Journal de bord d'un passager sans bagages

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La grippe aviaire progressait vendredi vers l'Ouest de l'Europe, l'Allemagne, l'Autriche et la Slovénie confirmant de nouveaux cas de H5N1, une forme du virus transmissible à l'homme et potentiellement mortelle.
La grippe aviaire progressait vendredi vers l'Ouest de l'Europe, l'Allemagne, l'Autriche et la Slovénie confirmant de nouveaux cas de H5N1, une forme du virus transmissible à l'homme et potentiellement mortelle. — Pascal Guyot AFP

La rubrique, « J’ai testé pour vous », c’est souvent pour un journaliste l’occasion de se faire plaisir. Le Kitesurf , le saut en parachute, obtenir un rendez-vous avec Monica Bellucci, tout est imaginable. Mais il arrive aussi que le test soit involontaire. Du genre « on m’a fait tester pour vous ». En l’occurence la perte du bagage pendant le vol en avion. Pas triste.

Le 1er jour : un pressentiment et un secret espoir

Le réveil a sonné à 3h15 du matin. A 6h, il faudra bien décoller de Palerme, quitter la Sicile, ses mers chaudes, ses quartiers délabrés, ses pizzas, mais là n’est déjà plus la question. Horaire de merde, pour une journée qui s’annonce pourrie. Objectif : Paris Charles de Gaulle, via Rome, et une escale de trois heures. Dès l’enregistrement à Palerme et hors paranoïa pouvant guetter tout individu sain à 5 heures du matin, un doute s’installe. A l’accueil, un autocollant transit a été accroché aux quatre bagages. L’un d’entre eux, la tente, jugé trop encombrant, est enregistré séparément. Au moment de la déposer sous une fenêtre, seule, devant un local sans âme, ça sent les adieux. Il ne faut que deux secondes pour la déplier. Mais il en faudra peut-être bien plus pour la retrouver. Café, petit regard échangé, et une question : « C’est quoi la cote pour que nos bagages soient pas à l’arrivée ? ». La réponse fuse : « Une sur trois. Ou alors peut-être qu’on aura que la tente ». Bien pensé, mais encore trop optimiste.
Après une attente interminable, un retard d’une heure et demi sur le Rome-Paris, (déjà pour une histoire de bagage enregistré alors que le passager a disparu), et même une bagarre avortée de justesse avec une sorte de vieux Materazzi pressé, vient la fameuse attente du tapis roulant. Celui-là même qui fait tant rigoler quand on est petit, sur lequel on rêve de s’asseoir, de courir, de rouler, et qui, adulte, se transforme en cauchemar, au fur et à mesure qu’il délivre des bagages étrangers. Après Prague, après Séville, voilà donc la perte à Paris. C’est moins effrayant, On pourra se faire comprendre en français, et on a quelques rechanges à la maison. Surtout, avec l’expérience, il est facile d’anticiper. Au bout de 20/25 minutes, ils sont encore une quinzaine à regarder fixement le tapis, à voir défiler, toutes les 3 minutes 15, la même valise noire, la même tente verte (que vous avez un moment pris pour la vôtre), le même sac à dos usé. A qui appartiennent-ils ? Mystère. Peut-être à un Saoudien qui les attend déséspérément à Johannesburg. Ou plus simplement à la compagnie aérienne, qui les dispose à l’arrivée d’un vol pour faire croire aux passagers qu’un espoir subsiste.
Mais il est déjà temps de fuir, pour éviter la trop longue queue. Et de décrire chacun des sacs perdus, ce qu’ils contiennent, de prendre un numéro de dossier et de livrer son numéro de téléphone. Pour la forme, il faut gueuler. Un peu au moins. Mais cette fois, le cœur n’y est pas. A chaque épisode précédent, les bagages ont été vite retrouvés, et livrés à domicile quelques heures plus tard. Cette fois, cela évitera même d’avoir à se les trimballer dans le RER. Petit doute tout de même : « c’est incroyable le nombre de bagages égarés sur Al Italia », confie Air France, pas malheureuse de pouvoir cracher sur les concurrents. Et depuis ce matin, c’est de la folie. » Mais, bon, « on vous fait signe quand il y a du neuf ». On quitte l’aéroport serein, à peine troublé d’avoir perdu presque deux heures sur cette dernière journée de vacances.

Le 2e jour : ca se complique

Au bureau, ca fait une anecdote à raconter. Typiquement le genre d’épisodes qui intéressent plus que la description de la cathédrale de Cefalù, qui de toute façon se mélange déjà un peu dans votre esprit avec celle d’Acireale. Bref, en attendant, toujours pas de nouvelles. Al Italia ne répond pas. Sur le site Internet, le « Woldtracer » ne touve pas trace du dossier. Et au service bagages de Roissy (0,15 euros la minute), on n’a pas plus d’idée de ce qu’ils sont devenus. La veille, l’hôtesse avait fait miroiter un chèque de 100 euros, pour rembourser l’achat des produits de première nécessité. Elle s’était trompée. Cela n’est prévu que lorsqu’on arrive quelque part. Pas quand on revient chez soi. Qui n’a pas deux brosses à dents ? Qui est assez idiot pour emporter la quasi intégralité de ses caleçons en vacances ? Cette fois, l’impatience gagne. « S’ils ne sont pas retrouvés au bout de 21 jours, une indemnisation est prévue ». En attendant, il va donc falloir tenir. Mais c’est quand même fou cette fréquence de perte, non ? « Bah en face de moi, ils disent que c’est la cinquième fois en un an et demi », répond benoîtement l’hôtesse. « Mais ils sont généralement égarés. Très peu sont définitivement perdus. » Un vague espoir renaît.

3e jour : l’angoisse monte

Les premiers signes physiques se manifestent. Les poils poussent, le rasoir manque. A-t-il été attaqué par la crème solaire, qui se serait échappée de son tube, au fond de la poche extérieure du sac à dos ? Ce n’est pas Roissy qui le dira : « on n’a pas encore réussi à localiser vos bagages». Al Italia non plus. Leur bureau de réclamations n’est ouvert qu’entre 10 heures et midi. C’était raté hier, mais ce le sera aussi aujourd’hui. Car le numéro est entre temps devenu « non attribué ». Cela semble tourner au complot. Le numéro indiqué dans les pages jaunes, lui, fonctionne. Mais au bout de quelques secondes, le serveur vocal raccroche automatiquement. Exactement comme quand on appelle Alice, cet opérateur rital de téléphonie, qui fait poireauter pendant trois heures au téléphone, avant de couper subitement, sans prévenir. Exactement comme une insulte sur une maman et sur une sœur qui serait jetée à la figure. Mais attention, ne pas tomber dans l’Italophobie primaire. Revenir à du sûr, des chiffres. Et là, surprise : Al Italia, selon les statistiques de AEA (Association of european Airlines) serait classée 10è sur 25, avec un taux de 11,2 bagages en retard sur 1000 passagers au premier trimestre 2006. Pour ce même trimestre, Air France présentait lui un taux de 16 pour 1000. Loin derrière Air Malta, qui avec ses 4,5 bagages pour 1000 se classe en tête des compagnies européennes, mais qui, il faut bien l’avouer, ne dessert que peu de destinations depuis la France… Tant pis, selon Air France, les bagages définitivement perdus ne représentent de toute façon que moins de 1 bagage sur 1000. « Un sac peut faire le tour du monde, il finira toujours par revenir.» On commence à en douter.

4e jour : au compte-goutte

Hier soir, le doute a précédé le sommeil : « Tu crois que je vais devoir me racheter toutes mes robes d’été ? Et le sac que tu m’avais offert, t’imagines s'ils l’ont perdu ? » Pas d’insomnie pour autant. Mais un réveil brutal. A 6h55, le téléphone sonne. Premier réflexe : l’éteindre. A 6h56 : le téléphone de ma copine sonne. Son premier réflexe : l’éteindre. Sauf que ça fait tilt dans la tête. Quelqu’un qui veut absolument nous joindre à 6h du mat’, c’est qu’il se passe quelque chose de grave. Vite, écouter le message. Au bout du sans-fil, une voix blanche cachant un enthousiasme qu’on imagine pourtant débordant puisqu’Air France n’a pas pu attendre deux heures de plus pour nous annoncer la nouvelle : « Nous avons retrouvé vos bagages. Nous vous livrerons avant 13h30. » Soulagement malgré l’énervement du réveil, suivi d’une légère angoisse : qui va pouvoir rester à la maison toute la matinée ? Mademoiselle se sacrifie en espérant que les « livreurs » ne se présenteront pas trop tard. Pour ma part, je me sens plus détendu, mais moins quand même que mon dernier caleçon, troué, usé, et dont l’achat doit remonter à 1991. Peu importe, ce soir, retour à la civilisation. Crois-je. Car à 13 heures, quand le livreur se présente, il n’apporte qu’un seul bagage. Le fameux sac offert. C’est déjà ça, mais ça reste maigre. A 16 h, nouveau coup de fil. « Nous vous livrerons des bagages entre 16h30 et 20H. Combien ? « Un seul ». Génial ! Avec de telles fourchettes horaires et une telle dissémination, autant consacrer notre vie toute entière à la récupération des sacs. « Mais on peut aussi vous livrer entre 20h30 et minuit ». Ah, on nous laisse finalement le choix : perdre notre emploi, ou notre vie sociale. Trop bons. Merci Al Italia, qui ne répond toujours pas. En attendant, deux bagages sont encore dans la nature puisqu’apparemment, chacune des valises avait décidé de prolonger les vacances de son côté.

5e jour : les retrouvailles

Hier soir, peu après 23 heures, un jeune homme nous a livré deux bagages à domicile. Et oui, mon sac a enfin été retrouvé ! Il est mal fermé, preuve qu'il a été ouvert. En même temps, c'est normal, la compagnie se devait de vérifier qu'il contenait les éléments top-secret que j'avais accepté de divulguer afin qu'on puisse l'identifier. Des fois qu'ils soient des dizaines de grands sacs à dos gris et bleu Go Sport à se promener au beau milieu de l'aéroport de Palerme.
Mais pas de panique : apparemment, tout y est. La mafia sicilienne n'aurait rien, absolument rien prélevé. Ce qui m'étonne, c'est qu'ils aient mis quatre jours à se rendre compte que ma serviette bleue-dauphin encore humide achetée chez Carrefour était trop immonde pour être revendue. Quatre jours pour s'apercevoir qu'aucune dope n'était fourrée à l'intérieur ; que le sac à dos lui-même ne valait rien et que même sous la menace d'une arme blanche, aucun touriste n'aurait consenti à le racheter. Ma tente en revanche, ma chère tente, est toujours portée disparue. Absolument pas localisée.
Serait-elle à Rome, comme semblent y avoir squatté les autres bagages ? Possible. Mais possible que non, explique aussi Roiss : « Avec les Italiens, on ne sait jamais. » Pas faux : Car le standard d'Al Italia est lui aussi porté disparu. Comme une partie du service de presse Air France, d'ailleurs, envolé. Mais à Roissy, on a beau s'obstiner, revenir à la charge quotidiennement, le service bagages ne lâche rien, et confirme qu'aune compensation n'est prévue. « Sauf preuve d'un fort préjudice professionnel, si vous fournissez la facture, et la preuve dudit préjudice. » Pas commode.
Quatre bagages peuvent donc s'arrêter à Rome pendant quelques jours en toute impunité. Dommage que les voyageurs ne puissent faire de même. « Tiens sympa, une petite escale dans la capitale italienne. Plutôt que de prendre la correspondance immédiate, si je me prenais la journée pour visiter le Vatican. Et puis j'embarquerais dans l'avion du soir. Comme si de rien n'était. Gratuitement. Sauf fort préjudice prouvé par la compagnie aérienne, bien entendu ! »

Les 6e, 7e et 8e jours : pas de nouvelles

Le 9e jour : un contact

Ce matin à 11h44, j’ai réussi à joindre Al Italia. Je sais, c’est énorme, j’en tremble encore. Depuis une dizaine de minutes, une voix enregistrée m’assurait que quelqu’un allait bientôt me prendre en ligne, mais sincèrement, je n’osais y croire. Et puis soudain, une voix, humaine, authentique, qui réagit et tout, sans qu’on ait besoin d’appuyer sur étoile. Huit jours que j’attendais ce moment pour pouvoir les incendier ; dix minutes que je m’attachais à ciseler chacune de mes formules : « C’est scandaleux », « inadmissible », «même le service après-vente de Noos est mieux foutu», «j’ai eu plus de facilité à joindre le médecin de Fidel Castro», «plus jamais je ne reprendrai Al Italia et j’en parlerai à tous mes amis et j’en ai plusieurs, et même des très hauts-placés, etc, etc.»

En fait, j’ai été nul. Trop calme dans un premier temps, trop ironique ensuite, et pas assez méchant. Peut-être parce que j’ai vite compris que tout l’enjeu serait de garder mon interlocutrice plus de 7 secondes au téléphone. Car pour seule réponse, j’ai d’abord eu «écrivez nous l’adresse patati patata à Rome, le service centralisé de recherches fera le nécessaire. » Quant à savoir ce qui a bien pu se passer avec les valises, c’est une autre histoire. Il faudrait inventer la machine à remonter le temps ou retrouver les vidéos de surveillance pour pouvoir lire sur les lèvres des bagagistes. Mais Al Italia se refuse à l’envisager. Elle considère benoîtement que « l’erreur est humaine» (errare humanum est, murmure-t-on à Rome), sauf que moi persevare injurium. « Je ne sais pas, peut-être que l’étiquette s’est arrachée, monsieur». C’est agaçant ces gens qui restent polis quand on les insulte. Et qui racontent n’importent quoi : depuis quand une étiquette s’arrache-t-elle d’elle-même ?

Avec le courrier, il faudra fournir au bas mot une soixantaine de pièces justificatives. Des souches des billets au constat d’aéroport en passant par les étiquettes (lesquelles ?), un nouveau descriptif des bagages ou encore les cartes d’embarquement. Un peu plus et ils exigeaient le ticket de métro vers l’aéroport du voyage aller.

Mais venons-en aux indemnités, ma véritable obsession. Celles par lesquelles je vais enfin pouvoir me venger en déclarant que dans ma tente, oui madame, j’avais joint mon tout nouvel écran plat que je transporte partout avec moi, mon ordinateur portable comme tout bon journaliste, ma montre rollex-or que mon grand-père a caché dans ses fesses pendant la guerre, et mon vieux chien, dont nul ne peut mesurer la portée affective. Hein ? Quoi ? « Expliquer le préjudice» alors que ça fait huit jours que je ne peux plus dormir sur mon balcon, regarder platement la télé, sentir ma rollex et m’amuser avec Rex. Et il faudrait en plus que je produise des factures ? De toute façon, « les responsabilités de la compagnie aérienne sont limitées comme prévu dans le contrat lors de la vente des billets et nul n’est censé transporter autre chose que des vêtements dans ses valises. » Et mon rasoir alors ? Au moins ça. Si j’ai dû m’en racheter un, en «première nécessité» ? « La demande sera examinée». Point barre. Pour seule information pécuniaire, j’obtiendrai que « généralement, après étude du dossier, et s’il y a vraiment un préjudice, la compagnie rembourse jusqu’à 50% du produit, donc du rasoir ». Allez, rendez-moi ma tente, maintenant. Et qu’on n’en parle plus.

Michaël Hajdenberg