Vous avez interviewé le docteur Muriel Salmona au sujet du «Livre noir des violences sexuelles»

VOS QUESTIONS La psychiatre-psychothérapeute vous a répondu...

Cédric Garrofé

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Le docteur Muriel Salmona
Le docteur Muriel Salmona — 20 Minutes
 [Le chat est terminé]
 
CONCLUSION

Je tiens à remercier les internautes pour toutes ces questions qui montrent l’intérêt que vous portez à la réalité de ces violences, de leurs conséquences, et le souci que vous avez montré pour les victimes de violences sexuelles. 

Je souhaite que nous arrivions à lutter contre le déni, la minimisation, la loi du silence, le retournement pervers qui fait de la victime la coupable (coupable de ne pas s’être assez protégée, de pas s’être défendue comme il aurait fallu, coupable de mensonges, coupable d’avoir provoqué le viol, etc.), la méconnaissance, l’absence de reconnaissance et l’abandon où sont laissées actuellement la grande majorité des victimes pour que leurs droits soient enfin reconnus, droits à vivre sans violence, droit à être protégées, accompagnées, soignées, droit à une  justice digne de ce nom et à des réparations car ces violences ont un impact très important sur la vie des victimes, sur leur santé, sur leur vie personnelle et professionnelle. 

Les violences sexuelles, avec le viol qui est un crime, font partie des traumatismes les plus graves avec la torture. Tous ensemble il faut lutter contre ces violences et l’impunité dont elles bénéficient encore actuellement, et reconnaître les conséquences psychotraumatiques des violences sexuelles comme problème majeur de santé publique comme le recommande l’OMS.

Elles ont fait pour la première fois partie du plan triennal de lutte contre les violences envers les femmes de 2010 à 2013, ce qui, avec le travail de la MIPROF sur la formation des professionnels, est signe que les choses sont en train de changer! 
 
Laure: Où en sont les violences sexuelles en France par rapport aux autres pays?
Les violences sexuelles sont malheureusement réparties dans le monde entier (et encore plus dans les pays en guerre et dans ceux où les droits des femmes sont les  moins reconnus). En France, contrairement à d’autres pays qui n’ont que les chiffres de la police et de la justice, nous avons des enquêtes de victimation réalisées par l’INSERM et l’ONDRP qui nous donnent une idée un peu plus fiable des chiffres réels: 75.000 femmes adultes violées par an, chiffres auquel il faut rajouter les  mineurs ce qui le multiplie par deux, plus les viols commis sur les hommes. On arrive à près de 190.000 viols par an!
 
Partout, sauf un peu moins dans certains pays nordiques, les réponses judiciaires sont scandaleusement insuffisantes. En France, il faut le souligner que nous bénéficions de lois plutôt satisfaisantes par rapport à de nombreux autres pays même si elles restent encore à améliorer. Ce qui reste à améliorer également, c’est la tolérance face à une sexualité violente, ce sont les stéréotypes sexistes, le harcèlement sexuel omniprésent que subissent les femmes partout chez elle, dans les lieux publics, au travail. 
 
Il faut rappeler aussi que les violences sexuelles sont commises avant tout par des proches (80% des auteurs de violences sexuelles sont connus de la victime) parfois sous couvert d’amour, de soins, de prétendue drague, et c’est d’autant plus difficile pour les victimes de s’en défendre et de dénoncer ces violences.
 
Laure: Quelle est la meilleure prévention possible à mettre en œuvre auprès de nos enfants pour que ceux-ci n'aient pas à subir des violences sexuelles?
Les informer en fonction de leur âge sur les violences et leur droit de ne pas en subir. Il ne faut pas hésiter à leur poser la question: «Est-ce que quelqu’un t’a fais du mal ou t’a fait quelque chose que tu ne voulais pas et qui t’as gêné?». Des plaquettes et des brochures d’information sont téléchargeables sur le site de notre association.
 
Il faut former tous les intervenants. Le fait de protéger les enfants victimes et de les soigner le plus tôt possible permet d’éviter de nouvelles violences en tant que victimes mais aussi qu’auteurs (un petit nombre des victimes pourront reproduire des violences comme stratégie anesthésiante pour traiter leur propre mémoire traumatique en instrumentalisant une victime. Ils peuvent d’autant plus le faire s’ils bénéficient d’une situation d’égalité.  Ils sont responsables de ce choix de stratégie dissociante mais on pourrait l’éviter, c’est cela qui est important).
 
Il est également essentiel de lutter contre les inégalités et les stéréotypes sexistes. Protéger les victimes, être solidaire avec elles, les soigner, les soutenir, leur rendre justice est un signal très fort pour contrer la mise en scène des agresseurs qui leur disent qu’elles méritent ce quelles ont subi, qu’elles sont coupables et qu’elles n’ont aucun droit.
 
Laure: Que fait-on aujourd'hui pour punir les violences sexuelles? Le viol? 
Seules 10% des victimes de viol portent plainte (2% des victimes de viols conjugaux). 1 à 2% de viols font l’objet de condamnation, on est loin du compte. Il faut permettre aux victimes de parler et d’être entendues en toute sécurité, il faut former les policiers et les magistrats ce que nous commençons à faire, pour que des symptômes psychotraumatiques typiques (comme la sidération, la dissociation, la mémoire traumatique, les conduites d’évitement et les conduites à risque ne soient pas reprochées aux victimes). 
 
Il faut aussi que les stratégies des agresseurs et les mécanismes de la violence soient mieux connus. Enfin il ne faut plus tolérer ces violences et il faut que les médecins posent systématiquement la question «Avez-vous subi des violences ou subissez-vous des violences?» à tous leurs patients. Je rappelle qu’avoir subi des violences est l’un des déterminants principaux de la santé. S’ils le faisaient (poser la question), de nombreuses victimes seraient repérées, protégées, soignées, et elles pourraient porter plainte beaucoup plus tôt. 
 
Philippe: Comment faire la différence entre un «flashback» et une construction purement imaginaire lorsque la plupart des évènements de l’enfance ont été couverts par l’amnésie – tout en sachant toutefois que l’existence de violences importantes sont avérées par des témoins? 
Les flash-backs corporels ne trompent pas et doivent être en cohérence avec les souvenirs traumatiques. De même, les symptômes psychotraumatiques, l’intensité des symptômes, sont proportionnels aux violences.
 
Parfois, il peut y avoir des reconstructions qui sont souvent l’œuvre des agresseurs qui, pour terroriser encore plus leurs victimes, ont fait des mises en scène disant qu’ils allaient faire tels et tels sévices. Le plus souvent, c’est l’inverse. De nombreux sévices sont oubliés et seul le corps s’en souvient. 
 
Parfois, la dissociation est telle que pendant des années il semble n’y avoir aucun symptôme, mis à part une très importante anesthésie corporelle et émotionnelle.
 
SBStorm: Pourquoi les médecins disent qu'ils ne peuvent rien pour les victimes d'abus sexuels en étant en fin de cycle?
C’est par manque de formation et de connaissances qu’ils disent cela! A  tout moment, même à 50, 60 ans ou plus après, nous pouvons toujours faire chose. On peut traiter la mémoire traumatique qui est à l’origine de toutes les conséquences et la transformer en mémoire normale, qui ne fait plus revivre les violences à l’identique (avec les douleurs, la même détresse, la même impression de mourir à nouveau, les mêmes sensations, les mêmes odeurs, bruits, paroles etc.). 
 
On peut guérir les troubles psychotraumatiques et libérer la personne qui a été victime. Cela peut prendre du temps mais on peut y arriver. La mémoire des traumas reste, mais elle ne fonctionne plus comme une machine à remonter le temps. De plus, être enfin reconnue comme victime est essentiel.
 
Laure: Pourquoi persiste-t-on à reproduire ce schéma familial dans lequel la femme reste toujours esclave de l'homme? Que pensez-vous de l'image de la femme en France en 2013?
Oui, c’est triste mais les stéréotypes sexistes ont la vie dure malgré toutes les avancées énormes dans la conquête à l’égalité des droits entre les femmes et les hommes.
 
Il faut dire qu’avec le plafond de verre, les dirigeants de notre monde restent essentiellement des hommes dont certains ont intérêt à  garder leurs privilèges exorbitants sur des femmes qu’ils peuvent continuer à dominer et à soumettre comme esclaves domestiques et sexuelles.
 
Heureusement, de nombreux hommes s’engagent pour l’égalité des droits et veulent des relations égalitaires et sans violence. Sinon, la pornographie, les publicités sexistes continuent de véhiculer une image dégradée et soumise de la femme. Il est important de lutter contre ces représentations et d’éduquer les plus jeunes à l’égalité et à une sexualité non violente respectueuse de l’autre. 
 
Trocadero: J’ai lu récemment un article sur une actrice pornographique qui révélait qu’elle avait été violée gamine et durant son adolescence. Comment, à partir de tels événements aussi tragiques, cette personne a-t-elle pu se diriger vers le porno? Cela me parait totalement contradictoire avec ce qu’elle a subi. Qu’en pensez-vous?
Nous savons grâce à plusieurs études internationales que 70 à 90% des personnes prostituées ou dans la pornographie ont subi des violences sexuelles dans l’enfance, et le plus souvent par plusieurs personnes. Elles ont été formatées pour n’être que des objets à la disposition des agresseurs, elles ont développé une mémoire traumatique (le fait de revivre à l’identique les pires moment des violences subies au moindre lien qui les rappellent) et des stratégies de survie hors normes pour échapper au stress des violences et à la mémoire traumatique en se dissociant soit directement du fait des violences (déconnexion de survie du cerveau) soit en s’anesthésiant avec des drogues, de l’alcool ou des conduites à risque et des mises en danger (comme les scarifications, les jeux dangereux, et les conduites sexuelles à risque dont peut faire partie la prostitution et le fait de se retrouver actrice de porno). 
 
En fait c’est souvent terrible pour une victime de violences sexuelles. Toute sexualité même, et surtout avec une personne qu’on aime, est intolérable en raison de l’allumage de la mémoire traumatique qui fait revivre les violences. En revanche, subir des actes sexuels violents ou dégradants entraîne une dissociation et une anesthésie émotionnelle et physique, on ne sent plus son corps, ni la douleur (cela déconnecte le circuit émotionnel et les circuits de la douleur) pour y survivre le cerveau secrète des drogues dissociâtes (comme de la morphine et de la kétamine). 
 
Les proxénètes connaissent bien ces mécanismes et choisissent de jeunes filles victimes qu’ils savent bien repérer. De plus, ces victimes sont colonisées depuis l’enfance par des phrases toxiques des agresseurs qui leur ont dit qu’elles ne sont bonnes qu’à ça, qu’elles n’ont aucun droit, que leur corps ne leur appartient pas. 
 
Il s’agit donc de conduites compulsives pour s’anesthésier, pour survivre aux violences si aucune reconnaissance de ces violences, ni prise en charge n’ont été proposées. Les victimes sont obligées de se trouver des stratégies de survie, celles-ci sont particulièrement coûteuses pour les victimes. 
 
On sait qu’avoir subi des violences est le principal risque d’en subir à nouveau.
 
Beatrice: Les médecins ne sont pas, selon moi, formés à cette écoute et approche. Un psy a dit qu'il était impossible d'oublier, de refouler les viols et l'inceste. Qu’en pensez-vous? Je suis épuisée de chercher à protéger mon fils et moi-même. Un jour, un médecin me demandait pourquoi je maigrissais. Quand je lui ai parlé d'inceste, elle a changé de sujet. Pensez-vous fonder une autre association dans le sud de France?
Vous avez tout à fait raison, il n’y a quasiment pas de formation des médecins sur les violences sexuelles et leurs conséquences sur la santé des victimes, autant en formation initiale (pendant les études médicales) ou en formation continue, et pour les médecins généralistes et les spécialistes, particulièrement les psychiatres qui sont pourtant en première ligne pour l’écoute et les soins. Ce matin, j’ai participé à la MIPROF (la mission interministérielle pour la protection des femmes victimes de violences) qui vient d’être lancé en janvier 2013, à un groupe de travail sur la formation des médecins, il y a de l’espoir! 
 
Effectivement les médecins ne sont pas formés aux conséquences psycho traumatiques, ils méconnaissent la mémoire traumatique, la dissociation (le fait d’être déconnecté de ses émotions pour survivre) et l’amnésie traumatique qui peut durer  des années voire des dizaines d’années. 
 
Ils ne connaissent pas les conséquences sur la santé psychologique et physique qui sont lourdes avec non seulement une grande souffrance mais des dépressions, des phobies, des TOC, des troubles du sommeil, de la mémoire, de l’alimentation, de la sexualité, des conduites à risque, des addictions, et des conséquences cardio-vasculaires, endocriniennes, immunologiques,  etc.
 
Pourtant les connaissances médicales, psychologiques et neurobiologiques ont beaucoup progressées, et de nombreuses recherches ont été faites auxquelles j’ai participé. Et surtout la prise en charge spécialisée pourrait éviter ses conséquences. C’est un problème de santé publique.
 
Pour répondre à votre dernière question, je travaille avec les pouvoirs publics pour que des centres soient répartis dans toute la France. Mon association est nationale mais je suis implantée en région parisienne.
 
Christine: De manière générale, pourquoi une telle absence de reconnaissance de ces ignominies dans notre société à votre avis? Est-ce encore et toujours lié au tabou?
Oui, vous avez raison. C’est lié au tabou sur ces violences, à la loi du silence imposée aux victimes, au déni de la réalité de ces violences ou tout au moins à sa minimisation. Il faut rappeler qu’actuellement moins de 10% des victimes de viols portent plainte. 
 
D’autre part, il y a souvent une confusion entre violences sexuelles et sexualité, or il ne s’agit absolument pas de désir sexuel du côté de l’agresseur mais d’une volonté de destruction, de domination et de soumission d’autrui. 
 
De plus, la  loi du silence, la culpabilité et la honte qui sont imposées aux victimes par les agresseurs mais aussi par les proches et beaucoup de ceux qui sont censés les protéger, les accompagner ou les soigner aggravent cette situation. 
 
Enfin les violences sexuelles (surtout quand elles touchent des enfants, plus de 50% des viols sont commis sur des mineurs) sont impensables pour la plupart des personnes, elles n’ont pas envie de savoir l’horreur des sévices sexuels commis, et les victimes ont souvent beaucoup de mal à pouvoir en parler en raison de la réactivation de leurs traumas (mémoire traumatique) et de la peur qu’on ne les croient pas ou qu’on les jugent comme c’est là aussi trop souvent le cas. 
 
Christine: Pensez-vous que les mentalités des acteurs médico-sociaux et des politiques vont évoluer concernant les violences sexuelles? 
Je l’espère, nous travaillons à ce que les mentalités évoluent. C’est pour cela que j’ai écrit ce livre. Actuellement nous sommes entendues par les pouvoirs publics. Il y a un énorme besoin d’information, de sensibilisation et de formation. Il faut lutter contre les stéréotypes et la méconnaissance de la réalité des violences sexuelles pour que les victimes ne soient plus abandonnées sans protection, sans soins, sans justice rendue, comme c’est malheureusement le cas en ce moment dans la grande généralité des cas.
 
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Présentation du chat:
  
Qu'est-ce que la violence sexuelle? Où commence-t-elle? Est-ce un problème de santé publique ignoré? Que faire en cas de violences? Comment s'en sortir? Le phénomène ne touche-t-il que les femmes? 
 
Muriel Salmona est psychiatre spécialisée en psycho traumatologie et présidente de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie
 
Elle publie Le livre noir des violences sexuelles (Ed. Dunod), un ouvrage pour dénoncer le silence autour des violences sexuelles et aider les victimes à s'en sortir.