Vous avez interviewé Jul, dessinateur de «Silex and the city»

VOS QUESTIONS L'auteur et dessinateur de bande-dessinée a répondu à vos questions...

Christine Laemmel

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Jul, dessinateur de «Silex and the City»
Jul, dessinateur de «Silex and the City» — Gaelle Labarthe

[Le chat est terminé]

Merci à chacun d’avoir utilisé son pouce préhenseur (et les autres doigts?) pour ce «chat»... («chat» : animal en voie d’apparition au paléolithique). Pour les vrais accros du net, essayez le premier réseau social de la préhistoire : « flechesbook», le réseau social des chasseurs-cueilleurs ! Vous y retrouverez en temps réel toute l’actu vue par le prisme préhistorique de «Silex», ainsi que tous les épisodes de la série animée. A retrouver sur arte.tv/silex ou via la page facebook du père de famille emblématique de «Silex and the city», Blog Dotcom.

Jacques: Est-ce que les Dotcom croquaient l'Apple?
Comme leur nom l’indique, les membres de la famille Dotcom ont une longueur d’avance sur leurs contemporains de l’âge de pierre... Cependant, le fils alter-darwiniste Url serait sûrement opposé à l’hégémonie de la marque à la pomme... Tandis que la fille Web, véritable fashion-victim du quaternaire, serait sensible au design incomparable de cette technologie... Et tout ça, en attendant l’invention de l’agriculture, bien-sûr!

Régis: Est-ce dur de faire une série en français et en allemand? Car j'imagine que les références ne sont pas les mêmes dans nos deux cultures!
Pour l’adaptation sur ARTE, on a soigné la «germano-compatibilité». Je ne peux me mettre à faire de l’humour «allemand», évidemment, mais on a essayé de gommer les références trop franco-françaises et de chercher de l’universel. Le match de foot «Primate Saint-Germain» contre «Olympic Mammouth» de la bd est devenu dans le dessin animé un match PSG / Cavern de Münich!
Et puis on a aussi évité de mettre des enseignes, des pancartes, des graffitis en français, et de jouer surtout avec le doublage... Essayez de regarder sur internet les épisodes en allemands: leur version est assez fidèle à l’originale! «Silex and the City»: toujours ça que les Allemands auront!

Hyppi: Qui est votre «maître» en matière de dessin? Pourquoi?
Beaucoup de dessinateurs m’ont influencé et accompagné, même si le résultat final reste toujours personnel. Entre Reiser et Sempé, entre Pétillon et Gotlib, c’est difficile de choisir un «totem» absolu. Parmi les américains, en dehors de Matt Groening, référence mondiale, le travail de Gary Larson demeure pour moi un «must»...

Ana: Quel thème est le plus facile à parodier?
J’aime bien m’attaquer à des sujets variés: je me lasse lorsqu’il s’agit de toujours traiter d’un même aspect de notre époque. Cependant, suivant l’adage «qui aime bien châtie bien», je confesse une prédilection pour la critique du militantisme écolo : étant moi-même toujours très inquiet de la dégradation de notre environnement, la disproportion entre les discours et les petitesses de la vie de chacun d’un côté, et l’énormité des enjeux planétaires de l’autre,  me semble un sujet inépuisable!

Artishoud: Quel est votre rôle exactement dans la réalisation de la série? Dessinateur? Auteur? Créateur? Vous avez d’autres projets en cours?
Etant aux manettes pour l’intégralité de la série bd (scénario, dessin, couleurs...), j’ai essayé de m’impliquer aussi au maximum dans son passage au petit écran. Du coup, j’ai écris tous les scénarios de l’adaptation, et j’ai suivi en tant que «directeur artistique» la réalisation du projet, sous la houlette du réalisateur Jérémie Hoarau, véritable chef d’orchestre de ce travail impliquant du début à la fin près de 80 personnes! Je travaille maintenant à l‘écriture de la saison 2 ; mais je garde un pied dans l’édition pour la sortie en janvier 2013 d’un recueil de plus de 400 dessins réalisés en direct sur France 5 à la Grande Librairie, l’émission littéraire de François Busnel.

gi: Vous êtes dessinateur de presse encore aujourd’hui, pourriez-vous nous dire, en dessin (ou en texte), ce que vous pensez de ce film qui enflamme le monde musulman? Ou de la réaction de Manuel Valls?
A vrai dire, il y a plein de façon de traiter cette actualité pour un dessinateur de presse. Le film en soi, avec tous les milieux racistes chrétiens américains complètement givrés qui s’en sont emparé, est révélateur de l’agressivité de l’époque et de l’accroissement des tensions entre les cultures... L’hystérie des foules fondamentalistes dans le monde musulman et la disproportion entre l’objet «film de propagande» et la mort réelle d’individus qui s’ensuit est un sujet vertigineux et angoissant, qui mérite aussi d’être mis à distance par le dessinateur. Et le petit jeu politicien entre droite et gauche, avec Manuel Valls au milieu, qui agite la France autour de ces évènement, a un petit côté «dérisoire» qui est aussi du pain béni pour la critique dessinée!

Marie: Pourquoi avoir choisi l’époque du paléolithique? Et pas le moyen-âge? L’Egypte ancienne?
L’idée de remonter dans le temps pour mieux parler de thèmes contemporains ou universels n’est pas neuve: la préhistoire elle-même a déjà souvent été mise en scène: les «Pierrafeux», «Rahan», «Comment j’ai mangé mon père» de Roy Lewis ou bien «Rrrrr» par les Robins des Bois... Cependant, cela reste une époque très inspirante, comme une «page blanche» pour les auteurs, du fait aussi qu’on ne sache réellement pas grand chose de concret. 40.000 ans de recul: quoi de mieux pour parler de l’obscurantisme de notre modernité! Les Gaulois et les Romains dans «Astérix», les cow-boys dans «Lucky Luke», l’Egypte dans «Papyrus», le moyen-âge dans «Johann et Pirlouit» ou dans chez les «Monty Python»... Pas une époque n’échappe cependant à nos fantasmes!

Pogoslam: Est ce que vous essayez de faire ces BD d'actualité (très drôles) en ne blessant personne politiquement? (en n'étant pas trop incisif contre des partis ou des personnes), ou gardez vous une liberté totale et critique?
Je ne me pose jamais la question en ces termes: lorsque un sujet devient important à mettre en scène, c’est comme si il s’impose à moi. Dès lors, il n’y a pas de raison de l’écarter a priori... Ensuite, j’ai une façon de traiter les choses par l’absurde, de mettre en avant le ridicule et le dérisoire de tel ou tel discours ou telle ou telle attitude, sans forcément attaquer les gens de front. Je n’ai jamais eu de problèmes avec des gens qui se seraient sentis attaqués : sans doute parce que je suis ma première victime. En mettant en scène mes propres travers, mes contradictions, cela permet aux autres de ne pas se sentir blessés ou exclus lorsqu’ils deviennent des sujets d’ironie ou de satire... Par ailleurs, mon intérêt pour la politique, l’effroi ou l’indignation que m’inspire l’actualité fait que mon travail demeure toujours très “engagé”... même si je ne suis pas du tout de la famille des donneurs de leçon ou des spécialistes du prêchi-prêcha...

Pogoslam: N'est ce pas trop dur de dessiner pour Charlie Hebdo avec toutes les attaques contre la liberté d'expression aujourd'hui? N'avez-vous pas peur pour votre personne?
A vrai dire, avec mon travail en bande-dessinée et avec le dessin  animé, j’ai eu moins de temps à consacrer au dessin d’actualité. Le travail des dessinateurs de Charlie Hebdo est indispensable à l’esprit critique aujourd’hui... Il est parfaitement compréhensible que des personnes s’offusquent du ton et de l’approche de «Charlie», et le contraire serait préoccupant... Mais ce qui est à la fois absurde et effrayant, c’est lorsque cette opposition ne trouve que la violence comme expression. Soutenir l’intransigeance de Charlie Hebdo ne peut qu’apporter de la liberté à tous, y compris ceux qui sont rebutés par son travail.

Profitrol: Quel est l’intérêt d'adapter une bande-dessinée a l’écran? Qu'apporte le dessin animé par rapport à la BD?
Les personnages de la BD prennent une dimension particulière quand ils passent à l’écran: le fait d’être incarnés par des comédiens les transforme véritablement. En dessinant le tome 3 de la bd parallèlement à la réalisation de la série, je me suis rendu compte que J’ENTENDAIS véritablement les acteurs et leur façon de jouer dans ma tête. Diane de Brassempouy incarnée par Amélie Nothomb; la prof d’Education Lithique incarnée par Sophia Aram; Rahan de la Pétaudière par Clément Sibony... Les acteurs sont devenus partie intégrante de l’univers «Silex»... Et puis à l’écran, on peut aussi jouer sur la musique, les effets sonores, et les parodies de films existants: dans la saison 1 sur ARTE, il y a une parodie de «Intouchables», de «The Social Network»... La saison 2, sur laquelle je travaille, verra une parodie de Rabbi Jacob et d’Amélie Poulain...

Robin: Bonjour. J'ai lu toutes les BD cet été et j'ai été très agréablement surpris de l'adaptation télévisuelle. Y-a-t-il d'autres tomes de prévus? Arte vous laisse-t-il une liberté totale? Où trouvez-vous toute votre inspiration?
La série bd est initialement prévue sur 4 tomes, et le 3è vient de sortir... Mais on s’aperçoit que l’univers de Silex est suffisamment riche pour pouvoir intégrer des thèmes contemporains en permanence... Finalement, dès que quelque chose vient sur le devant de la scène, que ce soit social, politique et culturel, on a envie de le voir se transposer au Paléolithique... Peut-être «Silex and the City» vivra-t-il encore longtemps ! (ceci dit, comme le calendrier Lémurien prévoit la fin du monde pour -40.012 avant JC, ça limite les possibilités!). En tout cas, ARTE m’a toujours laissé une grande liberté dans les épisodes... Les seules contraintes sont financières: si j’étais diffusé sur CNN, ce serait l’inverse!

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Après la minute vieille, la chaîne Arte continue sa route vers l’humour avec la série courte Silex and the city diffusée du lundi au vendredi à 20h45. Chaque épisode aborde, sous les traits de la famille Dotcom, vivant au paléolithique, un sujet de société contemporain: «Machisme et parité, retraite à 25 ans, immobilier avec l’explosion du mètre carré troglodyte, nucléaire avec l’explosion du volcan…» explique le mini site consacré à la série.

Silex and the city est à l’origine, une bande-dessinée créée en 2009 par Jul, dessinateur de presse. Professeur d’histoire chinoise à l’université, il a dessiné pour le Nouvel Observateur, la Dépêche du midi, Marianne, Charlie Hebdo. Depuis 2000, il collabore également à l’Huma, aux Echos ou encore à Fluide Glacial. Jul est également l’auteur de l’album Il faut tuer José Bové en 2005 ou du Guide du Moutard pour survivre à 9 mois de grossesse, qui a reçu le Prix Goscinny.