David Thomson: «Commettre un attentat sur le sol français fait débat chez les djihadistes français»

VOS QUESTIONS Le journaliste vous a répondu...

Cédric Garrofé

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David Thomson pour son enquête «Les Français djihadistes»
David Thomson pour son enquête «Les Français djihadistes» — C.Gonthier

[Le chat est terminé]

Merci à tous pour la pertinence de vos questions. Exercice très intéressant pour moi. Je reste à votre disposition sur mon fil twitter (@_DavidThomson ) si vous souhaitez plus de précisions...

Lorsque je circule sur Youtube, je relève de nombreuses vidéos, montages, qui à mon sens participent vraiment à l'instrumentalisation de ces jeunes. C'est aussi valable pour les vidéos de Soral, Dieudonné, même si je pense qu'on ne peut pas tout lier. Qu'en pensez-vous?

Le rôle de ces vidéos est central, il explique en partie l’émergence de cette nouvelle génération du djihad français. Ces vidéos toujours sous-titrées en français sont accessibles à tous, sur des sites de partage qui permettent de toucher un autre public et surtout de quitter les forums djihadistes, comme Ansar al Haqq, très surveillés par la police. 

Dans mes interviews, plusieurs m’ont affirmé qu’une simple vidéo avait été le déclic principal pour partir au djihad.

Pensez-vous que cette montée de français djihadistes ait un lien avec la montée antisémite dont on parle de plus en plus fréquemment dans les médias?

Je ne sais pas s’il y a une monté de l’antisémitisme en France ou s’il est simplement plus visible avec l’apparition des réseaux sociaux. En tout cas sur les réseaux sociaux djihadistes, l’antisémitisme s’exprime de façon très libérée, autant sur Facebook que Twitter. Tous les djihadistes en Syrie rêvent tous de faire tomber Bachar al Assad pour ensuite s’attaquer à Israël.

Ne pensez-vous pas que la présentation manichéenne du conflit syrien par la plupart des médias et des politiques est un encouragement pour les djihadistes?

Les atrocités commises par le régime de Bachar al Assad sur sa propre population sont une réalité et il est certain que cela joue un rôle déterminant dans la volonté des djihadistes français d’aller combattre là-bas. Chaque jour sur les pages web djihadistes, des vidéos rendent compte de cette réalité, et tous les djihadistes que j’ai interrogés affirment partir, notamment, pour défendre des musulmans opprimés. 

Car pour eux, les alaouites, confession dont est issue le président syrien ne sont pas des musulmans. Du coup, la Syrie est à leurs yeux une terre de «djihad défensif» et donc obligatoire pour tout musulman, car des musulmans y sont massacrés par des non-musulmans, en l’occurrence, des chiites.

Les printemps arabes ont-ils pu accélérer ce mouvement?

Les printemps arabes sont clairement une bénédiction pour les djihadistes du monde entier et notamment pour les Français. J’explique dans mon livre le rôle déterminant qu’a pu avoir un pays comme la Tunisie tout de suite après sa révolution de janvier 2011. 

La Libye permet depuis la chute du colonel Kadhafi de former des djihadistes dans des camps. Les conséquences de la guerre en Libye ont été déterminantes pour les groupes comme AQMI au Nord Mali qui se sont armés en Libye. Mais cela a également été très utile pour alimenter en combattants les groupes djihadistes en Syrie, car beaucoup se sont formés en Libye et sont venus de Libye. 

Enfin la Syrie, est aujourd’hui l’épicentre du djihad mondial, toutes les nationalités s’y retrouvent et cela renforce de façon inédite le jihad international.

Avez-vous pu recueillir le sentiment des généraux français pour comparer cela avec la situation de l'Algérie qui a déjà eu à connaître de telles violences sur son sol?

Pour ce travail, j’ai fait le choix de recueillir uniquement la parole des djihadistes français. 18 ont accepté de me répondre pendant un an. Je n’ai jamais rencontré aucun militaire, ni aucun policier, juge ou agent du renseignement français. C’était un choix dès le départ. 

Pour autant, s’il est un pays ou un scenario similaire, toute proportion gardée, à celui qu’à connu l’Algérie dans les années 90, c’est peut-être la Tunisie. Car les Tunisiens sont parmi les nationalités les plus représentées actuellement au sein des groupes djihadistes en Syrie. Ces combattants reviendront un jour ou l’autre en Tunisie avec une formation militaire, une expertise en matière d’explosifs et avec plus d’un an voire plus d’expérience de la guerre. S’ils décident de passer à l’offensive ils peuvent déstabiliser ce pays qui sort tout juste de sa transition postrévolutionnaire. 

En France, l’enjeu se pose de manière différente, même si la possibilité d’une attaque est de plus en plus élevée.

Quel est le profil type d’un jeune qui part en Syrie?

Beaucoup des jeunes français qui sont partis en Syrie ont grandi dans les banlieues françaises. Dans une autre vie ils écoutaient du rap, buvaient de l’alcool, sortaient en boite avec des filles. Certains étaient même dans la délinquance et cumulaient des condamnations de justice. Un jour en lisant le Coran, ils ont eu une révélation, et ont opéré un retour vers l’islam ou une conversion, et ont donc changé totalement de vie.

Dans quasiment tous les cas, ils ont poursuivi leur apprentissage de l’islam sur internet et non pas dans les mosquées que la plupart rejettent estimant qu’elles trahissent toutes le vrai message de l’islam.  Mais d’autres ont grandi en pleine campagne, et se sont convertis grâce à internet sans même avoir rencontré un musulman de leur vie. Tous ne sont pas non plus désœuvrés. Certains le sont mais beaucoup avaient un travail, gagnaient bien leur vie, avec une femme, des enfants. Certains ont grandi ballottés de foyer en foyer mais j’ai vu plus de cas avec des parents aimant, souvent peu voire pas du tout croyants. Beaucoup ont arrêté l’école avant le BAC général mais certains étaient bons élèves, parfois étudiants dans le supérieur. 

Les profils sont variés, j’évoque même le cas d’un ancien policier français dans mon livre. Tous ont en commun internet et les réseaux sociaux.

Vous relevez que certains ne se cachent pas de vouloir porter cette «guerre» en France. Est-ce encore évitable?

La question de l’opportunité ou non de commettre un attentat sur le sol français fait actuellement débat au sein de la communauté djihadiste française. Certains sont pour, d’autres sont contre estimant que le combat doit uniquement se mener sur une terre de djihad, comme la Syrie, qui polarise en ce moment l’attention des djihadistes du monde entier.

Parmi ceux qui sont favorables à une attaque armée en France il y a encore un autre débat sur les cibles prioritaires: institutionnelles, militaires ou civiles. Parmi les Français actuellement au combat en Syrie, certains estiment qu’il faut s’en prendre aux civils en représailles à la présence militaire française autrefois en Afghanistan mais surtout au Mali et en Centrafrique. Leur objectif est d’importer la guerre sur le sol français. Ces personnes, aimeraient donc mener des opérations de «djihad individuel» à la manière de Mohamed Mehra, garantissant un puissant retentissement médiatique. Mais il faut bien préciser que tous n’ont pas cette intention.

Actuellement, les Français rejoignent tous deux groupes djihadistes en Syrie: dans les rangs de «Jabhat al Nusra», pourtant branche officielle d’Al Qaeda en Syrie, tous ceux à qui j’ai posé la question sont actuellement défavorables à une action armée contre la France. Mais cela pourrait changer, notamment si la France venait à intervenir en Syrie. En revanche, parmi les Français qui combattent dans le second groupe djihadiste, c’est-à-dire l’«Etat islamique en Irak et au Levant», beaucoup de ceux à qui j’ai posé la question aimeraient revenir pour réaliser une action armée contre la France dès maintenant et certains m’ont même confié s’y préparer. Ce qui est sûr c’est que le nombre inédit de Français actuellement en Syrie augmente grandement la possibilité d’une tentative d’attaque armée sur le sol français.

Le phénomène est-il nouveau? Ou existait-il avant, dans d’autres pays?

Le phénomène n’est pas nouveau, c’est son ampleur qui est nouvelle. Des Français partent depuis longtemps pour combattre ou se former en Irak ou en Afghanistan par exemple. Mais jamais autant qu’en Syrie. Si l’on prend l’exemple de l’Afghanistan, on estime que seuls une quarantaine de ressortissants français sont partis rejoindre les Talibans. 

En Syrie, les djihadistes français sont dix fois plus nombreux actuellement. C’est pour cela que les medias en parlent plus, le phénomène est plus visible, aussi parce que certains parents ont décidé de s’exprimer publiquement sur ce sujet, qu’eux-mêmes bien souvent ne comprennent pas, et découvrent lorsque leur fils ou leur fille les appellent pour les prévenir qu’il est en Syrie et qu’il ne reviendra pas. 

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Présentation du chat:

La France dénombrerait quelque 1.500 convertis à l’islam radical. Et 300 auraient déjà quitté le pays pour participer à la guerre en Syrie.

Avec Les Français djihadistes (éditions des Arènes), le journaliste David Thomson retrace le parcours de «Yassine, Alexandre, Clémence ou Souleymane», des enfants de la République convertis à l’islam radical et dont certains ne cachent par leur désir de «porter cette guerre» sur le sol français. Une enquête qui fait froid dans le dos.

 

 

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