20 ans de la catastrophe AZF : « Apocalyptique », « J’ai vu des horreurs »… Ils racontent cette journée où Toulouse a plongé dans le chaos

ACCIDENT INDUSTRIEL Vingt ans après l’explosion de l’usine AZF, des habitants de Toulouse et d’ailleurs gardent en mémoire cette journée où 31 personnes ont perdu la vie et des milliers d’autres ont été blessés dans l’une des plus grandes catastrophes industrielles que la France ait connue

Béatrice Colin
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«AZF, 20 ans après» : Des victimes témoignent — 20 Minutes
  • Le 21 septembre 2001, à 10h17, l’usine AZF explosait à Toulouse, causant la mort de 31 morts, faisant 2.500 blessés et des dégâts considérables.
  • Blessés, choqués, les Toulousains présents ce jour-là décrivent des scènes de panique mais aussi de désolation.
  • Dix jours après les attentats du 11-Septembre, et alors que l’information circulait difficilement, certains se souviennent des rumeurs qui ont circulé les premières minutes, avant de savoir qu’il s’agissait de l’explosion de l’usine chimique.

C’était un vendredi comme les autres à Toulouse. En ce milieu de matinée du 21 septembre 2001, chacun vaquait à ses occupations avant le week-end, la circulation était encore dense sur le périphérique bien après l’heure de pointe. Dans les établissements scolaires, la récréation était en cours ou venait tout juste de se terminer.

« On venait de rentrer en classe, écoutant le début du cours de notre professeur, quand tout d’un coup, la classe a tremblé 1 à 2 secondes. Un copain de l’école a fait une petite blague sur un mammouth qui rentre dans l’école. Il y a eu un éclat de rire des élèves et soudain le souffle, les vitres qui se sont ouvertes d’un coup, une légère panique, le prof nous a fait mettre tous sous nos tables », se souvient auprès de 20 Minutes, Yoann, aujourd’hui âgé 32 ans.

Dix jours après le 11-Septembre, les rumeurs se propagent

Comme tous les habitants de la Ville rose, il n’a pas oublié cette explosion de l’usine AZF qui à 10h17 a plongé Toulouse dans le chaos. Dans les minutes qui l’ont suivie, de nombreux habitants ont cru qu’elle s’était produite à quelques mètres de là où ils se trouvaient. « Je travaillais sur L’Union, nous avons un entendu un bruit sourd et mes oreilles m’ont fait mal. Nous avons cru que c’était un camion qui percutait le mur de notre bureau », raconte Sophie. La rumeur de l’explosion de l’armurerie de la caserne de gendarmerie de Courrège se propage. D’autres croient que c’est l’ambassade des Etats-Unis sur les allées Jean-Jaurès qui a été visée.

Dix jours après les attentats du 11-septembre, le spectre de la menace terroriste était alors dans tous les esprits. Ce 21 septembre, Chantal était à New-York. « Ce sont des gens dans la rue qui m’entendant parler français m’ont dit qu’il y avait eu un attentat chez nous », partage-t-elle sur la page Facebook de 20 Minutes. A Blagnac « Tout le monde était aux fenêtres pensant à un crash d’avion… Rapidement la rumeur d’attentats nous est parvenue », se souvient Prune, âgée de 62 ans

A l’époque, l’information n’a pas les relais des réseaux sociaux d’aujourd’hui. « C’était l’incompréhension totale, tout le monde essayait de joindre un proche, un enfant, un conjoint, mais la plupart des lignes étaient saturées. Et puis cette espèce de nuage jaunâtre est apparue, des infos nous parvenaient disant que des personnes étaient au sol dans les rues, des vitrines explosées, c’était le chaos », poursuit Prune.

« Il y avait des blessés partout »

Sébastien, lui, était en dernière année au lycée Déodat-de-Sévérac, situé non loin du pôle chimique sud. Il était encore en pause quand la déflagration a eu lieu. « On a ressenti le souffle. On aurait dit que le bitume du lycée faisait le mouvement d’une vague. J’ai été projeté à trois mètres environ, toutes les fenêtres ont explosé. On a couru dans tous les sens pour se protéger. Il y avait des blessés de partout, un professeur m’a demandé d’en emmener à la clinique la plus proche. J’ai vu des horreurs », témoigne-t-il 20 ans après.

Des souvenirs gravés aussi dans la mémoire de Camille qui se rappelle encore aujourd’hui des vêtements qu’elle portait ce jour-là. A l’époque, cette élève de CE1 était en train de refaire son lacet quand le sol a tremblé. En relevant la tête, elle a vu les fenêtres de son école exploser les unes après les autres. Elle garde encore en mémoire l’image de maîtresses portant des enfants qui « avaient du sang partout ». Mais le reste s’est effacé avec le temps.

« J’ai eu peur de mourir brûlée vivante »

Sibylle n’a rien oublié, mais elle ne se souvient pas de l’explosion à proprement parler. Car au moment où le stock de nitrates d’ammonium du hangar 221 a détonné, cette salariée qui travaillait pour une société sous-traitante sur le site AZF a perdu connaissance. « Ce dont je me souviens c’est que je me suis réveillée doucement sous les décombres. J’étais allongée dans les gravats et j’ai pensé faire un cauchemar et que j’allais bientôt me réveiller. J’avais une grosse douleur au pied droit et je suis revenue à moi petit à petit. Je me suis dit "non, c’est un cauchemar, je vais me réveiller, je vais me réveiller", mais je me suis rendu à l’évidence que tout est réel. J’ai compris que c’était une explosion mais j’étais loin d’en imaginer l’ampleur », se remémore celle qui fait partie des 2.500 personnes blessées au cours de la catastrophe qui a coûté la vie à 31 autres.

Complètement bloquée, elle a entendu une première fois des voix qui cherchaient des victimes sur le site, mais n’a pas réussi à se faire entendre. En entendant des crépitements, elle a cru à un feu et a eu « très peur de mourir brûlée vivante », au point de vouloir « perdre à nouveau connaissance pour ne pas souffrir ». Après une semaine d’hôpital, des mois de rééducation pour soigner ses multiples fractures, cette Toulousaine de 53 ans garde aujourd’hui encore « quelques séquelles physiques et psychologiques ».

Ce sont des pompiers qui ont fini par la retrouver. Les secouristes sont nombreux à être intervenus sur le site pour sortir les blessés des décombres. Guillaume avait 26 ans et était secouriste de la Sécurité civile. Lorsqu’il est arrivé au bord du cratère, il a découvert « une vraie scène de guerre ». « Des gravats partout sur la route, des véhicules projetés, des vitres explosées et le bruit incessant des sirènes d’alarme », explique le quadragénaire.

Environ 450 personnes travaillaient au sein de l’entreprise AZF. Comme Arlette, qui à 10h17 se trouvait au téléphone avec Ghislaine, une employée d’Atofina, dans le Rhône. Cette dernière se souvient des derniers instants de leur conversation. « Elle a vu les pompiers courir dans tous les sens lors de la première explosion. Notre communication a été coupée lors de la deuxième. Elle est décédée », témoigne cette salariée de l’industrie chimique âgée de 59 ans.

Sur les 31 personnes décédées, vingt l’ont été sur le site même d’AZF. Une usine qu’il a fallu rapidement sécuriser pour éviter un suraccident. Tout comme la Société nationale des poudres et explosifs qui produisait à proximité des produits dangereux. Pour y parvenir, des renforts sont venus d’un peu partout en France. Henri était animateur sécurité pour le compte de la SNPE, en Isère. Il a été appelé sur place pour mettre en sécurité l’atelier de phosgène de l’entreprise de son groupe. « C’était apocalyptique et j’ai pu voir le désarroi et une immense tristesse pour le personnel du site », écrit-il.

Elan de solidarité

Mais au-delà du choc, cette journée fut aussi marquée par la solidarité. Celle des soignants de repos, qui n’ont pas attendu qu’on les appelle pour rejoindre les hôpitaux. Béatrice, infirmière à Rangueil s’en souvient comme si c’était hier. « Je suis montée dans mon service et nous avons fait partir les patients valides chez eux afin de recevoir d’éventuels blessés. Une journée impossible à oublier ».

Parfois cet élan s’est trouvé au coin d’une rue. Martine l’a trouvé chez des habitants de Lardenne. Cette salariée du rectorat travaillait le 21 septembre dans l’enceinte du lycée Gallieni où un élève est mort. Après le choc de l’explosion et l’assistance aux collègues blessés, elle a tenté de rentrer chez elle, découvrant au fur et à mesure de leur avancée des scènes invraisemblables. Arrivée dans le quartier des Arènes, elle a demandé à une dame si elle pouvait l’emmener à Colomiers. C’est le mari de cette dernière qui l’a reconduite jusqu’à son domicile. Elle a tenté par la suite de retrouver ce couple pour le remercier, en vain. « Voilà ça fait 20 ans mais je pense toujours à cette famille formidable que je remercie chaque année par la pensée », conclut-elle.