est pourtant au cœur de notre communauté.
Gil972

Ben, je n'ai pas le droit de dire quoi que ce soit de négatif sur Têtu car j'ai été licencié en 2008 donc si c'est une tentative de me faire coller un procès, c'est raté LOL.
Pour répondre d'une manière polie, je crois que c'est une tournure d'esprit que l'on trouve chez presque tous les titres de presse LGBT au monde. Les disques sont chroniqués en 50 signes (la longueur de ma réponse so far) et donc on ne peut rien dire. Chroniquer un disque en 3 phrases? Mais c'est impossible! La musique est devenue un sujet que les médias ne savent pas bien traiter car, à chaque fois, le truc derrière, c'est la promo du disque, de la tournée, de whatever. On peut faire ça avec humour, mais les médias s'éloignent de plus e, plus de cet humour, qui est pourtant fondamental dans la culture gay. Et puis, surtout, la majorité des gays écoutent de la daube non, tu n’es pas d'accord?
Je crois qu'on a du mal à analyser ce qu'on écoute, pourquoi on l'écoute, pourquoi on aime Lady Gaga ou pas, les médias mainstream gay pensent que c'est impossible de se battre contre ce qui est dit et fait sur Internet, donc ils baissent les bras. Je crois que c'est une erreur. C'est de la culture, point à la ligne. Ce qui est intéressant dans les papiers de Patrick, Yannick ou les miens, c'est prendre un détail et l'expliquer et partir de ce détail pour aborder un sujet beaucoup plus vaste.

Bonjour Didier, je lis avec grand plaisir vos chroniques et je voulais savoir si, au delà de la légitime nostalgie que vous éprouvez pour la house, qui n'était pas qu'un style musical mais portait la cause conjointe des minorités noires et homosexuelles, vous trouvez dans la production actuelle, des disques qui vous enthousiasment et vous font penser que le mouvement continue et mute? Je pense à toute l'école du beatmaking né dans la filiation de J.Dilla, le wonkey-hop, la messy-soul, le travail d'Harmonic 313 (aka Marc Pritchard), les productions des label allemands Kompost et Sonar Kollektiv. Il y a sur le Net une richesse musicale qui me réjouit. Celui qui veut écouter a le choix. Celui qui veut produire a le canal de diffusion. Certes, je ne vois pas, pour l'instant de substrat politique ou social, à ces nouveaux sons. À part, peut-être l'émergence d'une "société de la contribution" dont l'avenir nous dira si c'est une utopie ou pas.
Appoappo

Hello, Ah la nostalgie versus la nouveauté. Bien sûr, c'est évident, la musique est un truc qui évolue sans cesse si vite que vous partez en vacances pendant 3 mois (si on peut, enfin je me comprends) et on sait plus ce qui s'est passé. Oui, il y a plein de trucs et tu les cites et il y en a d'autres. Mais il y a un truc qui m'a marqué à la fin des années Libé, c'est que je commençais à avoir 40 ans et franchement, je ne voulais pas devenir le Philippe Manœuvre de la house et je pense vraiment qu'il faut laisser la place aux jeunes. Je n’arrête pas de RADOTER depuis plus de dix ans sur la nécessité d'un journaliste noir ou beur ou métis, qui raconte ses propres racines au lieu de voir ces racines toujours analysées par les mêmes Blancs. Donc je me considère un expert sur mon époque et mon but, ma fonction, c'est de raconter cette époque à des générations différentes, essayer de raconter les choses avec un autre angle ou un autre souvenir ou aborder un détail que j'ai pas abordé en 82 ou 88 ou 96. Les gens pensent que je d=radote, en fait, il faut toujours avoir la gentillesse de raconter encore et encore. Autrement, on oublie.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la techno et à la house ?
musicos

Je suis tombé dans le tonneau de la disco à la fin des années 70 et 10 ans plus tard, la house et la techno me semblaient être la suite. En fait, toutes les années 80 furent un moment de résurgence et de poussée de la dance music, même à travers la pop. Les disques de New Order étaient des maxis, ceux de Frankie goes To Hollywood avaient 5 ou 6 remixes, on était déjà dans une réappropriation du dub, du remix, de l'extended remix, de l'instrumental, etc. Tout ceci est à la base de la house. En fait, ce que j'aime dans la house et la techno, c'est la machine. Il y a quelque chose de très attirant dans ces ordis, comme les gens sont attirés par les jeux vidéos, etc.

Il y avait l'autre jour une émission sur Arte consacrée à la musique noire américaine depuis le jazz (soul disco, fun, rap, hip-hop, r'n'b, etc). Il n'a été question ni de la house ni de la techno, deux musiques qui ont pourtant leurs racines aux États-Unis et dans la communauté noire. Cet "oubli" est très fréquent. Comment l'expliquez-vous ?
GeorgesSmith

Ah, bonne question. Je crois que c'est un élément qui est à la base de ma motivation d'écriture sur la musique. Je trouvais injuste de voir que la dance music n'était pas créditée comme le jazz par exemple. Bien sûr, le jazz est immense, il a inspiré des milliers de livres, des films, beaucoup d'études. Mais la dance music est née il y a plus de 40 ans maintenant, au début des années 70 et donc le "corps" historique, politique, culturel de cette musique est énorme. Regardons les choses : la house, le hip hop, le r'nb, c'est LA musique d'aujourd'hui, depuis combien d'années déjà???
Donc à l'intérieur même d'un docu sur Arte consacré à la musique noire, les journalistes qui ont fait ce docu (que je n'ai pas vu) sont incapables de voir ce qui saute aux yeux : la suprématie de la musique noire dans la pop d'aujourd'hui. Comment peuvent-ils rater un angle aussi énorme? Je crois que c'est politique. C'est facile d'analyser la place des noirs dans la culture d'il y a 50 ans. Le faire aujourd'hui, c'est admettre quelque chose qui n'est pas très accepté dans un pays comme la France, où la "diversité" met tellement de temps à devenir réelle.

Bonjour, pourquoi les mouvements LGBT font souvent des actions contre Notre Dame voire plus généralement les églises catholiques, et en fait très peu voir jamais contre les synagogues, les temples protestants, les mosquées ? C'est moins porteur ? Le catholicisme étant vieillissant, il ne porte que peu de réponses à vos arguments, actions, ce qui ne serait peut-être pas le cas des autres ? Ce ne sont que des suppositions. Car comme toutes les religions dans leur "orthodoxie" ont la même opinion s'agissant de l'homosexualité, je suis parfois étonné.
Kasabian

Hello
Je crois que c'est une tradition. Bien sûr, on est en France donc forcément l'Eglise catholique est toujours théoriquement plus importante et puis il y a un lourd passé entre l'Eglise et les droits LGBT et ce n’est pas terminé d'ailleurs. Donc il y a toujours énormément de choses à "reprocher" à l'Eglise, comme sa position sur l'usage du préservatif, la sexualité, les femmes, etc. C'est donc énorme et l'Eglise n'avance pas sur ces sujets depuis des décennies. Donc c'est une cible naturelle, si on veut dire. Le point que vous soulevez est pourtant juste : pourquoi se limiter à cette cible? Les autres religions principales en France ont des positions aussi réactionnaires sur l'homosexualité, le sida, l'homophobie, ce qui motive les actions et les manifs. C'est finalement une facilité de s'attaquer toujours à l'Eglise parce que tout le monde est d'accord. S'attaquer à une mosquée ou une synagogue, ce serait énormément plus controversé et donc, dans mon esprit, nécessaire.
Je crois qu'il y a beaucoup de facilité dans le mouvement contestataire, on s'attaque souvent aux mêmes personnes, on répète des actions qui ont été faites il y a 10 ou 20 ans. Vous soulevez un point intéressant, que j'ai toujours eu dans le coin de ma tête, ce serait en effet intéressant de soulever des questions spécifiques à ces religions car, c'est un cliché, mais ce ne sont pas toutes les mêmes.