Halloween : Vrai prédateur mais faux cannibale, qui était Blaise Ferrage, qui semait la terreur près de Toulouse ?

MONSTRES DE NOS VILLES (2/10) À l’occasion d’Halloween, « 20 Minutes » vous fait découvrir des tueurs ou tueuses en série, des brûleurs de pied ou des ogresses qui ont sévi dans nos campagnes il y un siècle ou plus

Hélène Ménal
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Une gravure d'époque représentant le violeur en série Blaise Ferrage.
Une gravure d'époque représentant le violeur en série Blaise Ferrage. — Mairie de Toulouse - Cliché musée Paul-Dupuy
  • A 20 Minutes, on aime raconter des histoires qui font peur au coin du feu. Pour Halloween, on vous raconte les « monstres de nos villes ». Tueur de bergères, étrangleuse d’enfants, dépeceur de veuves, etc., ils ont jeté l’effroi de Toulouse à Lille et partout en France.
  • Nous avons ressorti le dossier Blaise Ferrage, jeune paysan du Comminges et violeur en série exécuté dans la Ville rose en 1782.
  • Dans un imaginaire collectif, qui reste vivace, cet homme des bois a aussi été un ogre, le « Cannibale des Pyrénées » dévoreur de bergères.
  • Concernant l’anthropophagie, le prédateur sexuel, a en fait été victime de l’ancêtre d’une fake news.

Il paraît que dans les campagnes du Comminges, au sud de Toulouse, on a longtemps menacé les enfants turbulents de faire appel à Blaise Ferrage. Mais qu’a fait ce fils d’honorables paysans du Couserans pour devenir le croquemitaine local, le légendaire « Ogre du Comminges », celui qu’un siècle plus tard, le journal Le Gaulois appelait encore « Jacques l’Eventreur » en filant le parallèle avec le serial killer londonien du moment ?

Il y a dans ce personnage de cauchemar une bonne part de vérité crue mais aussi de croyances populaires, de « fake news avant l’heure », prévient Jean-Pierre Allinne, auteur de L’Anthropophage des Pyrénées*, en 2005.

En exhumant le dossier du procès Ferrage des archives de Foix, cet universitaire, professeur en histoire du Droit et des Institutions, a fait la part entre le mythe et la réalité. Ce dont il est convaincu, c’est que Blaise Ferrage, cet homme décrit comme petit, poilu et athlétique, né en 1755 à Cescau – en Comminges à l’époque, mais aujourd’hui en Ariège pour cause de redécoupage administratif – était un violeur en série. Déshérité en tant que cadet, il vivait d’expédients comme ouvrier agricole. Et tout en voyageant de granges en granges, il cédait à ses pulsions, violant les bergères isolées qui gardaient les troupeaux. « La justice a retenu 22 plaintes de victimes âgées de 10 à 18 ans mais il y en a sans doute eu une cinquantaine », estime l’universitaire.

Roué vif place Saint-Georges

Le prédateur, qui avait la gâchette facile et gardait toujours sur lui son pistolet à plombs, a également tué un maquignon espagnol, tenté d’occire un propriétaire de son village et la nièce de ce dernier, dont il était tombé amoureux après l’avoir violée trois fois.

C’est pour l’ensemble de son œuvre que Blaise Ferrage, à 25 ans à peine, a été exécuté le 13 décembre 1782 sur la place Saint-Georges de Toulouse. Le bourreau ne lui a même pas fait la fleur de l’étrangler avant de le rouer vif sous les vivats de la foule. « Le procès est déjà assez exceptionnel en soi, puisque à l’époque le viol n’était pas vraiment considéré comme un crime, relève Jean-Pierre Allinne, surtout pour des bergères qui étaient souvent des orphelines placées chez des paysans ».

Un parfum de magie noire

Pas de #MeToo des bergères hélas à l’époque. Mais déjà, donc, des fake news. Le mythe du « Cannibale des Pyrénées », « de l’homme ours » est né peu après son exécution sous la plume, selon l’historien, de Jean-Florent Baour, propriétaire et unique journaliste des Petites affiches de Toulouse, « une feuille à sensation ».

Il a été le premier à entretenir la légende restée vivace dans le Comminges d’un Blaise Ferrage partant se réfugier à 22 ans, au début de ses ennuis judiciaires, dans la grotte de Gargas, toujours visitée aujourd’hui dans les Hautes-Pyrénées. Il y aurait continué ses ignominies, ramenant ses proies dans sa caverne, les dépeçant pour s’en repaître en ancêtre d’Hannibal Lecter. Mais sur ce point, qui a fait les choux gras des gazettes, Jean-Pierre Allinne est catégorique : « Blaise Ferrage n’a jamais mangé personne et n’a jamais mis les pieds dans la grotte de Gargas. »

Le prédateur sexuel taiseux, avec son mode de vie d’homme des bois, a en revanche de son vivant toujours été entouré d’une aura de « mauvais sorcier » fricotant avec la Diable. Avant d’être ramené à Toulouse, il a, du côté de Montrejeau, brièvement faussé compagnie à ses gardiens qu’il avait sans doute soudoyés. « Et un juge, pourtant normalement instruit, lui a quand même demandé s’il avait sur lui une mixture qui peut dissoudre le fer », rappelle l’historien. Il ne manquait plus qu’il s’entoure de chats noirs.

*Aux éditions Cairn, épuisé mais consultable en bibliothèques