Théâtre: Faire rire avec le djihad? Un pari fou, mais réussi

THEATRE Créée en Belgique, la pièce à succès « Djihad » fait escale à Toulouse, dans le cadre du Printemps du Rire…

Nicolas Stival

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Florian Chauvet, Samir Kadi, Helmi Dridi et Adel Djemai, les acteurs de la pièce « Djihad », le 25 avril 2017 au Théâtre Garonne de Toulouse.
Florian Chauvet, Samir Kadi, Helmi Dridi et Adel Djemai, les acteurs de la pièce « Djihad », le 25 avril 2017 au Théâtre Garonne de Toulouse. — N. Stival / 20 Minutes
  • Mardi et mercredi, le Printemps du Rire propose la pièce « Djihad » dans laquelle trois Bruxellois partent combattre en Syrie.
  • Malgré la gravité du sujet, l’auteur belge Ismaël Saidi parvient à faire rire le public, tout en l’interpellant.

Une pièce intitulée Djihad à l’affiche du Printemps du Rire. L’idée semble aussi saugrenue que la diffusion d’un cycle Max Pecas sur Arte ou de l’intégrale d’Eric Rohmer sur NRJ12. Et pourtant, l’œuvre du Belge Ismaël Saidi (qui sera bientôt adaptée au cinéma) a toute sa place dans la programmation du festival d’humour toulousain, ce mardi soir au Théâtre Garonne et mercredi au Théâtre du Pavé, deux séances qui affichent déjà complet. 20 Minutes a assisté à une représentation en avant-première lundi après-midi au Théâtre Garonne, devant un parterre de collégiens.

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Rions puisque c’est grave

Ce trio de bras cassés bruxellois, qui prépare son départ pour la Syrie comme s’il s’apprêtait à commettre un braquage dans une supérette, suscite le rire au moins autant que l’émotion. Le spectateur sent que ça va mal tourner pour Ben (Florian Chauvet), Ismaël (Samir Kadi) et Reda (Adel Djemai), prêts à tout pour partir « défendre leurs frères » en religion. Mais pourtant, il rigole en suivant ces trois copains de quartier dans leur désastreux voyage. Les vannes font mouche, même aux pires moments.

« Pour parler d’un sujet aussi grave, il était indispensable que ce soit montré de manière comique, avance Adel Djemai, formidable dans le rôle de Reda, le faux « innocent du village ». Mais il faut aussi que le basculement vers le tragique soit reçu tel quel, de manière crue. » Grâce au talent de l’auteur et des comédiens (deux Français, un Tunisien et un Belge), l’incroyable scène dans une église dévastée, d’une noirceur absolue entre les trois jeunes musulmans et le chrétien syrien Michel (Helmi Dridi), devient un grand moment d’humour absurde.

Un succès made in Bruxelles

Née en 2014, avant les attentats de Charlie Hebdo, du Bataclan et de Bruxelles donc, Djihad devait au départ à peine vivre le temps de cinq représentations à Schaerbeek, commune défavorisée du nord de la capitale belge. Deux ans et demi plus tard, la pièce a été vue par quelque 130.000 spectateurs en Belgique et en France, dont plus de 50.000 collégiens et lycéens. Et Ismaïl Saidi a écrit une suite, Géhenne.

« Dans nos discussions après les spectacles, notamment avec les jeunes, il n’y a jamais eu de retour négatif », assure Florian Chauvet, alias Ben, le meneur du trio de djihadistes. Globalement attentifs, les collégiens s’intéressent au parcours des comédiens, qui ont intégré l’aventure Djihad à l’été 2016, à leur rapport à la religion, à la part de véritéde l’intrigue. « C’est une pièce tristement réaliste, répond Adel Djemai. Ces trois-là, l’auteur les a connus. » Ismaël Saïdi évoque les stigmatisations que vivent ces jeunes musulmans nés en Europe, mais aussi la victimisation. Il se moque des clichés, des tabous et des préjugés.

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Avant de basculer dans le fanatisme, Ben adorait la musique d’Elvis Presley et Ismaël aimait dessiner des personnages de mangas. Quant à Reda, il ne s’est jamais remis d’un amour « impossible ». Tous trois renient une existence passée que des prêcheurs de haine leur ont présentée comme impure, mais qui les rattrape au cours de leur périple fatal. « La pièce cherche à comprendre pourquoi ces mecs-là deviennent radicaux et comment on peut les sauver, explique Helmi Dridi (Michel). Et la seule solution, même si ça paraît utopique, c’est l’amour. »

Des résonances avec l’actualité

Dans le prologue de sa pièce, Ismaël Saidi explique qu’une phrase de Marine Le Pen sur les candidats français au djihad a servi de déclic à l’écriture de sa pièce. « Cela ne me dérange pas qu’ils partent tant qu’ils ne reviennent pas », avait lâché la présidente du Front national, qualifiée depuis dimanche pour le deuxième tour de l’élection présidentielle.

« Les djihadistes restent une minorité de gens qui secouent l’opinion publique, rappelle Florian Chauvet. Or, Les Républicains et le FN ne se sont pas gênés pour surfer là-dessus, et on en paie le prix aujourd’hui. » « Il faut justement éviter les amalgames, poursuit Adel Djemai. Près de huit millions de Français qui votent pour le Front national, c’est terriblement inquiétant. » Si elle tente d’analyser comment des jeunes nés en Europe deviennent des machines à tuer, la pièce ne tombe jamais dans la culture de l’excuse.

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Ces trois-là, façonnés par un environnement familial douteux, sont responsables de leurs actes, et vont payer cher leurs rêves de pseudo-purification et de combat contre les « mécréants ». Ils finiront par se demander ce qu’ils font au milieu de ce champ de bataille et seront incapables de trouver une réponse. Comme lorsqu’ils tentent de justifier, de manière aussi ridicule que loufoque, leur haine du juif ou du chrétien…