Vous interviewez le délégué de l'Observatoire international des prisons

VOS QUESTIONS Patrick Marest vous a répondu...

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Le procès de deux hommes accusés de meurtre avec actes de torture ou de barbarie commis sur un compagnon de cellule de la maison d'arrêt Charles III de Nancy en 2004 s'est ouvert vendredi aux assises de Meurthe-et-Moselle.
Le procès de deux hommes accusés de meurtre avec actes de torture ou de barbarie commis sur un compagnon de cellule de la maison d'arrêt Charles III de Nancy en 2004 s'est ouvert vendredi aux assises de Meurthe-et-Moselle. — Jean-Philippe Ksiazek AFP/Archives

La France est-elle le mauvais élève des conditions de vie carcérales en Europe? Pourquoi tant de morts derière les barreaux? Alors que les suicides de détenus et de gardiens se multiplient, Patrick Marest, délégué de l’Observatoire international des prisons, association en première ligne depuis 1990 dans la défense du droit des personnes détenues, a répondu à vos questions:

Comment se fait-il que les prisonniers puissent faire la cuisine dans leur cellule? Cela m'intrigue sur les normes de sécurité (incendie, hygiène etc.), mais aussi sur le fait que nous ne sommes donc pas en mesure de les nourrir?
zetart
Le budget quotidien dont dispose l'administration pour nourrir un détenu est dérisoire, quelques euros. Ce qui explique en partie la possibilité laissée au détenu d'acheter certains produits consommables en "cantine" et partant de les préparer ou les cuisiner. Dans des conditions d'hygiène et de sécurité qui vous inquiètent à juste raison... Même si les accidents ne sont pas si courants.

La superficie de vie d'un détenu: entre 2.4 et 4m² d'une vétusté digne des cachots de Louis XI. Cela surtout en maison d'arrêt où sont effectuées les plus courtes peines (moins d'un an, donc des délits "moyens si on peut dire, pas des grands
criminels, sans compter les prévenus qui attendent un jugement). La volonté de «ceux d'en haut», depuis le temps... est-elle d'effrayer pour dégoûter le détenu de récidiver ou du «je-m'en-foutisme» «il avait qu'à pas» qui ne fait qu'exacerber la haine? A laquelle la réponse est l'emprisonnement... Est-on dans un cercle vicieux?
ze-cri
On n'est assurément pas dans un cercle vertueux. L'effet dissuasif de la peine ou des conditions dans lesquelles elle s'effectue est une vieille lune qui a la vie dure, quant à l'indifférence du politique et plus largement de la société, je ne peux que la déplorer avec vous.

Je m'étonne depuis longtemps que le sujet des prisons dont on sait parfaitement qu'elles représentent des zones de non droit ne soit pas pris en compte plus sérieusement au sein d'un pays qui se prévaut le chantre des droits de l'homme.
- Pourquoi la réinsertion ne consiste qu'à fournir quelques euros, un ticket de bus et un chèque resto? qui ne permet pas de vivre honnêtement plus d'une seule journée?
- Pourquoi le travail dans les prisons est il si rare?
- Pourquoi le travail dans les prisons est administré par des sociétés privées et non par l'administration pénitentiaire?
- Pourquoi ce travail est il rémunéré en deçà du smic?
cath67
Robert Badinter faisait récemment remarquer, en s'en attristant, que la France n'est pas tant le pays des droits de l'homme que la terre natale de leur "déclaration". La nuance est à garder à l'esprit. Vos questions en forme de constats incontestables appellent  une réponse simple : la réinsertion n'a été ajoutée comme "objectif de la peine" que pour légitimer une intention initiale moins louable, celle de punir en excluant, tout simplement. Dans ces conditions, la philosophie qui a présidé à la suppression du travail obligatoire en 1986 ne rimait pas avec la reconnaissance des droits du détenu travailler... loin s'en faut.

On parle beaucoup des quartiers hommes, mais qu'en est-il des quartiers femmes?
Ly
Effectivement, la population détenue est essentiellement masculine puisqu'elles sont un peu plus de 2 000, soit 4 % de l'ensemble. Il n'y a pas de
quartiers femmes dans tous les établissements, ce qui accentue bien sûr les problèmes qu'elles peuvent rencontrer comme tout détenu pour ce qui est du maintien des liens familiaux et amicaux. Le problème de leurs conditions de détention réside principalement dans le fait que leur petit nombre les pénalise pour nombre d'aspects (elle ne font pas l'objet des choix prioritaires en matière de développement des activités, de travail, etc.) ne rime pas avec un maximum de possibilités offertes.

Bonjour, je suis toujours surpris par les réactions de l'OIP Comment font-ils pour savoir se qui se passe en prison? Puisque l'OIP ni met jamais les pieds. Donc vous vous contentez de courrier de détenus, parfois des surveillants, mais par vous-même de visu? Je pense que votre efficacité serait meilleur.
Christian
Il se trouve que nous n'avons jamais voulu nous voir imposer le «devoir de réserve» qui découle de la nécessaire «autorisation d'entrer»... Donc, depuis presque 20 ans maintenant, nous sommes à l'écoute des tous ceux qui vivent, travaillent ou interviennent en détention, ils sont nombreux et nombre d'entre eux, pour des raisons diverses, ne supportent pas ce qu'ils voient. Et nous le disent. Avec force détails, bravant les consignes de la direction de l'AP, car désespérants de voir les choses évoluées autrement qu'en s'adressant à nous. Une partie de notre efficacité réside en fait dans notre indépendance totale vis-à-vis de l'institution. Ainsi que dans le fait de ne jamais "prendre la couleur des murs", ce qui est la moindre des choses de la part d'une association comme la nôtre qui considère l'emprisonnement comme une atteinte fondamentale à la dignité de la personne.

Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est que la politique du tout répression ne va pas avec le reste. En effet, ou est la construction des nouveaux centres censés désengorger les établissements existant? Mais bien plus gave selon moi, pourquoi n'y a-t-il aucune formation adaptée au personnel pénitentiaire en place. Le gouvernement veux du résultat, mais ne s'en donne pas les moyens. Attitude difficile à comprendre. En tout cas, moi, je n'ai toujours pas compris.
Milano
Les nouveaux établissements qu'inaugure Mme Dati (puis après elle par son successeur) sont le fruit d'un programme de construction décidé en 2002. Quatre ou cinq par an dans les années à venir. Mais une fois terminés et ouverts (en 2012), ils n'offriront pas même le nombre de places équivalents au nombre actuel de détenus... D'ailleurs, le doublement de la capacité d'accueil dans nos prisons en 25 ans n'a permis en rien de juguler la surpopulation carcérale... ce qui ne fait que confirmer le vieil adage qui veut que «plus on construit, plus on remplit». Quant au nombre de surveillants, il serait largement suffisant si toutes les prisons insalubres étaient fermées et si nombre de personnes aujourd'hui incarcérées étaient prises en charge ou sanctionnées autrement.

Le milieu carcéral m'intéresse beaucoup étant donné que je veux être psychologue en milieu carcéral. La question que je me pose est pourquoi les personnes incarcérés qui souffre de problèmes mentaux quel qu'ils soient ne sont pas pris en charges dans des établissements adaptés; le personnel médical en prison est déjà débordés entre les suicides les dépressions mais surtout les maladies de tous les jours. En France on veut bien enfermer tous le monde mais on ne souci pas des structures et de leur équipements. Le personnel manque de moyen et certains prisonniers sont un danger permanent autant pour l'équipe médicale et les matons que pour les autres détenus. Pourquoi sépare t on les violeurs et pédophiles des autres prisonniers et pas les personnes atteintes de troubles mentaux.
Nathacha
Vaste question. La séparation dont vous parlez pour les auteurs d'infractions sexuelles résulte principalement de la volonté de les protéger de certaines violences dont ils peuvent faire l'objet en détention, pas d'une quelconque spécialisation des établissements selon le type d'infractions, ou en tout cas sans «politique» de prise en charge véritablement singulière. L'administration pénitentiaire préfère s'orienter vers une différenciation des régimes de détention selon les «profils» des détenus, en clair de leur dangerosité supposée. Cette perspective très réductrice et donc très stigmatisante, dans les mains d'une institution réputée par l'arbitraire de ses décisions, inquiète à juste titre tant le Commissaire aux droits de l'homme du conseil de l'Europe que le Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Ce qui n'a pas empêché le Sénat de voter les dispositions dans ce sens que contenait la loi pénitentiaire proposé par le gouvernement. Quant aux personnes atteintes de troubles mentaux, la défaillance de la prise en charge en milieu psychiatrique et l'évolution de la législation sur l'abolition du discernement, ont fait de la prison l'asile du XXIème sicècle. Sans que les démarches de soins n'y soient ni prioritaires, ni même assurées dans les conditions requises par l'éthique médicale.

Pourquoi, à l'instar d'autres pays européens comme l'UK, le travail en prison n'est-il pas obligatoire? Cela permettrait une réinsertion du détenu beaucoup plus fluide et je pense que cela diminuerait grandement certains problèmes liés à l'enfermement et au manque de «distractions» (je dis distraction car je pense que la moindre activité en prison s'apparente à une distraction pour les prisonniers)
Sky
Qui dit travail obligatoire dit «travail forcé», ce qui est prohibé par les engagements internationaux de notre pays. Et qui a motivé la suppression que j'évoquais précédemment. En fait de «distractions», mieux vaut parler d'occupations, qu'il s'agisse d'activités ou de travail, pour décrire la situation actuelle. Qui ne contribuent en rien à la réinsertion. Quant on n'est pas dans l'absurde total. Certaines formations dispe
nsées ne déboucheront sur rien : un ancien détenu ne pouvant occuper ce type d'emploi... Certains travaux, ne sont pas seulement déqualifiés, ils sont inqualifiables : régulièrement, on apprend qu'ici ou là, on demande à des détenus de réaliser des tâches étonnantes: comme retirer l'étiquette "made in Indonesia" d'un produit pour lui substituer une autre indiquant "made in France"...

Si les prisons sont aussi indignes et surpeuplées qu'on le dit. Pourquoi ne pas, au lieu d'emprisonner les plus «récupérables», remplacer la peine de prison par des amendes, ou dommages et intérêts pour la victime (au besoin jusqu'à pomper sur le compte en banque du malfaiteur ou saisir ses biens pour dédommager sa victime) ou bien par des travaux forcés, ou les maisons de correction. C'est bête à dire, mais le meilleur moyen d'éviter la prison est d'éviter de devenir un criminel, même si les conditions sont visiblement scandaleuses en soi, chaque lieu devient ce qu'en font leurs habitants. La faute n'est-elle pas aussi au moins en partie à cause de la somme des comportements individuels de ces gens qui sont loin d'être des enfants de cœur à la base?
Amadis
Indignes et surpeuplées, sans aucun doute. Et de plus en plus. Il y a autant de condamnés aujourd'hui que de population carcérale dans son ensemble il y a huit ans... et c'est depuis cette date que le Comité de prévention de la torture évoquant le quotidien des personnes détenues dans un établissement surpeuplé estime qu'il s'agit d'un traitement inhumain et dégradant. Quant à la mise en oeuvre d'alternatives à la prison, et le fait de privilégier leur usage à l'emprisonnement, tout cela est préconisé de longue date par toutes les instances nationales ou internationales qui ont eu à se pencher sur la situation carcérale de notre pays. Le moins que l'on puisse dire est que l'on ne prend cette voie. Quant à l'état des locaux, il résulte moins des dégradations occasionnées par les détenus comme vous le pensez que de la suroccupation endémique qui les caractérise, donc l'impossibilité d'en assurer l'entretien permanent.

J'ai appris récemment qu'un de mes potes de lycée est en pr
ison en France. J'aurais aimé lui écrire mais je ne sais pas où il est incarcéré, comment le savoir?
Aël
Il vous faut prendre contact directement avec l'administration pénitentiaire, l'une des directions du ministère de la justice. A moins que vous sachiez quel tribunal a pris la décision de l'incarcérer, qui vous renseignera.

Le premier des droits de l homme est celui de dormir en paix, puisqu'il dort 30% de sa vie. Quel est le nombre de cellules individuelles en France? Quel est le nombre de prisonniers? Pourquoi les prévenus de délits ne serait pas dans des «Motels de la présomption d'innocence», bas coûts, sans murailles?
Bigmove
Le «parc pénitentiaire» est composé d'un peu plus de 50 000 cellules dont environ 36 000 sont individuelles équitablement réparties en maisons d'arrêt et en établissements pour peine (centres de détention et maisons centrales). Le problème se lasurpopulation se pose essentiellement, pour l'instant, dans les 115 maisons d'arrêt où s'entassent 45 000 des 63 000 personnes détenues. Au delà des seuls prévenus, les condamnés pour délits pourraient ne pas être incarcérés et faire l'objet d'autres types de mesures ou sanctions. à l'image de ce qui se fait ici ou là en Europe.

Bonjour, trouvez vous normal les conditions de détention d'Antonio Ferrara? Qu'est ce que vous faites concrètement pour lui?
tito

Elles sont exorbitantes du droit commun et particulièrement attentatoires au respect de ses droits fondamentaux, les fouilles qu'il subit plusieurs fois par jour de la part d'une équipe spéciale de surveillants qui lui est dédiée font l'objet d'une contestation devant les juridictions administratives, que nous soutenons.


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