Toulouse : 5.000 tonnes de nitrocellulose enfouies au fond de lacs suscitent beaucoup de promesses et peu d’espoir

EXPLOSIF La dépollution des ballastières de Toulouse, des lacs où sont enfouis depuis un siècle des bandelettes de poudre explosive, reviennent sur le devant de la scène

Béatrice Colin

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Les ballastières de Braqueville , quatre lacs où est enfouie de la nitrocellulose, à Toulouse.
Les ballastières de Braqueville , quatre lacs où est enfouie de la nitrocellulose, à Toulouse. — Fred Scheiber / 20 Minutes
  • Depuis plus d’un siècle, 4.700 tonnes de nitrocellulose, une poudre explosive, sont enfouies dans des étangs en bordure de Garonne, à Toulouse.
  • Depuis l’explosion de l’usine AZF, les riverains et élus demandent une dépollution à l’Armée, propriétaire du site.
  • Jean Castex a indiqué qu’un nouveau comité de suivi se réunirait bientôt pour aborder le sujet, mais les riverains et militants restent sur leur faim, les mêmes promesses ayant été faites par les gouvernements successifs depuis vingt ans.

A en croire la promesse faite en 2017 à Toulouse par Bernard Cazeneuve, le Premier ministre de l’époque, les travaux de dépollution des ballastières de Braqueville devaient être engagés d’ici 2022. Mais on a beau chercher, depuis, aucun mouvement de camions n’a été enregistré du côté des quatre étangs artificiels, propriétés de l’Armée. Aucun plan non plus n’a été dévoilé par la Grande Muette pour indiquer comment elle allait traiter les 4.700 tonnes de nitrocellulose, une poudre explosive lorsqu’elle se trouve à l’air libre, enfouies depuis plus d’un siècle dans ces points d’eau situés à quelque pas de l’Oncopole.

Depuis l’explosion du site voisin d’AZF, en 2001, ce dossier brûlant semble ressortir régulièrement des limbes lorsqu’un élu prend le soin de se faire l’écho auprès du gouvernement des demandes récurrentes de dépollution des riverains. Lors d’une rencontre avec Jean Castex, fin août, le maire Jean-Luc Moudenc (LR) s’est à nouveau fait leur porte-voix, demandant que ce dossier soit remis sur le dessus de la pile.

Comité de suivi en « tout début d’année »

Trois mois plus tard, le chef du gouvernement s’est engagé par courrier à la mise en place dès novembre d’un groupe de travail spécifique placé sous l’autorité du préfet.

La zone des Ballastières, à Toulouse.
La zone des Ballastières, à Toulouse. - FrŽdŽric Scheiber/20MINUTES

« J’attends des propositions concrètes afin que soient évaluées les différentes options envisageables », écrit le Premier ministre dans sa missive. Finalement, le comité de suivi ne s'est pas réuni pas en novembre, mais le fera au « tout début de l’année 2021 », précise la préfecture. « Le ministère des Armées finalise actuellement les scénarios relatifs à la réhabilitation du site afin de les présenter lors du comité de suivi. Ce dernier rassemblera les collectivités concernées et les services de l’État compétents », indique-t-elle à 20 Minutes.

Des options de dépollution présentées dès… 2013. Avec la promesse à l’époque d’une décision l’année suivante. Plusieurs hypothèses avaient alors été avancées : celle thermique, qui consiste à brûler la nitrocellulose en dehors du site et dont le coût était estimé à l’époque à 40 millions d’euros. Il y avait aussi la biodégradation par bactéries sur place, testée en laboratoire et qui nécessiterait la mise en place d’un site Seveso et l’utilisation de 9 kg de sable pour un kilo de nitrocellulose. Sans compter que les bandelettes sont prises au piège de 120.000 tonnes de vase. Une solution compliquée puisque depuis le site de l’Oncopole s’est étendu à proximité, sans compter le futur téléphérique Téléo qui est en train de déployer ses câbles juste au-dessus des ballastières.

4 700 tonnes de nitrocellulose gisent sur les berges ou au fond des lacs.
4 700 tonnes de nitrocellulose gisent sur les berges ou au fond des lacs. - F. Scheiber/20 Minutes

La dernière option, la moins chère et la plus facile à entreprendre, était celle de ne rien faire, mis à part s’assurer régulièrement que les niveaux sont assez hauts pour maintenir les bandelettes de nitrocellulose immergées. Ce que fait déjà l’Armée depuis plusieurs années.

Biodiversité Vs Dépollution ?

« Ça fait 20 ans qu’on est là-dessus, j’en ai marre de me battre pour rien. La dernière réunion date de 2015 et on en était encore à définir un pilote pour éventuellement traiter sur place. Dans dix ans, ça ne sera toujours pas fait », peste Rose Frayssinet, membre des Amis de la Terre qui s’est longtemps investie sur le dossier. Pour elle, le ministère des Armées semble s’accommoder de la situation, « une réhabilitation lui coûterait une fortune pour des risques majeurs ».

D’autant plus que le site en question est classé Natura 2000. En un siècle, la faune et la flore ont eu le temps de prendre leurs aises dans ce lieu situé en bord de Garonne. Interrogée au cours de l’été 2020 par la députée de la circonscription Sandrine Mörch, Geneviève Darrieussecq, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, avait clairement mis en avant cette question de la biodiversité.

« Ce site abrite une faune et une flore protégées (…) il est aussi en zone inondable ce qui le rend inconstructible. L’ensemble de ces éléments rend plus complexe toute réflexion sur la réutilisation du site ainsi que les opérations de dépollution et réhabilitation. Le ministère a bien pris note des attentes des élus locaux et reste attentif à l’adoption et au suivi des mesures les plus appropriées pour la gestion du site dans les meilleures conditions de sécurité. Mais il faut bien noter que ce site est devenu en définitive un haut lieu environnemental de Toulouse », avait insisté la représentante du gouvernement.

L’argument de la biodiversité est un moyen de botter en touche selon les riverains. « Comme lors des deux mandatures précédentes, on fait des promesses. Certains disent que ce n’est pas risqué, mais aucun spécialiste ne l’affirme. Ailleurs, on affirmait aussi qu’il n’y avait aucun risque et des catastrophes ont eu lieu », déplore Alain Boubée du comité de l'association des habitants de Lafourguette. Ce dernier ne compte pas laisser tomber, mais ne se fait guère non plus d’illusions sur ce dossier enfoui et bien endormi.

Les ballastières encore là pour longtemps