Bordeaux: «Les grands crus règnent en seigneurs de l’emploi sur le territoire et, à la fin, c’est la main-d’œuvre qui trinque»

INTERVIEW Ixchel Delaporte, journaliste, vient de publier un ouvrage intitulé «Les Raisins de la misère», qui évoque la face cachée du buisness des grands crus classés du Bordelais...

Propos recueillis par Elsa Provenzano

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Les vendanges dans le Bordelais.
Les vendanges dans le Bordelais. — Nicolas Tucat afp.com
  • Ixchel Delaporte vient de publier un livre intitulé « Les Raisins de la misère », dans lequel elle dénonce les conditions de travail de la main d’œuvre sur les exploitations viticoles.
  • Pendant deux ans, elle a enquêté dans « le couloir de la pauvreté » de la Gironde, situé par l’Insee entre le Médoc et le Sauternais.
  • Elle y souligne que le travail saisonnier, payé à la tâche et sous-traité par les châteaux à des prestataires de service, maintient les ouvriers dans une grande précarité.

Ixchel Delaporte, journaliste à L’Humanité, vient de publier « Les raisins de la misère »  aux éditions La Brune au Rouergue. En allant à la rencontre, en Gironde, de ceux qui travaillent la vigne dans ce que l’Insee appelle « le couloir de la pauvreté » (reliant la pointe du Médoc à Agen), elle donne à voir l’envers du décor du monde viticole. Derrière le prestige des grands crus classés et la beauté des paysages vantée sur les brochures œnotouristiques, elle a enquêté sur les conditions de vie des petites mains qui font le vin. Celle qui travaille plus largement sur les questions de précarité a répondu aux questions de 20 Minutes.

Qu’est-ce qui vous a incitée à vous intéresser au sujet ?

La journaliste Ixchel Delaporte a enquêté pendant deux ans dans le

En cherchant des éléments plus larges sur la pauvreté, je suis tombée, en 2014, sur la note 194 de l'Insee, sortie en 2011. J’ai été frappée par l’expression « couloir de la pauvreté » (entre le Médoc et le Sauternais en Gironde), parce qu’il n’existe pas d’autres endroits similaires et qu’elle renvoie à l’idée d’un espace très délimité, sur un territoire qui n’est pas très étendu. Cela m’a conduite à me rendre sur place pour voir qui étaient ses habitants. J’ai travaillé deux ans sur le terrain, à la rencontre de personnes en grande précarité. Les châteaux que j’ai contactés n’ont pas souhaité me répondre et beaucoup ont exprimé de l’étonnement : "Ah bon ! il y a un couloir de la pauvreté ?"

Diriez-vous que le rôle de locomotive dévolu aux grands crus n’est pas opérant ?

Exactement. En plein cœur de Saint-Emilion, ce sont évidemment les grands crus classés qui sont installés, détenus par des assureurs, des milliardaires, bref des propriétaires aux reins solides qui ont beaucoup d’argent. Les petits viticulteurs se retrouvent un peu plus loin, sur des terres qui ne sont pas si différentes, mais les écarts de prix à l’hectare sont, eux, délirants. Les grands crus ont un rôle moteur dans le prestige du Bordelais mais, en même temps, dans leur quotidien, [les petits viticulteurs] ne voient pas trop en quoi ça les aide, leurs conditions de vie restent difficiles et ils ont du mal à joindre les deux bouts.

Qu’avez-vous constaté sur place, concernant la main-d’œuvre qui travaille à l’année dans les vignes ?

Les grands châteaux règnent un peu en seigneurs de l’emploi dans le territoire, ils y font la pluie et le beau temps. Ils ont tiré les conditions d’emploi vers le bas, en ne faisant appel qu’à des prestataires de services qui sont des intermédiaires de rêve puisqu’ils font des propositions à coût très faible. La MSA m’a confié anonymement, dans le livre, que ces châteaux s’adonnent à un certain chantage à l’emploi. Pour ne pas payer une taxe ou régulariser une situation, ils brandissent la menace de licenciements.

Ces ouvriers sont aussi frappés par des problèmes de santé. Que pouvez-vous nous en dire ?

Ce sont des métiers très difficiles physiquement. Les ouvriers sont exposés aux intempéries extérieures toute l’année, car travailler dans la vigne ne se réduit pas à des vendanges sympathiques, une fois l’an. C’est aussi être soumis aux pesticides et, évidemment, quand on tombe malade, c’est très difficile d’arriver à tenir le coup avec les aides de la sécurité sociale agricole (MSA) indexées sur le salaire, qui ne correspond pas à un emploi à plein temps. Les métiers du tourisme ne sont pas épargnés par cette précarité, j’ai rencontré des personnes qui travaillent comme guide dans un château un jour et dans un rang de vignes le lendemain, pour compléter leurs revenus.

On apprend dans votre livre que les grands châteaux sont exemptés de la contribution économique territoriale (CET), comme les propriétés familiales. Vous pensez que cet impôt local pourrait servir à améliorer l’état des villes ?

C’est très surprenant qu’en plus de générer des milliards d’euros par l’exportation les grands châteaux puissent venir profiter de cette exonération, d’autant plus quand on voit l’état des villes, laissées à l’abandon. Par exemple à Pauillac, il n’y a plus grand-chose. Depuis la fermeture de la Shell en 1986, cela a été la dégringolade.

Comment analysez-vous les scores importants réalisés par le Rassemblement national (ex-Front national) ?

Il n’a pas de travail et des étrangers viennent pour occuper des emplois non qualifiés, alors c’est du pain béni pour des personnes qui utilisent ces arguments afin d’expliquer les malheurs d’un territoire. Mais le rapport sur le travail saisonnier réalisé par le pays Médoc montre bien que, sans main-d’œuvre étrangère, il ne peut pas y avoir de récolte de raisin ni de production de bouteilles. Sans elle, il y aurait un problème de production de vin dans le Bordelais.

On ne peut pas s’étonner que ce ne soit pas un travail attractif quand on constate les mauvaises conditions de travail. J’ai rencontré des personnes pour lesquelles le montant du loyer est parfois déduit du salaire, et elles doivent se payer elle-même leurs protections pour travailler dans les vignes.

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