Sexisme en politique: Vous avez interviewé Julia Mouzon et Chantal Jouanno du forum «Femmes et pouvoir»

VOS QUESTIONS La fondatrice et la marraine du forum vous ont répondu...

Christine Laemmel

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Chantal Jouanno et Julia Mouzon du forum «Femmes et pouvoir»
Chantal Jouanno et Julia Mouzon du forum «Femmes et pouvoir» — C.GONTHIER // 20 MINUTES

[Le chat est terminé]

C’est un combat politique - un combat de la société - qui dépasse très largement les sphères du pouvoir, qui doit être engagé par chacune dans sa vie quotidienne. 

La culpabilité quotidienne aujourd’hui ne s’écrit qu’au féminin…. Pour beaucoup, la libération de la femme a été synonyme de plus de contraintes et de responsabilités. Les «Superwomen» commencent à douter des vertus de cette libération. 

A tous les niveaux, quelles que soient les responsabilités politiques ou professionnelles, les femmes ont un combat à mener, avec les hommes, pour lever toutes ces conventions. 

Nous invitons chacun et chacune d’entre vous à accepter parfois les remises en question pour rééquilibrer les rôles, sortir des stéréotypes et des schémas figés, ce qui amènera une vraie liberté à toutes et à tous.

Entre combat contre les discriminations sexistes, les enjeux de genre, le débat sur la prostitution etc… ll est parfois difficile de trouver sa route dans les combats féministes (qui parfois s’opposent). Comment faire? N’est-ce pas contre-productif? Juste parce que certaines à force d’être perdue, refusent de s’engager? 

Il est important que le combat féministe soit porté par une pluralité de voix, qui correspondent à la diversité des opinions que l’on retrouve dans la société française et parmi les 33 millions de Françaises.
 
Chacune peut ensuite trouver l’association, le réseau, le combat qui lui correspond. Le point de base, commun à toutes ces structures, est qu’on arrête de juger les personnes en fonction de ce qu’elles sont physiquement, et pas en fonction de ce qu’elles font.
 
Et il faut arrêter de dire aux femmes ce qu’il faut qu’elles fassent ! C’est la base de la “condition féminine” au XXIème siècle, il y a toujours une bonne âme pour vous dire ce que vous devez faire (pour la famille, la vie professionnelle). C’est pénible !
 
En quoi le communautarisme féministe est-il différent des autres?
 
Mais non! Il n’est pas différent du communautarisme masculin. 
 
Il représente lui aussi la moitié de la population ;-)
 
L'affaire DSK a-t-elle révélé, pour vous, le sexisme de la société française?
 
Oui, il est devenu une star nationale….
 
Si on regarde 10 ans, 20 ans en arrière, n’y a-t-il vraiment eu aucun progrès en matière de représentation des femmes dans les instances de pouvoir?
 
Il y a eu des progrès mais tellement minimes. Nous avons gagné quelques points de représentation politique, et encore grâce aux quotas. 
 
Quid des syndicats, de la presse, du sport, des grandes entreprises…. Au rythme actuel, dans 400 ans le combat sera gagné! (S’il reste encore des humains sur Terre, vu l’accélération des changements climatiques…)
 
Dans un témoignage publié sur 20Minutes, une élue locale raconte que parfois, ce sont les femmes les plus virulentes, confirmez-vous?
 
Non! C’est plus déstabilisant car nous sommes moins habitué-es, mais il y a tous les caractères, chez les hommes comme chez les femmes. 
 
De toutes façons, la politique n’est pas un monde d’enfants de chœur (c’est un mauvais exemple car il n’y a pas de petites filles enfants de choeur :) ), hommes ou femmes compris!
 
Pour combattre le sexisme, la meilleure des choses n'est-il pas d'améliorer notre système éducatif, de le rendre parfaitement égalitaire? Car le sexisme existe déjà, chez les plus jeunes. Il ne fait que se poursuivre par la suite...
 
Très juste. J’ai eu la chance (Chantal J) de travailler sur l’hypersexualisation des enfants. Au-delà du système scolaire, toute la société est hypersexualisée (dessins animés, jouets, jeux vidéos….). 
 
L’école peut et doit compenser cette image des petites filles «jolies» et des garçons «forts» qui sont les deux images dominantes actuelles. 
 
Mais il nous appartient tous aussi de combattre ces stéréotypes - qui sont en réalité très «commerciaux» - sinon la parité va reculer dans les prochaines années. 
 
Julia, comment avez-vous eu l’idée de fonder ce forum? 
 
A l’Ecole Polytechnique, je n’avais pas du tout identifié le problème, je pensais même que ce serait plus facile, puisqu’il y avait peu de femmes. 
 
Quand j’ai commencé à travailler, je me suis rendue compte que l’attitude la plus volontariste du monde ne suffirait pas, et que s’il y avait moins de femmes, c’est que c’est plus difficile, comme à l’issue d’une course d’obstacles! 
 
Cela m’a révoltée de découvrir qu’un diplôme de Polytechnicienne valait moins qu’un diplôme de Polytechnicien, car j’ai travaillé dur pour intégrer l’Ecole. Cela me révoltait encore plus sur le monde politique, qui est un lieu de pouvoir, de prise de décisions, qui organise la vie de toutes et de tous.
 
Et j’ai constaté qu’au contraire du monde de l’entreprise, il n’y avait pas de réseaux de femmes en politique. 
 
D’où l’idée de créer un événement qui montre des rôles-modèles, qui permette des partages d’expériences, qui donne de la visibilité aux femmes passionnées qui se sont lancées en politique. C’est une superbe aventure!
 
Comment expliquez-vous que les pays de l'Europe du Nord soient des champions de la parité, loin devant la France?
 
Dès le plus jeune âge, les enfants de ces pays sont éduqués de façon beaucoup plus neutre qu’en France, beaucoup moins différenciée en fonction de compétences soi-disant innées (bricolage et couture, pour caricaturer). 
 
Et ils sont plus en avance historiquement, avec le droit de vote des femmes au début du XXème siècle et des politiques de quotas plus précoces également - d’où leur avance et notre retard...
 
Que proposez-vous pour réduire le sexisme en politique?
 
Il faut de la solidarité entre femmes pour dénoncer avec humour ces messieurs sexistes. 
 
Il ne faut rien laisser passer. Nous votons des lois pour la parité. Nous devons donc être plus exemplaires que les autres. 
 
Nous sommes très favorables aux quotas, même temporaires, pour inverser les cultures et modèles. 
 
Finalement, il faut faire de la politique….
 
Pourquoi les femmes se dirigent-elles moins vers la politique que les hommes? Si elles le font jeunes, à quel moment «le plafond» les bloque-t-il?
 
D’abord, on leur montre et on leur explique dès le plus jeune âge que le pouvoir est masculin. Les figures dominantes des dessins animés actuels ne nous démentent pas. 
 
Ensuite, on explique qu’elles ne sont pas volontaires car elles ont une famille à gérer. D’ailleurs, étrangement, les réunions sont systématiquement tard le soir.
 
Elles ne sont invitées dans les réseaux divers et variés qui permettent justement d’accéder au pouvoir. Les femmes sont donc bloquées au moment des investitures. 
 
Certaines qui ont franchi ce cap s’offusquent des quotas affirmant que cela discrédite leurs compétences. On renverse cette fausse fatalité par la culture de la solidarité. 
 
C’est la logique de Femmes et pouvoir. 
 
Au quotidien, comment se caractérise le machisme ambiant en politique?
 
Deux types de manifestations: l’attaque frontale, presque facile et prévisible, à laquelle on peut répondre par la surenchère ou en ayant plus de culot. Ca se retourne généralement, à moyen terme, contre son auteur.
 
Plus dur: l’insidieux. On vous oublie pour les postes de direction, on ne vous donne pas la parole pour les grands discours fondateurs, on vous coupe la parole en réunion ou on oublie de vous écouter, on vous ignore.
 
C’est plus difficile car on peut le prendre à un niveau très individuel, très personnel, en se remettant en question, alors qu’il s’agit en face d’une manœuvre tactique d’écartement du pouvoir, qu’il faut absolument contrer sans se questionner sur sa légitimité personnelle.
 
Il ne faut pas hésiter dans ces situations à utiliser en retour les mêmes armes du pouvoir et à se les approprier.
 
Pourquoi ne pas obliger les entreprises à se regrouper pour créer des crèches d’entreprises afin que les femmes puissent aussi avoir une vraie carrière professionnelle? Ou bien changer les mentalités des hommes mais la ça va être dur! 
 
Cela ne serait possible que pour les grandes entreprises ou quartiers d’affaires. 
 
Mais, la question n’est pas celle des structures, bien celle des mentalités. Le combat commence donc dans chaque foyer... Bon courage!
 
Ne trouvez-vous pas que la France est particulièrement sexiste et rétrograde (Par exemple avec ce qu’il s’est passé avec le mariage pour tous) au regard de ce qui se passe ailleurs en Europe? 
 
Absolument. Dans la sphère du pouvoir, cela s’explique très largement par le fait qu’elle est largement inspirée de la culture monarchique et militaire, milieux historiquement masculins. 
 
Par rapport aux pays du Nord, le machisme de la société française est très net, ce qu’on décode moins en vivant dedans en permanence. Nous sommes également - très paradoxalement - en retard par rapport aux pays de l’ex-URSS, car la culture communiste a aplani les inégalités femmes-hommes avec une éducation très indifférenciée. 
 
En Chine également, dans le secteur économique (mais pas politique!), la moitié des milliardaires sont des femmes. 
 
Au sommet, l’exemple du Rwanda, qui nous surclasse tous avec plus de la moitié des parlementaires qui sont des femmes par le biais d’une politique de quotas très volontariste.
 
Chantal Jouanno, quelles sont les pires remarques que vous avez dû encaisser pendant votre parcours?
 
La pire situation a été la rumeur de ma relation avec le Président de la République. Sous entendu, on ne peut accéder à ces postes que par cette voie. 
 
Il y a eu les remarques quand j’étais ministre: «Au moins, elle est jolie à regarder»... C’est sympathique mais cela suppose que l’on soit pénible à écouter… ; ou encore, un élégant «connasse» parce que ces messieurs députés n’appréciaient pas d’être battus par une femme ministre.
 
Ce ne sont que des exemples parmi d’autres. 
 
Une élection de Ségolène Royal en 2007 (pas pour son parti, mais car c’est une femme) aurait-il pu faire grandement reculer le sexisme en France selon vous?
 
Grandement, pas forcément, car il faut un mouvement beaucoup plus massif. Il «manque» 13.000 femmes maires, 105 sénatrices, 140 députées...
 
Pareil dans tous les milieux (aussi le sport, que nous n’avons pas cité à la question précédente: il manque 53 femmes présidentes de fédérations sportives). 
 
C’est seulement quand il y aura beaucoup de femmes sur les postes à très haute responsabilité que le sexisme pourra peut-être reculer.
 
En cas de remarque sexiste, au bureau, en famille, dans la rue, je me demande souvent comment réagir… Laisser le doute du second degré? Puis, je me dis que je ne serais pas aussi «tolérante» avec une remarque raciste… Qu’en pensez-vous? Comment réagissez-vous, vous?
 
Nous pensons que dans bien des cas, on essaie de nous culpabiliser en disant que c’est de l’humour alors qu’effectivement il y aurait beaucoup moins de tolérance avec d’autres formes de discriminations. 
 
Ce sont des situations difficiles mais qu’il ne faut jamais laisser passer, en utilisant la dérision au maximum pour tourner en ridicule les commentaires ou remarques.
 
Si un jour une femme devient présidente, pensez-vous qu'un grand bouleversement pourrait s'opérer?
 
Ce serait un tournant politique pour entrer définitivement dans le XXIème siècle. 
 
Mais cela ne suffirait pas. Il faut des femmes présidentes de partis, de syndicats, de conseils d’administration et de grands médias par exemple.
 

En octobre, La députée EELV Véronique Massoneau a été interrompue par des cris de poule par un député UMP. Pourquoi n'a-t-il pas été plus sévèrement sanctionné? Car il était «simplement» aviné, alors, on lui pardonne?

Non, on ne pardonne pas si vite! Mais ces sujets sont nouveaux sur la scène politique. Et il y a toujours la crainte qu’ils soient instrumentalisés dans un jeu de pouvoir. Femmes et Pouvoir a fait une pétition à la suite de cet épisode qui a recueilli 17.000 signatures, la preuve que les Français-es ne pardonnent pas si vite…

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Présentation du chat:

Les 29 et 30 novembre, aura lieu le forum «Femmes et pouvoir». Réclamant «la fin des pratiques moyenâgeuses en politique», l’édition 2013 réunira des intervenantes du monde politique comme Anne Hidalgo et Nathalie Kosciusko-Morizet. Ou encore Véronique Massonneau, la triste héroïne du «poulegate» à l’Assemblée nationale.

>> Les infos pratiques pour assister au Forum, à l’Hôtel de l’industrie, Place Saint Germain des Prés, à Paris

>> TÉMOIGNAGES - Élue, militante, conseillère municipale... Racontez-nous comment le sexisme est présent dans la vie politique locale

Couronnant une année 2013 pas avare en sorties sexistes, notamment dans le monde politique, le forum suivra la pétition signée par une cinquantaine d’élues.

Julia Mouzon, fondatrice de «Femmes et pouvoir» et Chantal Jouanno, marraine de l’événement, étaient dans nos locaux pour dialoguer avec vous.