Voyages : Du récit au récif, du tourisme au poncif

— 

Officiellement ce manuel s’adresse aux« exploraseurs». Oui, ces voyageurs qui, dans les années 80, ont commencé par vous tourmenter avec leurs soirées diapos, puis qui sont passés aux interminables films sur leurs vacances dans le désert, avant d’apporter aujourd’hui leur ordinateur portable au café pour vous montrer l’ensemble de leurs 2946 photos numériques prises en 10 jours. Mais en réalité, le livre s’adresse à leurs victimes, trop contentes de trouver un allié en la personne de Matthias Debureaux, un écrivain qui porte bien mal son nom puisqu’il gagne sa vie en parcourant le monde pour Les échos et Citizen K.
« De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages » (1) est une somme de perles. De phrases entendues ici ou là, insupportables, prononcées par ceux qui, « rincés d’images grandioses et de rencontres magiques, n’ont plus qu’une idée en tête : nous caillasser d’anecdotes, de leçons de vie et d’idéal ». En exergue, une phrase de Sacha Guitry donne le ton : « Les voyages, ça sert surtout à embêter les autres une fois qu’on est revenu ». Et l’auteur ne voit qu’une solution : « il faudrait imposer une mise en quarantaine au voyageur qui revient ». Sauf que « des mois, des années plus tard, il ne perdra jamais une occasion de se souvenir ». Alors, perdu pour perdu, autant se moquer. Pas du touriste de base, conscient de sa condition. Mais plutôt, de celui qui ne veut pas faire touriste, qui ne pense qu’à rencontrer les vrais gens, pour pouvoir le raconter plus tard.
Le livre, qui contrairement aux récits moqués, ne s’étend pas en longueur (une quarantaine de pages), conseille. « Inventez des proverbes tibétains ou reprenez des citations célèbres, sur le modèle de « Voyager c’est …» au choix « une grande claque à l’intolérance », « réapprendre à être humain », « une grande introspection »… Pour exciter la curiosité, insinuez : « « C’est comme l’Afrique, ça ne se raconte pas… » Evident mais fort bien pointé, le « Précisez que vous voyagez  comme les locaux. Vous prenez le bus comme les locaux Vous achetez des billets de quatrième classe comme les locaux. Et vous faites popo comme les locaux. » Le pauvre Debureaux a dû entendre 1000 de ces récits sur les rencontres avec « ces êtres qui ont un grand nombre de leçons à donner à nos sociétés dites développées » et sur leurs sourires qui sont quand même « autre chose que la tête des gens dans le métro. » 1000 anecdotes de ces exploraseurs qui « adorent vagabonder, errer fureter au hasard des ruelles et rôder la nuit, là où la police n’ose plus s’aventurer. » Qui « nomment l’oisiveté imprégnation » et qui « prétendent avoir lancé la vogue d’un pays, en regrettant qu’il ait perdu sa fraîcheur d’antan », d’avant les hordes de touristes. Le seul souci après la lecture du bouquin, c’est que vous n’oserez plus raconter vos vacances. En même temps, si vous y réfléchissez bien, après l’initiale formule de politesse qui consiste à savoir si « ça s’est bien passé», personne ne vous l’a vraiment demandé.
Michaël Hajdenberg

(1) De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages, éditions Cavatines, 6 euros.