Vous avez interviewé Pierre Ballester pour «Fin de cycle. Autopsie d'un système corrompu»

VOS QUESTIONS Le journaliste vous a répondu...

Cédric Garrofé

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Pierre Ballester à la rédaction de 20 Minutes pour «Fin de cycle. Autopsie d'un système corrompu»
Pierre Ballester à la rédaction de 20 Minutes pour «Fin de cycle. Autopsie d'un système corrompu» — C.Gonthier // 20 Minutes

[Le chat est terminé]

Merci à vous tous (et toutes) pour vos questions, remarques, constats, placés sous le sceau de l’inquiétude et de la pertinence.

Mon exaspération à regarder un sport magnifique sombrer dans un chaos pathétique m’a incité à écrire ce dernier opus – «Fin de cycle» - qui place les responsables devant leurs fautes ou leurs faillites.
Aimer le sport, c’est le défendre, et non plus le protéger puisque le ver est dans le fruit.

Mais que cela ne gâche surtout pas vos vacances!

doukipudonctan: Imaginons que vous soyez en charge de la lutte contre le dopage et que vous ayez des moyens techniques et financiers illimités, que feriez-vous?
Un boulot à plein temps! Alors, simulons...

Je ferais en sorte de remettre l’organisation et la gestion des contrôles à un organisme indépendant, en tous les cas hors du champ des compétences des fédérations internationales.

Je modifierais l’arsenal juridique en imposant aux cellules médicales et aux staffs des équipes d’engager leur responsabilité, au risque d’être suspendus et financièrement pénalisés.

Je demanderais aux sponsors de s’impliquer dans le financement de la lutte antidopage et de respecter des règlements d’exclusion au cas où. Je modifierais les règlements sportifs en interdisant un dopeur avéré (médecin, manager) ou un dopé, d’intégrer un staff d’équipe.

Je... rêve.

Renato23: Le «Je me suis dopé à l'insu de mon plein gré» vous y croyez? Les cyclistes ne sont-ils pas finalement que des victimes dans l’histoire?
Le «à l’insu de mon plein gré» ne tient pas debout. Richard Virenque nous l’a démontré... Pour autant, je suis plutôt d’accord avec vous. Au final, c’est toujours le sportif qui trinque. Jamais son manager, son médecin, son entraîneur, ceux qui l’incitent pourtant à céder.

Son libre choix (de tomber dedans ou non) est fortement conditionné par son environnement. Qui n’a pas modifié ses habitudes depuis 1998.

baboude: Vous parler d'un système corrompu, comment faites-vous pour comparer l'étendue du dopage dans le cyclisme avec d'autres sports, alors les méthodes de détection ne sont pas les mêmes?
Je ne compare rien. Je me suis impliqué dans la lutte contre le dopage dans le cyclisme parce que j’aime le vélo, le Tour; parce que j’aime aussi le journalisme qui, entre autres, a pour mission de faire remonter des informations, riantes ou pas.

Quant aux méthodes de détection, elles sont les mêmes pour tous les sports. La différence se situe dans la volonté hétérogène des fédérations internationales à se coltiner ce fléau.

Patrick: Bonjour Pierre. Au final, peut-on citer un coureur depuis 1980 ayant réalisé de grandes performances sans être suspecté de dopage?
D’abord, je pense qu’il faut scinder en deux les années qui nous séparent de 1980 en raison de l’apparition à grande échelle du dopage sanguin dans le cyclisme (diverses générations d’EPO, puis transfusions sanguines) à la fin des années 80, qui a profondément modifié les indices de performances.

Les années 80 étaient gouvernées par les corticoïdes, les amphétamines, la testostérone - un usage certes dangereux et déloyal  - mais, à mon sens, ne modifiait pas foncièrement les organismes et la hiérarchie sportive. Intimement, je suis convaincu que Greg LeMond est l’un des rares - si ce n’est le seul - à avoir échappé à cette culture au cours de cette période jusqu’à nos jours. Il faut savoir que ses capacités physiologiques étaient hors-normes... et naturelles.

Elodie: Reste-t-il de l'espoir pour un cyclisme «propre» ? Car maintenant, on a des doutes sur tout le monde, c'est à celui qui aura la meilleure dope qui gagnera!
Un espoir, oui. Cela ne mange pas de pain d’entretenir de l’espoir. Seulement les faits sont têtus, les constats sont accablants en terme de crédibilité sportive, et aucune réforme, aucune institution, ne s’engagent résolument à prendre le taureau par les cornes. Comment voulez-vous que le coureur puisse avoir le choix si tout son environnement - UCI, organisateur, managers d’équipe, encadrement médical, sponsors, ne le dissuade de refuser cette incitation?

Jirof: Légaliser le dopage, absurde ou acceptable?
Ce serait faire fi de ceux qui respectent le sport, ceux qui ne se dopent pas - si, il y en a - sans se soucier qui plus est de leur intégrité physique et mentale au terme de leur carrière.

Ce serait aussi une résignation, une capitulation sur l’autel de la supercherie.

Laurent: Selon vous, le Tour de France a-t-il perdu toute crédibilité aujourd'hui? Avec les nouvelles techniques pour détecter les traces de produits interdits, pouvez-vous nous garantir que le gagnant du Tour 2013 sera clair comme de l'eau de roche?
Je ne m’aventurerai pas à garantir quoi que ce soit! Les antécédents (10 des 13 derniers Tours ont donné des «vainqueurs» confondus pour dopage, 80% des podiums occupés par des dopés de 1996 à 2010) incitent à la plus grande prudence. En outre, le milieu est le même, les hommes aux manettes sont les mêmes.

Le discrédit sportif est la résultante de l’inertie des acteurs de ce sport à n’avoir engagé aucune réforme de fond depuis quinze ans, en dépit des scandales à répétition. Et il reste beaucoup de manipulations indétectables, telle l’autotransfusion sanguine.

Julie: Bonjour. Vous êtes l'un des premiers à avoir accusé le système Armstrong. Avez-vous subi des menaces ou pressions pour rédiger votre livre?
Ni menace, ni pression. Si  ce n’est celle de l’éditeur pour terminer dans les temps! Notre méthodologie -un peu à la manière de cercles concentriques- nous avait permis d’affronter le «coeur de la matrice» en fin d’enquête sur un temps assez court, mais avec des éléments accumulés jusqu’alors. Lance Armstrong et ses avocats nous avaient assigné en justice lors de la sortie du livre - avec une demande de 2 millions d’euros de dommages et intérêts - mais ils ont été déboutés, la chambre correctionnelle estimant que notre travail était crédible.

renard357: Trouvez-vous normal que l'Equipe sorte les informations sur Jalabert et le Tour 1998 seulement 5 jours avant le début du Tour 2013. Comment l'expliquer?
Peut-on reprocher à un journaliste de faire son métier - qui, je le rappelle, est de transmettre des informations réelles, au risque de déplaire?

Cette «fuite» s’explique par la constitution d’une commission d’enquête du Sénat en février, sensibilisée par le rapport de l’USADA en octobre 2012. Cette commission a auditionné 84 personnes, recueilli des faits, recoupé des informations qu’elle aurait probablement gardé confidentielles jusqu’à la remise de son rapport prévue le 18 juillet. Qu’un journaliste tente de savoir en amont - comme c’est le cas lors d’un procès, d’un litige économique ou politique -, fait partie de sa panoplie.

Que diriez-vous si des dossiers de toute nature étaient étouffés? Déjà que la profession de journaliste est l’une des plus détestées par l’opinion publique en raison de sa proximité - connivence - avec nos responsables...

Laurent M.: Vous êtes un passionné de vélo et vous en connaissez sa face sombre. Vous nous dites que le Tour n'a plus aucun intérêt. Franchement, allez-vous regarder le Tour de France 2013? Et si oui, pourquoi?
Je le regarderai de part en part, mais avec un oeil forcément diffracté. L’aspect sportif est totalement bafoué, discrédité, et la succession des scandales m’a appris à être malheureusement suspicieux à l’égard de la performance sportive. Je le regarderai comme beaucoup pour les images qui ne manqueront pas d’inonder les écrans car «le tour de la France» est toujours un «voyage en ballon», superbe à regarder.

Mais désormais, le cyclisme est devenu un prétexte pour valoriser nos panoramas et la caravane publicitaire. L’émotion de la valeur sportive n’a plus cours en raison de la faillite, de l’abandon des acteurs de ce sport pour le rendre crédible.

Hervé: Je sais que Lance Armstrong avait déposé des plaintes suite à votre premier livre, LA Confidentiel. Maintenant qu'il a avoué, quel regard portez-vous sur l’homme et ces actions? Vous a-t-il contacté pour s’excuser?
Non, il ne m’a pas contacté. C’est... moi qui l’ai fait récemment et il m’a d’ailleurs répondu que «ce n’était pas le bon moment».

L’homme comme le coureur qu’il est ont profité à l’excès - et fort d’une posture méprisable - d’un système qui l’autorisait. Qui l’adoubait même. Je l’ai connu avant son cancer et je peux témoigner d’un personnage intéressant, brillant. Comme Dark Vador, il a ensuite sombré dans la partie obscure de la force... Il a des torts - notamment ce qu’il a fait endurer à ceux qui doutaient de lui - mais l’environnement (UCI, organisateur, milieu...) ne s’est pas rebellé puisque tous pratiquement ont profité de son sillage noir.

MrBlue: Armstrong a-t-il finalement payé son arrogance et son cynisme? Miguel Indurain, était très discret, taiseux, il n'a jamais été inquiété…
D’abord, le «dossier» Armstrong n’est pas clos. Le Département de la justice américaine s’est joint à d’autres (US Postal, Landis) pour tenter d’aller au bout des choses puisqu’il s’est bien gardé d’évoquer les complicités dont il a bénéficié, en premier lieu celles de l’UCI. Certes, son attitude (regrets affichés, absence de compassion) n’a pas joué en sa faveur.

Quant à Miguel Indurain, il a repris à son compte le «pour vivre heureux, vivons caché», posture qu’il adoptait naturellement durant sa carrière, ce qui ne l’exonère en rien, au cours de la période la plus noire du cyclisme, dans la falsification des palmarès.

Calorix: Monsieur Ballester, ne pensez-vous pas qu'il y a certaine indifférence, tolérance, voire connivence ou manque de curiosité vis à vis du dopage de la part des journalistes qui suivent le Tour?
C’est effectivement l’un des freins à la libération de la parole. Il faut savoir que le journaliste de sport est avant toute chose un enthousiaste et que révéler la face obscure de son environnement revient à se tirer une balle dans le pied. C’est, à ma connaissance, la seule rubrique où les «affaires» sont éventées par d’autres confrères, les généralistes.

Dans journaliste de sport, il a simplement oublié journaliste, à savoir rendre compte d’une information, la chercher au besoin, pour comprendre, même au risque de déplaire.

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Présentation du chat:

Près de dix ans après L.A. Confidentiel, dans lequel il fût l’un des premiers à révéler le mensonge Armstrong, Pierre Ballester nous revient avec une nouvelle enquête. 

Avec Fin de Cycle. Autopsie d'un système corrompu (éditions de La Martinière), le journaliste nous emmène à nouveau dans les coulisses du vélo professionnel, révélant notamment les complicités et le rôle de l’UCI, des organisateurs, de sponsors, dans un sport gangréné par les scandales. Comment Lance Armstrong, qui a récemment avoué s’être dopé, a-t-il pu passer dans les mailles du filet durant ses 13 années au sommet? Pourquoi l’UCI n’a-t-elle rien fait concernant l’Américain? Les coureurs sont-ils tous dopés? Le Tour de France, qui commence samedi, est-il encore crédible?