Vous avez interviewé Jean-Luc Touly pour son livre «Syndicats: corruption, dérives, trahisons»

VOS QUESTIONS L'auteur vous a répondu...

Christine Laemmel

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C.GONTHIER / 20MINUTES


Conclusion: Merci pour les questions posées et merci à 20 minutes de me permettre d’évoquer un sujet de société qui mériterait de nos élites politiques un peu de courage pour que le syndicalisme soit un véritable contre pouvoir indépendant et transparent (c’est cela la démocratie sociale).

Guilhem: Comment, selon vous, endiguer les dérives des syndicats?

Il faudrait légiférer rapidement sur la transparence des comptes de toutes les structures syndicales et patronales, des comités d’entreprises, l’obligation de certifications par des commissaires aux comptes, l’obligation d’appels d’offres pour les marchés de prestations, le non cumul des mandats de représentants du personnel.

Patrick: Les syndicats de police sont ils également corrompus?

Notre enquête n’a pas porté sur cette profession mais au vu de notre enquête de trois ans, on peut imaginer que comme dans des professions libérales (médecins, avocats, dentistes et leur ordre), personne devrait être épargnée. Cela pourrait alimenter un futur livre d’investigation.

Liloo: Avez-vous déjà eu des retours, avis, des syndicats ou personnes que vous mettez en cause dans votre livre?

En dehors de la réaction de Bernard Thibault, aucune organisation syndicale, patronale et gouvernementale ont réagi : c’est souvent une stratégie pour ne pas alimenter un débat très dérangeant pour ceux qui souhaitent que rien ne change : on peut prendre l’exemple du refus, le premier depuis 1958, de communication du rapport d’enquête parlementaire sur le financement des syndicats, dit rapport Perruchot (ex député du Nouveau Centre) par la majoriré des députés de gauche comme de droite de cette commission d’enquête de fin 2011.

Ali20: Vous parlez d’une diminution des chiffres d’inscription aux syndicats. Quels sont ces chiffres? Comment l’expliquez-vous?

Entre la fin des années 1940 et aujourd’hui en France, la baisse des syndiqués et des cotisations est frappante de plusieurs millions d’adhérents nous sommes tombés à plusieurs centaines de milliers. Le taux de syndicalisation en France (7 à 8 % et grâce au secteur public) est le plus faible d’Europe et est même inférieur à celui des Etats Unis.

La chute a été spectaculaire avec l’arrivée de la gauche au pouvoir dans les années 1980; mais aussi le fossé qui s’est creusé entre les salariés et les syndicats à travers des discours et des appels à des grèves alors qu’en parallèle des accords étaient signés souvent sans concertation avec les intéressés; le financement occulte et certains abus n’ont rien arrangés.

Amandine: La création du représentant de la section syndicale (RSS), n'était-il pas de mettre fin aux dérives du syndicalisme? Pourquoi le RSS aujourd'hui a t-il du mal à se faire sa place dans «le marché des voix»?

 @Sabrilek: Que pensez-vous du rôle des syndicats dans les problématiques de travail le dimanche et travail de nuit à Sephora, Castorama etc. ?

Nous n’avons pas à répondre à cette question car nous avons enquêté sur les syndicats, leur financement et leur dérives et nous n’avons pas à prendre une position car c’est aux salariés de s’exprimer sur cette question.

Je peux néanmoins vous donner mon point de vue : on peut considérer comme un recul d’acquis sociaux obtenus historiquement de haute lutte le fait de remettre en cause le repos dominical; mais vu la crise, les difficultés des salariés, des étudiants qui parfois ont fait signé des pétitions pour travailler le dimanche, voir la nuit, on ne peut pas avoir une position tranchée de refus sauf si on veut imposer à tous ce travail du dimanche et de nuit.

Arnaud: Chez Sud, votre enquête a-t-elle été bien perçue?

Je pense que oui. Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai eu des encouragements de certains de mes collègues dans mon entreprise et au conseil de prudhommes de Paris, voir j’ai obtenu des témoignages de leur part.

Christelle: Quel est selon vous le syndicat le plus gangrené et pourquoi? Comment s’est déroulé votre enquête, avez-vous été bien accueilli?

Vous l’avez compris, nous mettons en cause le système de financement des syndicats à travers les comités d’entreprise, les institutions paritaires, la publicité des entreprises dans les journaux syndicaux et aussi l’abus de certains dirigeants de ces structures en sachant la complicité des chefs d’entreprise et de l’Etat. Je ne pourrais donc pas répondre à votre permière question car aucun syndicat n'est visé en particulier mais tout le monde est concerné.

Notre enquête a permis à un certain nombre de syndiqués de pouvoir s’exprimer y compris en dehors de leur entreprise afin de dénoncer des irrégularités, surfacturations, absence de mise en concurrence des prestataires des CE,...

Les témoignages se sont amplifiés avec les différentes affaires publiées dans les médias comme par exemple l’UIMM mais aussi par les pratiques de certains dirigeants syndicaux dans les entreprises qui ont harcelé des salariés syndiqués ou non désireux d’arrêter ces dysfonctionnements.

Juljul: J’ai l’impression qu’on peut faire un parallèle entre les syndicats et les partis politiques: la tête de dirigeants déconnectée du corps de militants, qu’en pensez-vous?

Absolument, et pourquoi ne pas légiférer comme on l’a fait pour les partis politiques en 1995. Bien évidemment, nous n’attaquons pas les syndiqués ni l’utilité d’un contre-pouvoir que sont les syndicats, juste certains dirigeants; mais la condition d’une bonne efficacité passe par leur indépendance et la transparence de leur financement au même titre que d’autres professions.

Arnaud: Êtes-vous vous-même syndiqué? Ne craignez-vous pas qu’on mette en doute votre crédibilité, neutralité à cause de ça?

Oui, j’ai été syndiqué à la CGT entre 1981 et 2008, puis à Sud et je suis aujourd’hui conseiller prudhomal salarié à Paris. Du fait de l’absence de Sud dans mon entreprise Veolia Eau IdF, je fais partie dans le cadre des négociations régionales et nationales de la délégation FO qui est le seul syndicat dans cette entreprise à avoir dénoncé le rôle néfaste joué par ces dirigeants que sont Jean-Marie Messier, Henri Proglio (aujourd’hui PDG d’EDF) et Antoine Frérot.

Ce que nous dénonçons, c’est un système de financement occulte des syndicats qui n’épargne aucun d’entre eux. Mais lorsque l’on parle de corrompus, il ne faut pas oublier qu’il y a automatiquement des corrupteurs.

Florence: Dans le dernier Cash investigation de France 2, il était question de formation professionnelle et de l’argent que l’Etat donne aux syndicats pour la gestion de celle-ci. Qui vérifie que cet argent ne sert pas directement les syndicats? Et où va l’argent ? Ne s’agit-il pas de petits arrangements entre l’Etat et les syndicats?

Vous avez absolument raison car l’argent de l’Etat qui va à la formation professionnelle est géré paritairement par les syndicats, le MEDEF et la CGPME. Nous avons eu confirmation de frais de fonctionnement invraisemblables sans justificatif mais permettant un financement des structures syndicales. Cash Investigation parle de 66 millions d’euros de détournement vers les organisations syndicales et on peut dire que c’est un chiffre en deçà de la réalité. Mais les gouvernements de gauche et de droite qui se sont succédés n’ont jamais tenté de remédier à ces dérives.

Amandine: Quels ont été les enjeux sociaux et syndicaux de la loi du 20 aout 2008 dans la création d'un représentant de section syndicale?

Le but de cette loi sur la représentativité était justement de clarifier un certain nombre de règles de fonctionnement y compris en terme de transparence, mais je considère que le gouvernement de l’époque n’a pas été aussi loin notamment du fait de la résistance de certains partenaires sociaux. En matière de transparence, la certification des comptes des syndicats n’a concerné que les confédérations alors qu’il existe des milliers de structures syndicales locales, départementales, régioanales sans parler des nombreuses fédérations professionnelles. De plus cette loi a permis de renforcer le pouvoir des trois principaux syndicats au détriment de syndicats comme l’UNSA et Sud.

ObladiOhblada: Relatez vous des exemples concrets et des témoignages dans votre livre? Pouvez-vous en citer un, significatif?

Nous avons pu avoir plusieurs témoignages de syndiqués d’entreprises publiques et privées comme la SNCF, Air France, RATP, EDF, la Poste, les Douanes, Veolia. Un des exemples les plus significatifs a été le témoignage de Willy Pasche, salarié du comité d’établissement de la SNCF de Lyon, syndiqué à la Cgt puis à Sud: il a dénoncé un accord sur le partage des deux tiers du budget de fonctionnement de ce CE avec l’ensemble des 8 syndicats dont  la CGT, syndicat majoritaire. La semaine dernière, le tribunal de Lyon a condamné ces 8 syndicats à des sommes allant de 40.000 euros pour la Cgt à 5.000 à 10.000 euros pour les autres pour détournement. Willy Pasche est harcelé depuis plusieurs mois et depuis trois mois ne perçoit plus que 4,33 euros par mois : il s’est adressé malgré un jugement favorable à Guillaume Pepy, le PDG de la SNCF afin de percevoir son salaire!

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Aucun syndicat n’est épargné. Tous sont accusés dans «Syndicats: corruption, dérives, trahisons» (Editions First), paru le 26 septembre, de tuer à petit feu, le syndicalisme français. Jean-Luc Touly, conseiller prud-homal, syndicaliste Sud, ancien membre d’EELV, conseiller régional et Roger Lenglet, journaliste, ont mené trois ans d’enquête.

Leur constat : les dirigeants syndicaux souffrent d’une crise de confiance auprès de leur base, due à des pratiques «inavouables» et une «paralysie» de leurs actions. Souhaitant «sauver le syndicalisme»,  et  non s’attaquer «à la base», les deux auteurs dédient leurs livres «aux syndicalistes en lutte».

>> Jean-Luc Touly sera à la rédaction de 20 Minutes ce vendredi pour échanger avec vous en direct, sur son enquête au cœur des syndicats. Déposez vos questions dans les commentaires ou envoyez-les à reporter-mobile@20minutes.fr. L’auteur vous répondra demain à 12h.