Vous avez interviewé le psychologue Michael Stora sur les relations des enfants avec les écrans

VOS QUESTIONS Le psychologue pour enfants était dans nos locaux...

Christine Laemmel

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Michael Stora, psychologue
Michael Stora, psychologue — Gaelle Labarthe

[Le chat est terminé]

Je me rend compte, à travers la grande majorité des questions, qu’il y a encore beaucoup d’inquiétudes et au-delà des effets des écrans sur le développement des enfants et des adolescents, mon travail de psychologue-clinicien m’a confirmé qu’il s’agit avant tout d’histoires profondément humaines, où les écrans sont désignés comme coupables afin de faire l’économie de se réinterroger sur les liens plus humains. Non, SEGA (ou le virtuel) n’est pas plus fort que toi!

Corentin: Je suis un jeune de 20 ans qui joue régulièrement aux jeux vidéo. Je m'offusque assez régulièrement de voir que certains clichés dénaturent le plaisir que procure le jeu vidéo. Ne croyez-vous pas que ces clichés sont dus à une différence de génération qui existe entre nos parents et nous?
Paradoxalement, alors que les parents ne jouent plus toujours le jeu d’être parents (le jeunisme parental), il est intéressant qu’à travers les jeux vidéos, le fossé générationnel existe. D’ailleurs, plus on diabolise les jeux vidéos, plus les adolescents vont aimer.

Aline: Que pensez-vous des tablettes tactiles pour les enfants?
En regardant de plus près ces tablettes tactiles, je pense qu’elles sont plutôt bien adaptées aussi bien dans leur contenu que dans leurs applications qui sont proposées. Ce que je trouve pour ma part intéressant, c’est que l’enfant puisse manipuler les images comme il manipule d’autres objets. Ainsi l’image n’a plus ce statut «sacré».

Amy : Avez-vous suivi l’affaire Lara Croft, un magazine spécialisé dans les jeux vidéo aurait fait l’apologie du viol de cette héroïne… Qu’en pensez-vous ?
J’ai évidemment suivi cette affaire et j’ai même eu l’occasion de la commenter. Cette affaire repose la question des héroïnes dans les jeux vidéo, de la sexualité des geeks, et du jeu vidéo comme une culture voir un art à part entière...

Gerald : que répondez-vous à tous ceux qui lient tuerie et jeux vidéo?
Que ce soit Erfurt, Columbine ou dernièrement la tuerie lors de l’avant première de Batman, les jeunes qui sont passés à l’acte possédaient déjà en eux une violence inquiétante voir une paranoïa schizophrénique. Aucune étude sérieuse n’a encore fait le lien entre jeux vidéo et passage à l’acte. A l’inverse, des initiatives auprès de jeunes délinquants ont montré que certains jeux vidéo peuvent avoir une fonction curative. Ainsi le jeu vidéo peut avoir une fonction cathartique dans la capacité à se battre contre le monstre intérieur. La capacité à jouer est saine, «tuer n’est pas jouer».

Franck: Êtes-vous, vous-même, un grand joueur de jeux vidéo? Un accro aux écrans?
J’ai été un bébé biberonné aux images télé. Ma formation de cinéaste et mon analyse personnelle m’ont permis de ne pas être qu’un accro aux écrans. J’aime jouer à certains jeux vidéo quand le temps me le permet.

Fifi: Dans quelle mesure les mondes virtuels peuvent-ils éloigner l’ado du monde réel?
Le seul danger que j’ai pu repérer en tant que psychologue est celui de la dépendance, qui ne touche pas n’importe qui. Ce sont des adolescents élevés, éduqués dans la culture de la performance, de la réussite à tout prix. Lorsque ces adolescents sont en échec scolaire, ils s’effondrent et vont utiliser le virtuel comme un moyen de continuer à exister, à se battre et à se rassurer sur leur narcissisme.

Guizmo: En admettant que les jeux vidéo soient bénéfiques, quels jeux conseillez-vous à un enfant de 7 ans?
Vous trouverez dans la plupart des magasins, des vendeurs, mieux habilités que moi à vous conseiller judicieusement. Il y a, en plus, une norme PEGI qui comme le CSA recommande un âge adapté pour chaque jeu. La seule chose que je pourrais me permettre de vous dire, ce serait de ne pas proposer un jeu qui confronte votre enfant à trop d’échecs, dans sa capacité à avancer dans le jeu. Je conseillerais tout de même des jeux comme « Les Pokémons » qui vont favoriser sa mémorisation, sa lecture et d’autres compétences.

Elise: Vous parlez beaucoup des effets positifs des jeux vidéo. Existe-t-il tout de même des risques? Il me semble que jouer sans cesse prive l’enfant d’autres découvertes, comme la lecture ou la sociabilisation. Qu’en pensez-vous?
Les études récentes sur les joueurs de jeux vidéo montrent qu’en grande majorité ils ont une vie sociale, lisent, font du sport. Le débat, qui est d’opposer la lecture aux écrans ne date pas des jeux vidéo. Ma position étant de les considérer comme des activités différentes. L’un n'oppose pas forcément l’autre!

Wesboy: Les rapports humains tendent vers toujours plus de virtuel, est-ce que le développement du virtuel a un impact négatif sur la survenue de certaines pathologies à l'adolescence? (repli social, état limite, déréalisation, schizophrénie). Le virtuel n'est-il pas voué à remplacer le réel tôt ou tard, pour éliminer nos frustrations?
Il faut bien comprendre que certains jeunes qui s’y adonnent de manière folle vont y trouver de manière paradoxale un moyen de se soigner, c’est le principe de «pharmacon» (médicament et poison). Je vous rejoins sur votre dernière réflexion, sur le fait que le virtuel pourrait représenter le nouvel opium du peuple.

Corinne: Ma fille de 5 ans adore regarder la télé. Moi, je souhaite qu’elle dessine, joue à des jeux de son âge. Tant que nous sommes à la maison, pas moyen d'éteindre cette «boite à images». Comment faire pour qu’elle lâche sa télé?
Mon avis, c’est que plus vous allez interdire son plaisir, plus vous allez paradoxalement en faire un objet de plaisir. A nouveau, ce qui crée le désir, c’est le manque. On vous soutient dans la capacité à mettre des limites, mais le danger étant celui de plaquer vos propres idéaux sans être à son écoute.

Stephane: Mon fils de 10 ans nous réclame tous les jours (ou presque) de pouvoir jouer à des jeux vidéo ou utiliser l'ordinateur. Étant assez réfractaire, je ne donne l'autorisation que le week-end, une heure, et parfois pendant les vacances, un peu en journée, une demie heure. Suis-je trop sévère et devrais-je revoir mon mode fonctionnement? Je précise qu'il travaille bien à l'école.
Les enfants ont toujours joué et il est indéniable que le jeu vidéo est devenu pour eux le jouet privilégié. Sans faire de la guidance parentale, je pense qu’il est parfois intéressant que les parents et les enfants puissent jouer ensemble, au risque que le père perde contre son enfant!

westboy: Le travail sur l'outil informatique devient de plus en plus répandu dans les entreprises et on initie les jeunes de plus en plus tôt. Faut-il séparer le ludique du travail? Est-ce une bonne manière de joindre l'utile à l'agréable? Peut-on généraliser à tous les individus?
Freud disait qu’il n’y pas d’apprentissage sans expériences hédoniques. Donc, à nouveau, la question du plaisir reste au cœur de l’interrogation sur la pédagogie classique. Pour l’anecdote, je demandais à un enfant de dix ans ce qu’il pensait de l’introduction des jeux vidéo à l’école. Il m’a répondu que les jeux vidéo, c’est pour jouer et non pour apprendre. En conclusion, mon travail avec des élèves en grave échec scolaire m’a montré que le jeux vidéo par exemple peut être un formidable outil motivationnel. Cependant, il ne remplacera jamais, par exemple, l’apprentissage par cœur.

B: Mon fils de cinq ans et demi joue de temps en temps aux jeux vidéo sur la télé (une heure par semaine et encore ce n'est pas systématique). Il a développé une véritable obsession pour Mario et d’autres personnages virtuels, il ne parle que de ça. Même en ne le faisant plus jouer à ces jeux, il continue de parler d'eux. Tous ses sujets de conversation tournent autour de ça. N'y a-t-il pas un danger qu'il se renferme dans cette bulle?
Parfois les enfants vont d’autant plus évoquer une obsession parce qu’elle est source d’inquiétude chez les parents. C’est une manière de tester les limites. Je me permets de penser qu’une heure par semaine est très peu et va favoriser le désir qui, comme vous le savez, né du manque.

Selfservice: Bonjour, existe-t-il un syndrome de sevrage comme pour d'autres dépendances?
J’ai reçu pendant six ans des jeunes et moins jeunes qui souffraient de dépendance à ce que l’on nomme des «mondes persistants» (exemple: World Of Warcraft). Pour certains, une minorité, lorsque les parents ou les conjoints coupaient la connexion, on pouvait en effet penser à un syndrome de sevrage : colère, rage et dépression.

Emilie: Mon fils de 9 ans est devenu accro aux écrans (Wii, DS, tablette, télévision). Devant son addiction grandissante ces derniers mois, j'ai décidé de le limiter à une heure par jour les jours de classe, deux heures les autres jours. Est ce encore trop? Quel serait le bon schéma pour un enfant de cet âge?
Le terme d’addiction semble excessif mais il est évident que la pratique des jeux vidéo est devenue un nouvel enjeu d’autorité. Entre le jeu vidéo comme nurse digitale et un interdit excessif, votre position semble la bonne.

Pyrah:  Les smartphones et autres tablettes chez les jeunes sont-ils un facteur de déconcentration? J'ai l'impression que les enfants ont de plus en plus de mal à se concentrer en cours, que ce soit au primaire, au collège ou au lycée.
Précisons que ce ne sont pas que les enfants ou les adolescents qui sont dans une forme de compulsion à vérifier leur fil Twitter ou leur profil Facebook! La concentration débute dans les premiers temps de la vie. Pour exemple, l’expérience de l’ennui chez l’enfant va l’aider à mieux supporter sa capacité à être seul et donc à mieux pouvoir se concentrer dans sa vie d’adulte. Sans rentrer dans le détail, je tente de vous dire que nous ne sommes pas tous égaux dans cette capacité à se concentrer.

pogoslam95: Bonjour, existe-t-il des études sur les effets à long terme d'une exposition quotidienne depuis le plus jeune âge aux écrans pour les yeux et aux ondes pour le cerveau? Ne risque-t-on pas dans quelques dizaines d'années une énorme augmentation des cancers ou problèmes ophtalmologiques?
Il n’y a pas d’étude véritablement sérieuse sur l’exposition prolongée aux écrans. A l’inverse, des études scientifiques (SCIENCES) ont montré que, à nouveau, les jeux vidéo développent une acuité visuelle et une grande dextérité dans la coordination main-œil.

Emilie: Nous ne sommes pas de grands fans de télé mais nous sommes assez souvent sur l'ordinateur. Nos téléphones sont tactiles et ma fille joue cinq minutes par semaine environ à un jeu de bulles à éclater. Mais avec la nouvelle génération, les ordis deviennent important, les enfants passent d'ailleurs le B2I (Brevet informatique et internet)... Pensez-vous que ne pas laisser ma fille  de quatre ans et demi plus de 30 minutes par jour devant la télé et ne pas l'habituer aux écrans peut entraîner un retard sur l'acquisition de certaines compétences, notamment en NTIC mais aussi dans l'acquisition de compétences en général?
Tout d’abord, le B2I va évaluer la capacité d’un collégien à savoir utiliser un traitement de texte, allumer un ordinateur, surfer sur Internet (chercher une information)! Plus de 90% des jeunes surfent régulièrement sur Internet, utilisent régulièrement certains traitements de texte, donc on peut se demander si le B2I est en adéquation avec les compétences actuelles des jeunes. Plus sérieusement, des études ont été menées pour montrer par exemple que la pratique des jeux vidéo développe trois types de compétences cognitives: spatialisation en 3D, intelligence déductive et le multitasking. Ces compétences n’ont pas d’utilité directe pour un élève. Par contre, dans sa vie d’adulte, elles sont essentielles. Interdire à un enfant l’accès à Internet ou aux jeux vidéo, c’est le sanctionner dans sa vie d’adulte.

Wesboy:Du fait de la société de consommation le développement de l'outil virtuel tend à devenir petit à petit le moyen principal d'intégration des jeunes. Priver les jeunes de cet outil d'intégration peut-il devenir aussi destructeur pour l'adolescent? Est-ce désormais une obligation morale de disposer de ces technologies?
Il est évident qu’à notre époque, un adolescent qui ne possède pas Internet voire des jeux vidéos sera dans une forme d’exclusion par rapport à ses pairs, à l’image d’il y a trente ans, lorsque un adolescent n’avait pas la télévision chez lui. On peut imaginer que dans 20 ans, ces objets numériques feront tellement partie de notre quotidien qu’ils seront surement moins source d’inquiétude.

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Présentation du chat:

Smartphones, tablettes, réseaux sociaux, jeux vidéo… Les écrans de télévision, d’ordinateur ou de téléphone font de plus en plus partie de notre quotidien. Et donc de celui de nos enfants et adolescents, suscitant l’inquiétude de nombreux parents et spécialistes de l’enfance.

Michael Stora est psychanalyste, psychologue pour enfants et spécialiste des mondes virtuels. Cofondateur de l'OMNSH (Observatoire des mondes numériques en sciences humaines) il s’attache à comprendre les formes d'addiction aux jeux vidéo, aux «chats», aux mondes interactifs.

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