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Les années fiolesPremière sorcière au bûcher, Angèle de la Barthe est-elle une fake news ?

Toulouse : Première sorcière condamnée au bûcher, Angèle de la Barthe n’est-elle pas qu’une fake news ?

Les années fiolesLa Toulousaine Angèle de la Barthe aurait été la première sorcière brûlée en 1275. Entre mythe et réalité, « 20 Minutes » vous dévoile à l’occasion d’Halloween les vies des sorcières et sorciers de chez nous
Illustration d'un bûcher lors de la chasse aux sorcières.
Illustration d'un bûcher lors de la chasse aux sorcières.  - Wikipedia / Wikipedia
Béatrice Colin

Béatrice Colin

L'essentiel

  • A 20 Minutes, on aime les histoires où se mêlent poudre de perlimpinpin et la bave de crapaud. Pour Halloween, on vous propose une série sur les sorciers et les sorcières de chez nous.
  • Egérie des adeptes du sabbat, la Toulousaine Angèle de la Barthe aurait été la première victime de la chasse aux sorcières menée par l’Inquisition en 1275.
  • Mais cette histoire serait une invention datant du XVIIe siècle, un récit inventé de toutes pièces, plus vrai que nature, à des fins de sensationnalisme à une époque où les bûchers brûlent encore dans le Midi de la France.

Pour certains, elle fut la première victime de la chasse aux sorcières qui sévit durant plusieurs siècles en Europe. Angèle de la Barthe a même des fans qui n’hésitent pas à prendre son pseudo sur les réseaux sociaux. Dans l’imaginaire des adeptes contemporains du sabbat, cette Toulousaine, qui aurait été inculpée et condamnée à mort par l’Inquisition en 1275, a un pedigree pour le moins captivant.

Selon une chronique médiévale parue au XVe siècle, cette sorcière aurait fait des aveux pour le moins surprenants : à 53 ans, après avoir eu des relations charnelles avec Satan, elle aurait mis au monde un monstre à tête de loup et à queue de serpent. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Pour nourrir sa progéniture, cette veuve, très certainement originaire du village de Labarthe-sur-Lèze, aurait tué des bébés et les aurait déterrés dans des cimetières. Une activité pour le moins macabre qu’elle aurait effectué durant deux ans.

Les incohérences d’un bon récit

Le décor est planté et tous les ingrédients sont réunis pour en faire une sorcière en bonne et due forme : le diable en personne, une créature monstrueuse, le sacrifice rituel des nouveau-nés et pour finir un bon procès qui finit par le bûcher. Mais tout est certainement un peu trop parfait pour être vrai. « Angela du lieu-dit de la Barthe a peut-être existé et a peut-être été brûlée comme sorcière mais il semble qu’il n’y ait pas de preuves existantes », prévient Isabelle Bonafé, responsable des Collections régionales à la bibliothèque d’étude et du patrimoine de Toulouse. Pour elle, dans ce beau récit, le diable se cache dans les détails.


Extrait de l'Histoire générale du Languedocde Dom Devic et Dom Vaissette.
Extrait de l'Histoire générale du Languedocde Dom Devic et Dom Vaissette. - Bibliotheque patrimoine Toulouse

D’une part, on ne trouve pas trace de cette Angèle de la Barthe dans les notes des procès de l’époque. Cette affaire est bien citée dans un texte ancien : il s’agit de l’ouvrage de référence Histoire générale du Languedoc publié durant la première moitié du XVIIIe par les pères bénédictins Dom Claude Devic et Dom Joseph Vaissette. Ils y évoquent la Chronique d’un certain Guillaume Bardin, un conseiller-clerc du Parlement de Toulouse du XVe siècle, dans laquelle il fait mention d’une « Angela loci de la Barthe », âgée de 60 ans et condamnée en 1275 au bûcher. « Il est précisé que c’est "Petrus de Vicinis" (Pierre de Voisins), accompagné de ses assesseurs, qui condamne en 1275 plusieurs sorciers et sorcières dont Angèle de la Barthe. D’un point de vue historique ce récit ne tient pas la route car Pierre de Voisins, cité dans le texte, fut sénéchal de Toulouse en 1254 et de Carcassonne en 1255. Mais en 1275, il est déjà mort », pointe la conservatrice.


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Cette erreur manifeste de date est un des éléments qui jette la suspicion sur la réalité du récit de cette chronique, qui contient d’autres récits tout aussi savoureux. Pour l’historien et archiviste François Bordes, ladite Chronique n’aurait même jamais été écrite par Bardin lui-même au XVe siècle, mais 200 ans plus tard par un auteur apocryphe.

« Cette histoire-là est une fausse chronique de Toulouse qui a été certainement écrite au XVIIe siècle avec pour écrivain imaginaire un vrai officier du XVe siècle. Elle comporte une série de faits qui avaient déjà paru difficiles à croire comme authentiques pour les Bénédictins Dom Devic et Dom Vaissette, que ce soit en raison des nombreuses imprécisions, d’erreurs manifestes et de choses qui n’avaient pas lieu d’être à l’époque où cela était censé s’être passé », relève l’auteur du livre Sorciers et sorcières. Procès de sorcellerie en Gascogne et Pays basque.

Entre manipulation de l’histoire et buzz

Pour ce spécialiste, d’autres points ne collent pas, au-delà du fait que l’enfant monstrueux d’Angèle, tout enfant de Satan qu’il soit, ait réussi à seulement deux ans à s’en aller seul et de son plein gré. En effet, en 1275, le diable n’est pas encore bankable. « Il apparaît dans le courant du XIVe siècle, donc plus d’un siècle plus tard. Théoriquement tout ça n’existait pas dans la représentation de la sorcellerie de l’époque », poursuit François Bordes qui loue tout de même quelques qualités du rédacteur de cette chronique.


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Le choix de la période. A la fin du XIIIe siècle, les hérétiques ont presque tous été pourchassés et les inquisiteurs se cherchent un nouveau passe-temps. Les « déviants », amateurs de plantes médicinales ou guérisseurs, sont donc des proies toutes trouvées. « Il y a aussi un Bardin au moment où cette chronique est censée avoir été écrite, le fait qu’il ait existé c’est la légitimité de l’authenticité. Mais si cela a un air d’authenticité, parce que c’est très détaillé, qu’on nomme les gens, donne les dates et des lieux, quand on compare ce récit avec les éléments de l’histoire présents dans les archives, de nombreuses choses sont fausses », tranche celui qui dirigea durant de nombreuses années les archives municipales de Toulouse.

On peut se poser la question de l’intérêt de créer des fake news au XVIIe siècle, alors que les procès en sorcelleries vont bon train et qu’en Languedoc on n’hésite pas à pendre et brûler ceux qui font le moindre faux pas. « C’était pour avoir un peu de sensationnel dans cette Chronique », estime François Bordes. Un bon buzz, bien croustillant qui fit d’Angèle de la Barthe une égérie de la sorcellerie. Bien malgré elle.

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