« Tout le monde est handicapé », explique l’alpiniste malvoyant David Labarre

INTERVIEW Vice-champion paralympique de Cécifoot devenu alpiniste, le Haut-Garonnais David Labarre raconte sa trajectoire parfois cabossée dans un livre, « L’aventure à perte de vue »

Propos recueillis par Nicolas Stival

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David Labarre, alpiniste malvoyant, avec son premier livre.
David Labarre, alpiniste malvoyant, avec son premier livre. — David Labarre
  • Malvoyant de naissance, David Labarre a surmonté une enfance compliquée pour s’épanouir dans le sport de haut niveau, Cécifoot puis alpinisme.
  • Le Commingeois de 32 ans, amoureux de ses Pyrénées, a également escaladé le Mont-Blanc, en attendant des sommets africains, sud-américains et népalais.
  • Son premier livre, réalisé avec le journaliste et écrivain Jean-Pierre Alaux, sort ce jeudi.

Quand on l’appelle, mercredi en fin de matinée, David Labarre évoque avec enthousiasme les 30 km en solo qu’il s’est enquillé la veille entre Aspet (Haute-Garonne) et Saint-Lary (Ariège), dans ces chères Pyrénées. L’aventurier malvoyant de 32 ans a fait cette balade en moyenne montagne pour le plaisir, mais aussi pour tester un GPS en cours de mise au point.

Mais notre coup de fil concerne avant tout L’aventure à perte de vue, le livre sur son incroyable parcours, rédigé avec le journaliste et écrivain Jean-Pierre Alaux, qui sort ce jeudi (éd. Elytis). Au fil des pages, le lecteur découvre comment un ado atteint d’une déficience visuelle irréversible, orphelin de mère et en échec scolaire, est devenu alpiniste et conférencier, après avoir été vice-champion paralympique à Londres en 2012 avec l’équipe de France de Cécifoot.

Pourquoi sortir un livre sur sa vie à 32 ans ?

Il s’est passé tellement de choses… J’avais besoin de les raconter. Si ça peut aider des gens, tant mieux. Mais en premier lieu, il s’agit vraiment de partager mon expérience. Toutes les difficultés que j’ai connues, surtout le décès de ma mère [en 2003, alors que David Labarre a 14 ans], c’est ce qui me permet d’avancer aujourd’hui. Plus je monte, plus je me rapproche d’elle.

Souhaitez-vous adresser un message aux malvoyants, ou plus généralement aux personnes souffrant d’un handicap ?

Je pense que tout le monde a un problème dans sa vie, tout le monde est handicapé. Ce livre est vraiment pour tout le monde, pour les passionnés de montagne, de foot aussi…

Vous confiez également avoir souffert de harcèlement scolaire lorsque vous aviez rejoint votre père, qui habitait sur l’île de Saint-Martin, avec votre mère et votre sœur…

Après ça, je n’ai jamais aimé l’école. J’avais 4 ou 5 ans. Lorsque je partais à l’école, je pleurais. J’étais un peu martyrisé. Nous ne sommes restés que six mois, car ma mère a vu que ce n’était plus possible.

Avez-vous le sentiment d’avoir déjà vécu plusieurs vies ?

Je crois qu’on a tous plusieurs vies. J’ai eu une vie de sportif de haut niveau qui m’a bien servi, car ç’a a été une planche de salut. Cela m’a remis dans le droit chemin, car je suis un peu parti en « live » après le décès de ma mère. Et plus tard, j’ai encore changé de parcours, avec l’alpinisme.

Dans le livre, vous expliquez que même si une opération était possible, vous préféreriez garder votre handicap…

Quelqu’un qui a les yeux bleus ne va pas vouloir changer pour avoir les yeux marron. Cela fait partie de lui. Mon problème de vue fait partie de moi. J’ai grandi comme ça. Aujourd’hui, le handicap ne m’empêche pas de faire des trucs extraordinaires. J’ai longtemps eu un complexe : j’ai arrêté l’école en 5e et je me retrouvais devant des chefs d’entreprise pour donner des conférences. Au final, le naturel plaît énormément. C’est une belle revanche sur la vie. Mais il faut toujours se dire que du jour ou lendemain, tout peut être remis en cause.

Avez-vous des regrets ?

Ce qui est fait est fait. On ne peut pas revenir dessus. Il faut transformer les choses négatives en positif et essayer de ne pas refaire les mêmes erreurs. Je suis sans arrêt sur le dos de ma fille de 11 ans, qui est entrée en 6e, pour qu’elle bosse. Tous les enfants ne vont pas avoir la chance que j’ai eue, d’arrêter l’école très tôt et de pouvoir malgré tout trouver sa voie et faire quelque chose de sympa. Dans la vie, il faut de la volonté, mais aussi une grande partie de chance, des rencontres avec des gens que tu vas aider et qui vont ensuite t’aider.

Vous avez escaladé le pic d’Aneto et le Mont-Blanc, points culminants des Pyrénées et des Alpes. Et maintenant ?

Quand j’ai commencé, J’avais annoncé quatre sommets et il y en trois qui sont faits, car je compte le Toubkal (4.167 m) au Maroc, qui est financé et va se faire [programmée en mars dernier, l’expédition a été reportée à cause du coronavirus]. Il faut assumer ce qu’on dit. Normalement, je vais faire la Haute route pyrénéenne (HRP, traversée de la chaîne par les lignes de crête) en juin prochain et l’Aconcagua (en Argentine, point culminant du continent américain avec 6.962 m) en 2020 ou 2021. Puis il y aura plus tard un 8.000 mètres au Népal. Réussir cette ascension, c’est entrer dans la cour des grands.