AZF: «Tout ce qui rappelle le drame peut raviver la souffrance»

INTERVIEW Le professeur Philippe Birmes est psychiatre au laboratoire du stress traumatique de l’université et du CHU de Toulouse, qui a suivi les victimes d'AZF.

Recueilli par H. M. et B. C. (à Toulouse)

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Le fait de donner la parole aux victimes à l'audience peut-il avoir des vertus «thérapeutiques» ou de cicatrisation?

Donner la parole à une personne dans un tribunal ne peut pas être considéré comme un soin. Cependant, je pense qu'il faut que ceux qui en ont envie puissent s'exprimer publiquement pour que la communauté reconnaisse les souffrances endurées. Aucune personne - victimes, témoins et familles exceptés - ne peut s'imaginer ce qu'ont vécu et ressenti les plus touchés. Il faut également respecter ceux qui ne peuvent ou ne souhaitent pas s'exprimer. Il n'y a pas de bonne ni de mauvaise réponse, toutes sont humaines.

A contrario, cela peut-il réveiller des traumatismes?

Tout ce qui rappelle la catastrophe peut raviver la souffrance de ceux qui ont été traumatisés. Effectivement, plus de sept ans après ce terrible événement, certaines personnes ont pu recommencer, lentement et progressivement, à fonctionner comme avant, et auraient préféré que le procès ait eu lieu plus tôt. Elles ont peur que cette période les ébranle à nouveau, alors qu'elles sont arrivées à tourner la page. La médiatisation est actuellement très importante, il faudra respecter le degré d'investissement de chacun dans cette période et ne pas solliciter avec insistance ceux qui préfèrent rester en retrait.

Quels ont été les premiers traumatismes psychiques au lendemain de l'explosion?

Le traumatisme psychique est un choc psychologique violent qui dépasse les capacités d'adaptation d'une personne victime d'un accident grave ou d'une catastrophe. Dans un second temps, des répercussions émotionnelles importantes peuvent provoquer des effets pathologiques durables sur son psychisme ou sa personnalité.

Le jour de l'explosion ou les jours suivants, certaines personnes choquées restaient hébétées, déconnectées de ce qui se passait autour d'elles, avec un sentiment d'irréalité, de vivre un cauchemar éveillé ; d'autres exprimaient une peur intense, un sentiment d'impuissance totale. Parmi les deux cents blessés que nous avons suivis pendant six ans, les deux tiers environ ont ressenti très fort ce choc psychologique.

Y a-t-il des traumatismes qui se sont déclarés bien après l'explosion?

Dans les jours ou semaines qui suivent le choc, la plupart des personnes expriment des symptômes correspondant aux répercussions émotionnelles de cet événement. Dans la plupart des études suivant des victimes, un tiers environ se plaint d'un syndrome psychotraumatique durable: des souvenirs pénibles, envahissants et répétitifs du traumatisme, l'évitement de tout ce qui pourrait rappeler ce dernier, un repli sur soi ou encore de l'insomnie ou de l'irritabilité, etc. Le plus souvent, ce syndrome s'est constitué dans les jours suivant la catastrophe et s'est développé dans la durée. Seules quelques personnes ont commencé à ressentir ces symptômes plusieurs mois après l'explosion.

Quels sont les signes qui perdurent aujourd'hui?

Ce sont, par ordre de fréquence, le syndrome psychotraumatique dont je viens de parler, puis la dépression et, enfin, l'utilisation d'alcool, la consommation exagérée de médicaments ou l'usage de drogues, pour essayer «d'endormir» les souvenirs vivaces répétitifs. En ce qui concerne le syndrome psychotraumatique, nous avons été très surpris d'observer que 40% des blessés suivis souffraient encore de symptômes caractéristiques plus de six ans après la catastrophe. C'est un chiffre élevé que nous n'avons pas retrouvé dans d'autres travaux de recherche. Mais au plan international, il existe très peu d'études ayant suivi des victimes aussi longtemps.