Sexisme et jeux vidéo: Vous avez interviewé la «gameuse» et féministe @Mar_Lard

VOS QUESTIONS Elle a prouvé par a+b que le milieu Geek a un sérieux problème de sexisme. @Mar_Lard est venu à votre rencontre (virtuelle)...

Christine Laemmel

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[Le chat est terminé]

L’heure tourne, je dois malheureusement m’arrêter là... Navrée de ne pas avoir pu répondre à toutes vos questions, elles étaient très nombreuses et certaines auraient méritées un article à elles seules! J’espère avoir clarifié certaines de vos interrogations. Bonne soirée à tous et merci pour votre présence!

Le Malkavien: Ne pensez-vous pas, chère demoiselle, être allée un peu loin? Je n'ai pas le temps de développer sur la raison de cette question, je vous laisse donc y répondre librement!
Non, cher damoiseau. Que ce soit l’article sur Joystick ou le dossier du 16 mars, je les réécrirai tous deux à l’identique aujourd’hui.

Kevin: Comment penses-tu pouvoir combattre le sexisme en imposant une vision sexiste du débat, à savoir que seules les femmes puissent parler pour les femmes à propos du harcèlement, de la «rape culture»? Les hommes seraient-ils incapables de savoir faire des parallèles avec des situations analogues pour pouvoir en parler?
Il ne s’agit pas de dire «les hommes ne peuvent pas en parler», il s’agit de dire «les hommes ne peuvent pas en parler à notre place». Dès qu’on parle de misogynie, une nuée d’hommes s’emparent du débat pour en disserter de façon «raisonnable»: la parole des femmes est écartée sous prétexte qu’elle serait «partie prenante», alors que les hommes sont considérés comme «neutres»...En d’autres termes, on a un refus absolu de considérer le biais de genre dans certaines violences comme le harcèlement sexuel ou le viol (91% des victimes sont des femmes, 99% des violeurs… des hommes http://bjs.gov/content/pub/pdf/SOO.PDF).. On peut comprendre intellectuellement le concept d’une oppression mais on ne peut pas la vivre à la place des concernés. La peur du viol par exemple est quelque chose qui est inculqué aux femmes depuis leur plus jeune âge : et si vous nous écoutiez quand on en parle, plutôt que de vouloir nous l’expliquer ?
 
Sur le sujet : 
- http://www.crepegeorgette.com/2013/03/27/hommes-et-feminisme/
- http://communismefashion.wordpress.com/2013/03/20/ca-suffit-les-conneries/
- http://www.crepegeorgette.com/2013/04/01/promis-on-parlera-des-hommes-gentils-un-jour/
- http://cafaitgenre.org/2012/07/14/bingo-feministe-et-mansplaining/
- http://www.pearltrees.com/#/N-u=1_473501&N-p=50013409&N-f=1_5500360&N-s=1_5500360&N-reveal=5&N-fa=3954293
Orlane: Je conçois que la phrase parue dans Joystick vous ait choqué concernant le «viol» de Lara Croft dans son dernier opus mais avez-vous joué ou testé le jeu? En effet JAMAIS il n'a été question d'un viol. De plus, cette scène finit sans qu'un centimètre de peau de Lara ne soit dévoilé et elle se défend admirablement de son agresseur. Sinon on ne peut pas continuer le jeu. Avec ces informations, comprenez-vous mieux la parole du journaliste qui n'utilise pas le mot «excitant» dans le sens sexuel du terme mais dans le sens «enthousiasmant» ?
Attention: Mon article d’Août ne parle pas du jeu, mais du traitement qui en a été fait par Joystick. Car précisément, comme vous dites, le jeu ne contient pas d’agression sexuelle: c’est bien le journaliste qui a projeté ses fantasmes sur ce que l’on savait alors du jeu... Et c’est ça qui était insupportable. De plus, le marketing du nouveau Tomb Raider a été absolument vomitif: Le producer expliquant que le joueur masculin allait avoir l’occasion de «protéger» la Lara Croft vulnérabilisée, la bande-annonce sexualisée, voyeuriste mettant en scène la souffrance de l’héroïne... Le journaliste de Joystick a extrapolé sur ces éléments pour partir dans un délire sur l’excitation procurée par des sévices sexuels...
 
Entre-temps le jeu est sorti et comme vous dites, il est bon, bien au dessus de son marketing vomitif. Il n’est pas exempt de problèmes au niveau sexisme (caméra baladeuse, gémissements INCESSANTS et cette curieuse mode de vouloir «humaniser» les personnages féminins trop fort en les affaiblissant, vulnérabilisant, façon Metroid : Other M...). Mais il est bon, il met en scène une Lara qui est enfin son propre personnage et annonce un renouveau intéressant à la série.
 
Platon: Que répondez-vous aux éditeurs qui disent que les jeux avec des héroïnes ne se vendent pas?
C’est ce qu’on appelle une prophétie auto-réalisatrice... Les éditeurs sont des personnes du milieu comme les autres, façonnés par ses préconceptions! Ils rechignent à prendre le risque : http://www.eurogamer.net/articles/2013-03-19-why-publishers-refuse-games-such-as-remember-me-because-of-their-female-protagonists
 
Et quand ils le prennent, ils ne se donnent pas la peine de marketer le jeu! http://penny-arcade.com/report/article/games-with-female-heroes-dont-sell-because-publishers-dont-support-them
 
Qui plus est, de nombreux jeux ont prouvé le contraire: Metroid, Tomb Raider, Portal...
 
Kyalie: J'ai cru comprendre que tu travaillais dans le jeu vidéo, es-tu développeuse? GD?
Je suis encore bien jeune... Je boucle juste mes études, et je me lance dans ce que j’espère être une longue carrière dans le milieu du jeu vidéo! Actuellement, je suis stagiaire dans une petite entreprise très créative qui créé des jeux vidéo, des jeux de plateaux, des livres-jeux...Je m’y plais comme un poisson dans l’eau et en tant que stagiaire, je peux toucher un peu à tous les aspects  de la création des jeux: brainstorming, game design, développement, marketing... A terme, j’espère bien poursuivre dans la voie du game design! Parallèlement, j’ai énormément d’idées et de projets personnels pour des jeux indépendant... A suivre.
 
Zolive Net: Dans les jeux vidéo, c'est toujours le prince qui délivre la princesse. Que pensez-vous de ces pères qui ont modifié des jeux comme «Donkey Kong» (Mario se retrouve kidnappé, c'est la princesse qui doit le sauver) ou encore «Zelda» (Link se fait kidnapper, c'est Zelda qui le sauve) pour faire plaisir à leurs filles?
Ces initiatives sont très parlantes: il y a si peu d’héroïnes satisfaisantes pour des petites filles, si peu de «role models» qu’il faut les créer en transformant des personnages masculins... Et on se rend bien compte que ça ne change pas grand chose au jeu! Ces initiatives sont formidables, un bon moyen de reprendre la main sur le média et d’envoyer un message aux créateurs. Par contre, les réactions misogynes qui accueillent ces initiatives sont souvent très inquiétantes...
 
Raoultee: Tes prises de parole sur le sexisme dans les jeux-vidéos ont fait énormément de bruit, penses-tu que cela aura un écho jusqu'à certains développeurs et espères-tu un impact positif? Et que penses-tu de ceux qui pensent que tu défends un certain politiquement correct dont le jeu-vidéo aurait été jusque là préservé?
Je l’espère très fort... Les réactions jusqu’ici sont bien au-delà de mes espérances, et un nombre incroyable d’hommes m’écrivent pour décrire leur prise de conscience. «Je ne savais pas, j’ai fait partie de ce système, j’y ai contribué en faisant ci, en disant ça; maintenant je me rends compte que c’est problématique, je vais changer de comportement, je vais faire ci ou ça pour améliorer les choses». La prise de conscience, c’est vraiment le premier pas. On observe déjà quelques effets d’ailleurs: tout récemment, un magazine de jeu vidéo a publié une news sexiste qui d’ordinaire serait passée comme une lettre à la poste... Mais là, de nombreux internautes ont immédiatement réagi en mettant mon dossier en lien. Parler du problème, ça le rend visible, et c’est le premier pas...
 
Quant au «politiquement correct»! A ma connaissance c’est toujours un argument pour revendiquer la liberté d’être un «connard» en toute impunité, sans devoir affronter aucune opposition ni conséquence. Ce qui est désigné ici sous le nom péjoratif de «politiquement correct», c’est la revendication d’un milieu, de contenus, d’une communauté plus juste, plus riche, plus diverse. C’est dire clairement: «Le système me convient à MOI, je me fiche des autres».
 
Jackinthebox: Que dire de la communauté LGBT dans les jeux et la communauté de joueurs?
Là encore immense question! J’en profite pour signaler ce Kickstarter : http://www.kickstarter.com/projects/gamingincolor/gaming-in-color Son but: un documentaire exactement sur cette question! L’homophobie dans les milieux gamers, quelles solutions pour une meilleure inclusion, etc.
L’homophobie ordinaire qui règne dans les milieux gamers, surtout compétitif, ne rend pas vraiment la communauté accueillante pour les LGBT... «Fag» reste l’insulte de base sur nombre de jeux en ligne, même dans les compétitions professionnelles: https://www.youtube.com/watch?v=R7HbCkU_-cM ou au sein des jeux: http://kotaku.com/5876445/the-unquestioned-homophobia-in-battlefield-3
Les LGBT sont invités à se cacher, se camoufler pour ne pas devenir la cible de haine. En d’autres termes, c’est à la victime de discriminations de modifier son comportement: les haineux, eux, sont tolérés sous prétexte que «c’est dans la culture», «c’est de l’humour», «c’est Internet, c’est comme ça…».
 
Jackinthebox: Je continue de penser qu'il faut pouvoir jouir d'une certaine liberté dans la création. J'aimerais qu'une grande société éditrice prenne le parti et lance un vrai grand mouvement de jeux qui vont à rebrousse-poil des fantasmes standards et propose aux joueurs d'évoluer vers d'autres fantasmes plus sains. N'est-ce pas la meilleure solution au final?
Absolument! Je suis entièrement d’accord avec vous: l’industrie du jeu vidéo est une industrie créatrice au potentiel énorme et encore largement inexploré. Un peu plus d’initiative, un peu plus de prise de risque, un peu plus d’ambition et de maturité dans les thèmes abordés ne feraient pas de mal, car pour l’heure on reste largement coincé dans les mêmes récits stéréotypes (heureusement, le jeu indépendant apporte de plus en plus de créations intéressantes).
 
Certains ont su le faire: Portal est un jeu parfaitement inédit du point de vue du gameplay, de l’univers, de la narration...Valve a pris le risque de bouleverser les rôles genrés traditionnels pour une histoire complexe, passionnantes, et le jeu a été couronné d’un succès magistral.
 
Brice du 13: J'ai cru comprendre que vous avez reçu des menaces, comptez-vous porter plainte ou l'avez-vous fait?
C’est gentil de vous en inquiéter! Non, je n’ai pas porté plainte et je ne compte pas le faire; ce serait un peu difficile tout simplement à cause de la masse de propos orduriers reçus. C’est hélas le propre d’Internet: il est aisé de déchaîner une nuée de haine...
 
C’est surtout l’accumulation, la masse qui fait la violence du cyber-harcèlement!
 
Tibof: Le fait de mettre un personnage féminin peut-il être vu d'une manière du concepteur de jeu, comme un outil marketing auprès du public féminin?
Vous prenez l’exemple de Pokémon: il est particulier, car l’inclusion d’un personnage féminin ici fut le résultat de réclamations. La vague Pokémon a balayé tout le monde, garçons comme filles, dès la sortie des premiers opus ou l’on ne pouvait incarner qu’un garçon... Le rajout d’un personnage féminin, extrêmement simple techniquement, fut donc surtout un moyen pour Nintendo de reconnaître à posteriori l’existence d’un public féminin!
 
Pour répondre à votre question, oui, je suis persuadée qu’un personnage principal féminin aura tendance à attirer l’attention des gameuses par sa simple originalité: «Enfin un jeu qui pense à nous», en quelque sorte! C’est l’une des raisons (parmi beaucoup d’autres) pour lesquelles Portal a beaucoup plu et rassemblé un public très large. Mais attention, nous ne sommes pas dupes... Il faut que ça soit fait avec respect! Il est vraiment facile de distinguer un énième personnage désigné à flatter l’égo du joueur masculin hétéro d’un véritable personnage entier, à l’existence propre.
 
Nowify: Le sexisme chez les «geeks» tend à disparaître. Le milieu a déjà énormément évolué dans cette dernière décennie... Cet article arrive beaucoup trop tard pour le coup car les tendances évoluent (...). Au fond, seules les gameuses ont les moyens de faire avancer les choses directement en jeu. Non?
Enormément évolué? Je ne crois pas. Je dirais plutôt qu’il est resté figé trop longtemps dans un entre-soi masculin excluant, mais que cette situation est devenue plus visible aujourd’hui, notamment grâce à Internet: les exclu.es ont pu partager leurs expériences, faire entendre leur voix... En d’autres termes, les incidents de sexisme ne passent plus inaperçus! Ce qui était invisible autrefois, ce qui semblait un incident isolé apparaît aujourd’hui dans son ensemble: un système, un mécanisme d’exclusion systématique.
 
Et oui, les gameuses (et les développeuses, et toutes les femmes de l’industrie) se battent pour faire changer les choses! En Amérique surtout, on voit de plus en plus de mouvements montés par les femmes du milieu pour bousculer le statu quo. Par exemple, l’opération #1reasonwhy qui énumérait les raisons de l’exclusion des femmes dans l’industrie du jeu vidéo, qui a également permis de mettre en contact des jeunes développeuses aspirant à une carrière dans le milieu avec des mentores plus expérimentées...
 
Quyra: Je ne pense pas que Lara Croft soit un jeu qui dévalorise la femme. Au contraire! On parle quand même d'un personnage fictif censé être talentueuse, combattante, aventureuse. Il s'agit d'une héroïne qui au contraire montre que les femmes peuvent être aussi «badass» qu'un homme. Je ne vois pas l'humiliation ou le rabaissement de la femme. Qu’en pensez-vous?
C’est un sujet très complexe qui mériterait un article à lui tout seul ! Vous avez raison: Lara Croft est devenue un symbole de «femme forte» dans le jeu vidéo, elle a marqué les souvenirs d’innombrables jeunes joueuses. L’une des premières fois que le personnage principal que l’on incarnait dans un jeu était une aventurière débrouillarde, courageuse, flegmatique...
 
Cela dit, il faut bien se souvenir que la création de Lara Croft n’a pas découlé de préoccupations féministes, bien au contraire. A l’origine, c’est bien une création d’hommes hétérosexuels destinée à flatter le regard d’autres hommes hétérosexuels... «Si le joueur doit regarder un cul pendant tout le jeu, autant que ce soit un joli cul!» : voilà la préoccupation qui a dirigé la conception du personnage...En témoigne aussi son fameux tour de poitrine anatomiquement complètement improbable, le résultat d’un zéro de trop à ses mensurations...qui a finalement été conservé, parce «plus, c’est mieux»! Bref, si le personnage est effectivement devenu un symbole par son originalité à l’époque, il convient de se souvenir des vraies raisons qui ont motivé sa création.
 
Nekuro: Avez-vous pu faire remonter cette prise de conscience aux associations et organisations françaises promouvant le jeu vidéo et les activités informatiques? Pensez-vous que la mise en place d'une association, d'une organisation pétitionnant les acteurs de l'industrie vidéoludique pourrait faire avancer les choses? Existe-t-il déjà en France des associations de ce type?
Je crois sincèrement que le combat contre le sexisme de nos communautés se mène au niveau individuel, dans l’esprit de chacun. L’atmosphère misogyne qui pervertit nos milieux est rendue possible par le silence, le déni du problème... Le premier pas, c’est vraiment d’ouvrir les yeux, de voir que nos communautés préférées ne sont pas aussi accueillantes qu’on voudrait le croire, même si c’est difficile. Et ça, c’est le combat de chacun.
 
Cela dit, des associations «geeks féministes» se montent effectivement de plus en plus aux Etats-Unis, en réaction aux incidents récurrents, et elles permettent des actions concrètes de plus grande envergure...Un exemple : les «Creeper Cards» qui permettent de signaler le harcèlement en convention : http://singlevoice.net/redyellow-card-project/
 

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Présentation du chat:

Août 2012. Le magazine Joystick, titre connu dans le monde du jeu vidéo, publie un article sur le jeu Tomb Raider. Imaginant une variante du jeu, où Lara Croft serait violentée. L’idée étant, si l’on résume: «Le harcèlement sexuel et la tentative de viol de l'héroïne, sont terriblement excitants.»

Joueuse avertie, féministe revendiquée et blogueuse à ses heures, @Mar_Lard n’a pas raté l’article. Dans tous les sens du terme. Elle écrit une tribune fournie et tranchante, condamnant «l’apologie du viol» et la mysoginie des lignes de Joystick. Les réactions ne tardent pas. Insultes, menaces: les commentaires et tweets assassins fleurissent pendant des mois.

Tranquillement, @Mar_Lard prépare sa révolte. Le 16 mars, elle publie un billet de blog de 100 pages. «Sexisme chez les geeks : Pourquoi notre communauté est malade, et comment y remédier». Elle y démonte exemple après exemple, le machisme et la violence sexiste du milieu geek, à commencer par celui des jeux vidéo.