Père fouettard du grand capital

Texte : Aline Royer Photos : Adrien Duquesnel

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Aucune chance pour qu'il manque à l'appel aujourd'hui. Le Père Philippe Bachet, âgé de 68 ans, participera cet après-midi au rassemblement devant l'usine Molex de Villemur-sur-Tarn. Face au secrétaire général de la CGT, ­Bernard Thibault, qui fait le déplacement, il n'aura pas à rougir de ses faits d'arme. Curé depuis cinq ans dans cette petite commune de 5 000 âmes, il est présent depuis la première heure aux côtés des 283 salariés de l'usine de connectique. Lui qui a toujours eu la fibre sociale, prend ainsi part à son premier vrai conflit. En août, il a même créé un comité de soutien, histoire de montrer aux pouvoirs publics que la mobilisation ne faiblit pas. « ll va permettre de récolter des fonds pour les ouvriers qui ne sont pas payés après la fermeture de l'usine par la direction, explique-t-il. On s'attend aussi à devoir gérer de gros pro­blèmes psychologiques dès l'envoi des premières lettres de licenciement. »

Cet organiste de formation, à l'origine de la création de l'Institut de musique sacrée de Toulouse et de la construction de l'orgue de l'Institut catholique, s'est vite mis au diapason de la lutte. Dès novembre 2008, il faisait sonner le glas de son église lors de l'opération ville morte. Et le 1er Mai, il défilait dans les rues de Toulouse en tête du cortège avec les Mo­lex : « Je l'ai fait par solidarité. Et après tout, le 1er mai est aussi la fête de Saint-Joseph, patron des travailleurs. »

« Noble », c'est ainsi que Philippe Bachet qualifie le combat des Molex. « Car ils défendent d'abord leur outil de travail et leur dignité. » Le capitalisme financier « débridé », le curé le tient en horreur. Question de morale. « Molex a déjà fait une copie de l'usine aux Etats-Unis. Les Américains défendent le libre-échange, mais ce sont les premiers protectionnistes du monde ! »

Drôle de discours dans la bouche d'un homme d'Eglise ? Pas du tout, affirme l'intéressé. « C'est le discours permanent de la doctrine sociale de l'Eglise, depuis Léon XIII jusqu'à la dernière ­Encyclique de Benoît XVI. Sauf que beaucoup de gens ne le savent pas », affirme ce capucin, disciple de Saint-François d'Assises.

De son engagement aux côtés des Molex, il retire une fierté pour l'Eglise, selon lui trop caricaturée. « J'aimerais qu'on la juge un peu plus sur son action sur le terrain. » Un sacerdoce déjà entendu à Villemur. « Il nous a fait réaliser que notre foi ne pouvait être coupée du quotidien », confie Françoise Senouque, une de ses paroissiennes. Le curé a même réussi l'impensable, gagner le coeur des cégétistes qui ne tarisent pas d'éloges sur cet improbable camarade. W