Vous avez interviewé la Shtar Academy, premier groupe à avoir enregistré un album en prison

Cédric Garrofé

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La Shtar Academy, premier groupe à avoir enregistré un album en prison
La Shtar Academy, premier groupe à avoir enregistré un album en prison — C.GONTHIER // 20 MINUTES
[Le chat est terminé]
 
Mouloud : Le projet est atypique. Avant tout, c’est un album de rap et un  très très bon album de rap avec un vrai message. On a voulu toucher un large public. Cela ne s’adresse pas qu’aux détenus. On a les moyens de toucher un large public, avec ce disque. On vise les Victoires de la musique.

Mirak: On représente les taulards mais aussi toutes les autres personnes, les mères de famille, les soeurs, les frères, tous ceux qui viennent voir leurs proches au parloir, tous ceux qui sont touchés d’une manière ou d’une autre par la détention.

Malik: Je suis sorti il y a trois jours. Je suis encore sur un nuage. Je profite des bienfaits de la promo en étant tout à fait conscient que j’ai une chance énorme. Raison de plus pour ne pas la gâcher.

Tony Danza: Bisous maman, je t’aime. Moi je n’ai jamais été incarcéré. Moi je suis un gentil.
 
Comment s'est passé le concours pour créer le groupe? 
 
Mouloud, producteur: Moi, j’ai essayé de les dissuader de s’inscrire au projet. Je n’avais pas envie de m’occuper de gens fainéants, de branleurs. 
 
Je voulais vraiment des mecs motivés parce qu’il y avait du travail et qu’on allait passer plus d’un an avec eux et que je n’avais pas envie de perdre mon temps. 
 
Quand eux faisaient deux heures de boulot, on en faisait 20. J’y ai laissé des plumes, j’ai perdu ma femme, mon gosse, mon  job… LOL 
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: On était 200 au début. On a assisté à une présentation du projet. A la fin, une trentaine se sont inscrits. Les plus gros travailleurs ont été sélectionnés. 
 
On s’est retrouvés à dix. On a travaillé durement et on s’est retrouvés à trois pour former la Shtar Academy.
 
Malik, rappeur, ex-détenu: A la base, c’était pour occuper le temps. 
 
Et après, je me suis vraiment pris de passion pour le rap. J’avais pour habitude d’écouter du rap. J’ai pu faire la transition entre être auditeur et être acteur. Aujourd’hui, je ne regrette pas les efforts effectués pour avoir ma place au sein du groupe.
 
Comment les «autorités» ont réagi lorsqu'elles ont pris connaissance du projet? Elles ont accepté immédiatement?
 
Mouloud, producteur: Sur le concert, on en a parlé pendant plusieurs mois avant qu’elles ne s’engagent dans le projet. 
 
Ensuite, sur l’album, on était dans la même dynamique donc elles ont accepté. Mais sans savoir jusqu’où irait le projet. 
 
A la fin, je pense qu’elles auraient aimé qu’on n’arrive pas au bout de ce projet. Car la communication leur échappe un peu. Ils ont validé tout l’album. Et ça c’est nouveau pour eux.
 
Lino, Orelsan, Ekoué… Vous multipliez les featuring avec des rappeurs connus ou respectés sur votre album. Ce sont des potes qui apprécient votre travail ou c’est la maison de disques qui vous a mis en contact?
 
Mouloud : C’est tous mes potes. J’ai pris mon téléphone et j’ai appelé tous les potes que j’avais dans le rap. 
 
La maison de disques n’a rien fait là-dedans. Ils sont tous venus avec leur sincérité.
 
Vous venez de sortir tous les deux de prison.  Dans le clip de vidéo qui est présent dans l’article, il est dit que vous avez purgé plusieurs années. Le retour à la «liberté», ça se passe comment? 
 
Mouloud, producteur: Moi je ne pense pas qu’ils soient livrés à eux-mêmes car ils sont avec nous tous les jours, tout le temps. Ils sont avec nous à Paris là. Après, pour la plupart des détenus, une fois dehors, pas grand monde ne va les aider à se réinsérer.
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: C’est dur. On est un peu livrés à nous-mêmes. Soit, on se débrouille, soit… Faut se débrouiller, quoi!
 
Malik, rappeur, ex-détenu: Ça va. Heureusement qu’on est bien entourés. Encerclés, même...
 
Comment vous est venue l’idée de monter ce projet? Qu'attendez-vous avec? De passer un message aux jeunes?
 
Mouloud, producteur: A la base, on voulait faire la première partie d’un festival de rap à la prison. Ensuite, nous nous sommes aperçus que les mecs étaient bons et qu’il y avait moyen de faire plus qu’un concert. 
 
J’ai proposé à la maison de disques «Because» de distribuer le projet. 
 
Dès qu’ils ont dit oui, je suis redescendu en prison leur dire qu’on ferait plus qu’un concert et qu’on ferait un album.
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: J’étais content. Ca allait occuper nos journées. Et puis, on était passionné du rap, on était super contents à l’idée de se battre pour ce projet.
 
Malik, rappeur, ex-détenu: Là bas, je rapais pas. Mouloud me disait que je n’étais pas très bon. Au fur et à mesure, j’ai évolué, j’ai progressé. Au début, c’était pour passer le plus de temps en dehors de la cellule et de la promenade. Et puis, j’avais des choses à dire.
 
Allez-vous militer au sein d'associations de prévention de la délinquance, je pense par exemple à ZONZON93 et 91?
 
Mouloud, producteur: Je pense à Fu-Jo, mon association que j’ai créée il y a cinq ans et qui organise des concerts et des actions culturelles de qualité dans les prisons.
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: Je n’y ai pas encore pensé. Mon cerveau est encore un peu là-bas. Je suis sorti il y a un mois et demi seulement.
 
Malik, rappeur, ex-détenu: A part Fu-Jo, je n’y ai pas pensé, non plus pour l’instant.
 
Comment l'album a-t-il été conçu, sachant, comme il est dit dans l'article qu'il a été conçu en prison? Quelles ont été vos plus grosses difficultés?
 
Mouloud, producteur: Difficultés techniques. Faire rentrer du matos en prison. Les autorisations pour enregistrer. L’administration pénitentiaire a dû valider les titres. Elle a d’ailleurs censuré un titre. Mais un titre sur 19, ce n’est pas catastrophique. Sinon, ramener tous les artistes qui interviennent dans la prison a été compliqué. 
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: On avait deux, trois mascottes (autres détenus) qui sont venues nous supporter pendant l’enregistrement
 
Malik, rappeur, ex-détenu: Le temps. Ca a été très serré.
 
Si vous deviez caractériser votre passage en prison en quelques mots?
 
Mouloud, producteur: Long
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: Long, une galère. Inutile aussi.
 
Malik, rappeur, ex-détenu. Long. Très long. Très très long. Et que ma place n’était pas là.
 
L'idée d'un concert ouvert au public est-il en vue? Si oui, est-ce que le gouvernement serait capable d'accepter un tel événement?
 
Mouloud, producteur: Le seul problème, c’est que Badri (le troisième) est encore incarcéré et qu’on ne fera pas de concert sans lui. Le groupe doit être en entier.
 
Pensez-vous suivre ce qui se fait actuellement ou plutôt rester sur un rap intelligent, rester sur des instrus propres ou partir sur des beat technos?
 
Mouloud, producteur: Pas de beat techno, on fait du rap. C’est quoi cette question pourrie?! On a des thèmes assez intelligents. On a un cerveau, on l’utilise. Les rappeurs avaient des choses à raconter, ils avaient des thèmes, on est donc allé au bout de ceux là.
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: Pas de techno. C’est pas parce qu’on est en prison et qu’on est rappeur qu’on n’a pas de cerveau.
 
Malik, rappeur, ex-détenu: La même chose que Mirak.
 
Vous avez fait quoi pour vous retrouver en prison?
 
Mouloud, producteur: Trafic de stup et d’armes. Des conneries.
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: Je l’ai dit plus haut.
 
Malik, rappeur, ex-détenu: J’ai fait une connerie.
 
L'un des membres du groupe est encore en prison. Vous êtes toujours en contact avec lui? 
 
Mouloud, producteur: Je suis allé le voir vendredi. Lui ça va toujours. Mais dans le fond, est-ce-que ça va vraiment, alors qu’on est en train de faire la promo à Paris, ce qui est cool, alors que lui est au cachot. Je pense qu’il va moins bien que nous. Il a été transféré dans une autre prison depuis l’été dernier. 
 
Mirak : Je lui écris des courriers.
 
Vous pouvez m’avoir des places pour Urban Peace?
 
Mouloud, producteur: Ouais. Combien t’en veux? Avec plaisir, qu’est-ce que je peux faire d’autre pour toi?
 
C’est qui le plus sympa? Disiz? Tunisiano?
 
Mouloud, producteur: Tous ceux qui sont venus sur le projet ont eu la gentillesse d’y participer. Alors, forcément, ils sont tous sympa. Ils sont tous cool. Même celui qui paraît le plus dur, dans le fond, c’est un nounours.
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: Tous cool, tous bien.
 
Vous ne faisiez pas du rap avant d’être incarcéré? Vous faisiez quoi? Et vous allez faire quoi maintenant?
 
Mouloud, producteur: DJ, la rue, la taule et la musique, production de concert. Depuis 5 ans, j’organise des concerts en prison. Depuis dix huit mois, je suis sur le projet de la Shtar Academy.
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: J’étais livreur. Après, j’ai fait des conneries, j’ai vendu de la drogue. Maintenant, on est sur la promo, sur le projet. On se concentre sur ça pour l’instant.
 
Malik, rappeur, ex-détenu: Avant, je ne rappais pas. J’ai appris tout ça en allant aux ateliers. Avant, j’étais dans la rue, je volais et je dealais. 
 
L’idée, maintenant, c’est de continuer à préparer le projet de la Shtar Academy pour qu’il se passe le mieux possible. On verra la suite.
 
Quel type de rap on écoute en «zonzon»?
 
Mouloud, producteur: Le premier groupe écouté en prison, c’est la Shtar Academy parce qu’on les représente bien. Le truc a très vite pris en prison.
 
Mirak, rappeur, ex-détenu: Du rap, de la funk.
 
Malik, rappeur, ex-détenu: De tout. Principalement du rap.
 

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Présentation du chat: 

«On chante nos erreurs», annonce le clip du single «Primaire», diffusé sur YouTube. Incarcérés durant plusieurs années dans les prisons de Luynes et des Baumettes, Malik, Mirak et Badri –le seul encore détenu- ont été sélectionnés pour former le groupe Shtar Academy. Leur premier album –intégralement conçu en milieu carcéral- est prévu pour le 20 janvier.

A l'origine du projet, on retrouve Mouloud Mansouri, un passionné de culture hip-hop et directeur de l'association Fu-Jo, qui organise des concerts et des ateliers culturels en prison.

Grâce à un carnet d'adresses bien rempli, il a reçu l'aide de grands noms du rap comme Psy 4 de la Rime, Médine, Kery James, Lino ou Keny Arkana.

Découvrez un premier extrait ci-dessous: