Vous avez interviewé Olivier Cachin, spécialiste du rap et de la culture hip-hop

VOS QUESTIONS Le journaliste a répondu à vos questions...

Cédric Garrofé

— 

Olivier Cachin, spécialiste du rap et de la culture hip-hop
Olivier Cachin, spécialiste du rap et de la culture hip-hop — C.GONTHIER // 20 MINUTES

[Le chat est terminé]

Merci aux internautes pour vos pertinentes questions, j’ai mal aux doigts (ben ouais, c’est un clavier PC et je suis un snob du Mac) mais je suis ravi. Retrouvez-moi sur Twitter, à l’adresse @cachinolivier. A très bientôt, tchaxo!

Sezni: Comment te retrouver à la radio, à la télé? Où t’écouter, te voir?
Je suis sur Le Mouv tous les samedis et dimanches de midi à 14h avec mon émission «Collection privée», en compagnie de Sandrine Vendel. A la télé, guettez-moi à chaque clash, chaque disque d’or ou chaque mort: c’est souvent là qu’on me braque une caméra dessus.
 
Lionel C.: Qui est, selon toi, le meilleur rappeur de tous les temps?
The greatest rapper of all times died on march 9.
 
unpereencolere: Je dois certainement venir d’une autre planète. Je ne peux pas comprendre ce langage, je ne peux comprendre que cet «art » puisse utiliser des mots comme assassin pour un nom de groupe, N.T.M., et j’en passe. De quelle culture le rap fait-il l’apologie? D’une véritable rébellion intelligente de nos enfants? Ou bien celle du «tout casser» «ne plus rien respecter», comme le nom si clair de N.T.M. Si c’est cette culture là qui est véhiculée par la Fouine et consors, qui sont en train de nous faire un remarquable numéro de marketing pour s'enrichir uniquement, effectivement, en même temps qu’ils alimentent la violence, il faut arrêter avant que tous les jeunes y laissent la peau.
Je n’ai pas entendu de question, mais je sens un vrai désespoir dans votre diatribe. On ne peut pas plaire à tout le monde, et les rappeurs encore moins que les autres. Pourtant, si vous écoutez attentivement, vous y trouverez du lyrisme et de la grandeur au milieu de la fange : «Les élus ressassent rénovation ça rassure/Mais c’est toujours la même merde derrière la dernière couche de peinture» (IAM).
 
Tournesol: Quels sont vos derniers coups de cœur hip-hop?
S-Crew, le groupe de Nekfeu de 1995, va faire très mal avec son album estampillé «Seine Zoo». Le son travaillé avec Mitch Olivier est d’une rare puissance.
 
gori: J'ai regardé les dernières «Victoires de la musique». Pourquoi n'y-a-t-il pas de catégorie rap/RnB digne de ce nom pour récompenser cette culture musicale, comme les Grammy US, et UK?
On dirait que «rap» reste un gros mot, et voir Tal dans la même catégorie qu’Oxmo me rappelle l’année où Manau avait battu NTM et Solaar. On n’a pas la même culture musicale en France que dans le monde anglo-saxon, cette cérémonie en est la preuve année après année.
 
Tournesol: Bonjour monsieur Cachin. Je me suis régalé de votre émission à l'époque! A quand un DVD Rapline? 
C’est hélas quasiment impossible, pour des problèmes de droits et d’enjeux commerciaux trop dérisoires pour une grosse chaîne comme M6, qui en était le diffuseur. 
 
franckj76: Bonjour Olivier. Je suis un vrai nostalgique de l'époque 1990-2000, je me souviens de ma piaule recouverte des pages de «L'Affiche» et des illustrations de Lazoo mais aussi du mag «Radikal». La richesse de l'époque a bel et bien disparu, les groupes n'émergent plus et le niveau.... Quelle est ta vision du mouvement à l'heure des clashs et du vocoder?
Le logiciel autotune plutôt que le vocoder, en fait. J’avoue que les clashs m’ont amusé et même excité... Jusqu’à TLT.  Là, c’était fini. Je suis facilement nostalgique si je me laisse aller, mais j’essaie toujours de me conformer à ce précepte magnifique lancé par 1995: «Le rap, c’était mieux demain».
 
ShaabaaZ: Bonjour Olivier! Pourquoi qualifie-t-on le trap ambiant de Hip-Hop? Ou est le swing?
Le swing est dans la codéine pour le chop & screw. Pour la trap music, on ne sait pas.
 
Julie34: Salut Olivier! Heureuse de te retrouver ici! Rapline me manque! Petite question... Tu as vu l'hologramme de Tupac Shakur à Coachella aux USA? T'en as pensé quoi?
C’était troublant. J’ai imaginé un futur où les gens iraient voir des concerts d’artistes morts. Curieux concept, non?
 
HipHopAddict: Le rappeur Taipan a avoué qu'au début de sa carrière, les maisons de disque lui ont fait des remarques du type «Pour réussir, tu dois rendre tes textes plus accessibles, toucher un public CAP, BEP (sic!). Là, tes textes sont trop compliqués et pas assez grand public». Que pensez-vous de cela?
Plus on est clair, plus on écrit des chansons mélodiques, plus on a de refrains accrocheurs, plus on a de chances de séduire un large public. C’est un fait. Après, chaque artiste fait ce qu’il veut. J’adore cette phrase que m’avait dite Oxmo Puccino quand je l’interviewais sur la participation du rappeur Harlem à la Star Academy: «Quand on est un artiste, il y a plein de portes qui se présentent devant nous, pas forcément celles que l’on attendait. A chacun de franchir celles qu’ils veulent franchir». Souvent sans chemin de retour.
 
yze2: Bonjour Olivier! Que pensez-vous de la «consécration» de C2C aux Victoires de la musique?
J’avais twitté «grand chelem en vue pour C2C» dès le début de la cérémonie, donc je suis ravi! Comme Birdy Nam Nam qui avaient été les premiers turntablists à recueillir une récompense, ils mettent la lumière sur le deejaying de haut niveau et ont su faire des tubes. Bravo à eux.
 
Fabrice: Suite aux récents événements autour du hip-hop, notamment les clashs successifs, est-ce qu’on n’arrive pas à un niveau où ce genre n’arriverait pas à se renouveller?
Le concept du clash fait référence aux origines du mouvement, c’est donc un éternel recommencement. L’important reste d’avoir des bons textes et un bon flow, comme d’habitude et comme toujours. On notera que pour ce clash là, les codes postaux ont moins été mis en avant. Quand aux émergents moins mis en avant, c’était déjà comme ça à l’époque ancestrale du Nickomouk et de Claude MC.
 
HipHopAddict: Comment expliquez-vous que les rappeurs les plus talentueux soient mis de coté par les maisons de disques?
«Les rappeurs les plus talentueux»: exemple parfait d’affirmation subjective. La même formulation par un fan de IAM en 1996 ou de Booba en 2013 n’aurait pas la même réponse.
 
Samir: Pourquoi le rap est-il si peu présent dans les médias alors qu’il y a des rappeurs comme La Fouine, Booba qui sont en tête des ventes?
Parce que les préjugés contre cette musique sont toujours vivaces, même si la situation a un peu évolué depuis le blackout absolu des débuts.
 
Mohamed et ARTSISELKIN: Pourrions-nous espérer la diffusion ou le retour d'une émission comme Rapline? Tchaxo!
La télé a un peu changé depuis les années 90, et je ne pense pas que les chaines nationales, ni la TNT d’ailleurs, ne soient prêtes pour ce genre de programme. Pourquoi pas sur France télévision, ça serait une belle façon de remplir une mission de service public, non?
 
Nabil: Que pensez-vous de la «variétisation» du rap?
Je préfère Sexion D’Assaut à One Direction. Comme je préférais Alliance Ethnik à New Kids On The Block. C’est la règle du genre: une musique qui sort du ghetto et parle au grand public le fait sous une forme plus populaire. Pour moi, popularité n’est pas nécessairement synonyme de médiocrité.
 
Nardjess: Que pensez-vous du rappeur Youssoupha?
Youssoupha on se connait. Parcours impeccable, tribune dans «Le Monde», album platine après un échec commercial... Le meilleur rappeur a un cheveu sur la langue. C’est lui qui le dit, et c’est la vérité.
 
Xavier: Ne trouvez-vous pas dommage que le rap qui passe aujourd'hui à la radio et à la télé est en total désaccord avec ce qu'est le hip-hop à la base? Comme le dit si bien Lucio Bukowski dans son dernier album «Je me sens plus proche des Punks Anar' que de la Sexion d'Assaut».
N’oublions pas que la «Sexion» sait écrire des vraies chansons, que Maitre Gims a un charisme indéniable et que là où ils sont, ils remplacent un boys band ou un artiste de variétés. Pourquoi haïr systématiquement tout ce qui est commercial plutôt que de se réjouir du succès d’un groupe populaire? Après on peut écouter «La Rumeur» si on préfère, mais il y a de la place pour tous.
 
Mohamed: Bonjour. Des années après l'effervescence et l'apogée du rap en France qui dura de 1995 jusqu'au début des années 2000, quel bilan peut-on tirer?
On est passé d’une musique artisanale à une industrie de masse. Il faut accepter les visages multiples de cette musique plurielle dont on ne peut plus parler au singulier.
 
Ced: quelle est votre album de rap et rappeur préféré?
Mon album français préféré reste la «Première Consultation» de Doc Gynéco.
 
Victo: Pourquoi le mouvement hip-hop est, aux États-Unis, profondément ancré dans leur culture et présent dans les médias? Merci et bravo pour votre travail!
Là-bas, ils ne blaguent pas avec l’entertainment. Et le mouvement hip-hop est l’expression de la communauté noire. De plus, à partir du moment où les disques se vendent, aux USA, les portes des médias s’ouvrent. 
 
Xavier: Ne trouvez-vous pas consternant que des radios, Skyrock par exemple, cautionnent le clash entre La Fouine et Booba?
Skyrock a diffusé les clashs pour ne pas que le buzz se cantonne au net. Après, le débat hip-hop ou pas hip-hop c’est autre chose. Le rap est aussi devenu une industrie, ne l’oublions pas.
 
Nolan: Pourquoi aux Etats-Unis, un rappeur comme Jay-Z est très reconnu, au point d'être invité à la soirée de la Maison Blanche et d'être cité par Barack Obama, comme Young Jeezy. En France, un rappeur est toujours vu comme un voyou... Va-t-on (enfin) évoluer?
En France, l’ego est plus fort que le magot. Il y a des préjugés tenaces contre les rappeurs et contre leur milieu. Aux USA, l’argent suffit à effacer certains préjudices. Ce n’est pas forcément le cas en France, la preuve. A quand Kery James reçu à l’Elysée?
 
Julien Dolivet: Que pensez-vous de Keny Arkana?
J’ai une profonde admiration pour Keny Arkana, que j’ai la chance de connaitre depuis longtemps et dont la sincérité me touche beaucoup. Une femme merveilleuse, une plume acérée, une sensibilité bouleversante. «Victoria» est un de mes morceaux préférés de tous les temps.
 

--------------------------------------

Présentation du chat:

Lundi 4 février au matin, Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne). La voiture du rappeur La Fouine, qui s’apprête à sortir son nouvel album, est la cible de plusieurs coups de feu. Quelques heures après l’incident, le rappeur s'exprime dans Le Parisien: «Les clashs avec Booba, je prends cela à la légère, mais je sais que si ça continue, ça peut mal se terminer […] On est des cons, des bouffons, on donne une mauvaise image de la banlieue, des jeunes des quartiers.» Coup monté ou véritable tentative d’assassinat? On ne le saura sans doute jamais. 

Cet événement interroge surtout le rap, qui reste, trente ans après sa naissance en France, une forme d'expression vocale méconnue et méprisée par une large partie de la société française. 
 
Pour faire le point sur l’actualité chaude et faire un bilan de trois décennies de culture hip-hop, nous recevons Olivier Cachin, journaliste et grand spécialiste rap en France et dans le monde.
 
Pourquoi le rap est-il toujours associé aux problèmes sociaux? Les rappeurs sont-ils des voyous ou des génies du marketing? Comment le rap français a-t-il évolué depuis sa popularisation grâce à des artistes comme Assassin, IAM, N.T.M. ou MC Solaar? Pourquoi le rap est-il toujours vu comme un mouvement culturel contestataire? L'est-il vraiment?