Djihadistes: «La grosse erreur est de dire que l’on a affaire à des malades mentaux»

INTERVIEW Samir Amghar, sociologue à l’Université libre de Bruxelles spécialiste du salafisme revient sur le procès Merah et le phénomène de radicalisation…

Propos recueillis par Béatrice Colin

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Capture d'écran d'une video de France 2 en date du 21 mars 2012, de Mohamed Merah
Capture d'écran d'une video de France 2 en date du 21 mars 2012, de Mohamed Merah — - FRANCE 2
  • Pour Samir Amghar, sociologue spécialiste du salafisme, la dimension politique de la radicalisation est sous-estimée.
  • Selon cet expert, la majorité des personnes en prison pour faits de terrorisme sont des gens rationnels.

Le procès du frère de Mohamed Merah et d’un complice du tueur au scooter s’est ouvert lundi devant la cour d’assises spéciales de Paris. La question de la radicalisation de celui qui a exécuté sept personnes en mars 2012 à Toulouse sera au cœur des débats. Samir Amghar, sociologue à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste du salafisme en Europe, répond aux questions de 20 Minutes.

Que représente aujourd’hui le salafisme en France ?

Toutes tendances confondues, le ministère de l’Intérieur estime qu’il y a 15.000 personnes appartenant au salafisme. C’est très minoritaire, sachant que sur ces 15.000 la grande majorité est de la mouvance quiétiste (non-violent) [il existe trois courants salafistes : quiétiste, politique et révolutionnaire qui légitime l’usage de la violence].

Quel regard porte la communauté musulmane vis-à-vis des salafistes ?

Un regard d’incompréhension. Elle sait que le salafisme n’est pas l’antichambre de la radicalisation violente, c’est peut-être l’antichambre d’une radicalisation sectaire qui ne reconnaît pas les valeurs de la société et qui fonctionne en vase clos. Il y a une sorte de méfiance, parce qu’ils n’hésitent pas à mettre en garde les autres musulmans sur la mauvaise pratique de ces derniers.

Mohamed Merah a indiqué qu’il était salafiste. Avait-il le profil ?

C’est difficile, nous n’avons pas assez d’éléments pour dire s’il était objectivement salafiste. Se définir comme salafiste n’est pas une appellation d’origine contrôlée, tout le monde peut s’en revendiquer. Est-ce que tous les écolos font leur tri sélectif ou roulent à vélo ? Ce qui est important n’est pas tant la pratique que le positionnement que l’on a. Du moment qu’il se dit salafiste, il faut le prendre comme acquis. Ce qui est important c’est qu’il considère légitime l’usage de la violence. Pour lui, c’est un mode de résolution des conflits.

Quel impact l’affaire Merah a-t-elle eu sur le mouvement salafiste en France ?

Le fait qu’il se soit déclaré salafiste a quelque part jeté l’opprobre sur l’entièreté de la mouvance, même si c’était déjà le cas auparavant en considérant que tout personne qui se réclame du salafisme se dirige progressivement vers la violence.

Les études tendent à prouver que même si l’individu se radicalise dans son coin, seul dans sa chambre, chez lui, il est systématiquement en contact soit avec une idéologie, un groupe d’individus

En 2012, on a parlé de Merah comme d’une exception. Pour se rendre compte que ce n’était pas le cas…

Exception parce qu’en termes de connaissances nous n’étions pas aussi outillés il y a quelques années. Tout le monde parlait de loup solitaire, tout le monde expliquait qu’on avait affaire à un individu qui s’était radicalisé dans son coin. Or les études tendent à prouver que même si l’individu se radicalise seul dans sa chambre, il est systématiquement en contact avec une idéologie, un groupe d’individus via internet ou son quartier. On s’est aperçu très rapidement que Mohamed Merah, tout comme Kelkal ou les frères Kouachi, était plus ou moins lié à une organisation.

Le contexte politique de 2012 est aussi différent de celui de 2014 ou 2015. A l’époque, il y avait le début du soulèvement arabe, l’Etat islamique n’existait pas, Al Qaïda était sur le déclin, l’organisation avait été décapitée. En 2012, les personnes en prison condamnées pour faits de terrorisme appartenaient tous de près ou de loin à Al Qaïda. Maintenant avec les événements en Syrie, c’est une nouvelle génération qui émerge, plus jeune, qui intervient dans un contexte géopolitique différent.

Quelle est l’origine de leur radicalisation ?

On sous-évalue les raisons pour lesquelles les individus ont tendance à se radicaliser. Que ce soit Kelkal, que ce soit Merah, les attentats à Londres en 2005, les frères Kouachi, le Bataclan, tous ont un point commun. Attentats il y a, parce que c’est l’expression d’une frustration politique. A partir de la violence, on va exprimer son opinion politique, c’est-à-dire son désaccord avec la politique étrangère française, menée au Proche et au Moyen-Orient. Pour le cas de Mohamed Merah avec une variante antisémite très profonde. Pour eux l’islam se fonde sur la dawa, la prédication, et le djihad, la guerre. On ne peut pas se soumettre aux lois occidentales, et pour exprimer son insoumission cela passe par des actions violentes.

On dit que Merah s’est radicalisé en prison. Est-ce un lieu propice ?

C’est un incubateur de la radicalisation. Sur 100 personnes actuellement en prison, condamnées pour faits de terrorisme, seulement 20 ont un passé carcéral. La prison est un incubateur mais pas le seul. La dimension politique est souvent sous-estimée. Pour comprendre le processus de radicalisation, il est important de repolitiser la question. On a affaire à des acteurs rationnels, qui se fixent un objectif politique. Le meilleur moyen pour eux de l’atteindre est la violence, c’est le chemin le plus rapide et le plus efficace.

On a tendance à les présenter comme des jeunes très influençables, déséquilibrés. Le sont-ils ?

Il y a des études qui montrent que sur 100 individus radicalisés, il y en a 20 qui sont des déséquilibrés. Mais il en reste 80, qui ont la tête sur les épaules et qui savent ce qu’ils font. Je ne vais pas dire qu’ils n’ont pas de faille, n’ont pas connu de difficultés. Lorsqu’on essaie de comprendre les processus de radicalisation, à l’heure actuelle, on a tendance à surestimer la dimension psychologique. On dit que nous avons affaire à des personnes qui ne sont pas bien dans leur tête, qui sont déséquilibrées. J’en ai rencontré beaucoup et nous n’avons pas affaire à des déséquilibrés.

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Est-ce que ce n’est pas parce que c’est rassurant pour la société ?

Bien sûr, c’est une forme de déni. Nous sommes peut-être sur des violences qui sont le produit de notre société. Et si les jeunes se radicalisent, c’est peut-être parce que le contexte occidental s’y prête. Ce n’est pas le produit d’une violence extérieure.

Certains considèrent que l’on affaire à des déséquilibrés et utilisent un vocabulaire emprunté à la médecine pour en parler, comme les déclarations de Mélenchon qui disait lors de sa campagne électorale : « Nous devons lutter contre la radicalisation et insuffler des anticorps républicains à la société française ». On a le sentiment que la radicalisation est une maladie qui s’attrape par contagion. Cela a des conséquences en matière de politiques publiques comme la mise en place en prison de quartiers dédiés pour isoler ces radicaux, les mettre en quarantaine.

Ces quartiers c’est une erreur ?

La grosse erreur est de dire que l’on a affaire à des malades mentaux qui ne sont pas bien dans leur peau. Si c’est le cas les responsables des Farc sont des gens qui sont déséquilibrés.

Est-ce que l’Etat français s’y prend bien en matière de déradicalisation ?

L’Etat français essaye, expérimente, fait confiance aux experts. Et les experts n’ont pas la même lecture de cette réalité. Certains vont mettre l’accent sur l’aspect psychologique, d’autres sur l’aspect géopolitique, d’autres culturels, socio-économiques. Il faut partir du principe que cette radicalisation est en partie sans doute due à un verrouillage du champ politique, c’est-à-dire à l’incapacité des individus à marquer leur désaccord. Il n’y a pas de relais ou de structures capables d’assurer cette fonction tribunitienne pour ces jeunes, qui disent les musulmans sont maltraitées de par le monde.

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Et d’autre part, une sorte de stigmatisation de ces populations, ou ressenti comme telle. Du point de vue d’une partie des musulmans, ils considèrent que l’islam n’a pas sa place et qu’ils sont systématiquement pointés du doigt. A partir du moment où vous avez un sentiment, pas du tout objectif mais subjectif, de stigmatisation et de victimisation que vous ne pouvez pas exprimer par positionnement politique pacifique, vous avez tendance à vous radicaliser par la violence.