Quand les journalistes jouent à cache-cache

©2006 20 minutes

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« Le pain, c'est la nourriture de base du SDF. » « Les cartons sont aussi une grande préoccupation. » Pour glaner ces témoignages, Jean-Charles Deniau et sa caméra cachée ont passé trois semaines « Dans la peau d'un SDF », reportage diffusé ce soir dans « Lundi Investigation » sur Canal+. Souci : le fait qu'un journaliste se déguise et use de « méthodes déloyales pour obtenir des informations » est proscrit par la Charte des journalistes. Le procédé, pourtant, n'est pas neuf. Ainsi, Laurent Richard, reporter à France 3, s'était lui aussi grimé pour une « Immersion chez les SDF » en 2004. « La seule déontologie à respecter est la quête de la vérité », avance Jean-Michel Décugis du Point, auteur d'une plongée « Au coeur d'une cité chaude » publiée le 2 février. Durant deux semaines, il s'est fait passer pour l'ami d'une famille de La Courneuve : « Depuis quelques années, les médias suscitent une telle méfiance qu'on ne peut plus travailler à visage découvert. Cette technique est nécessaire pour ne pas être manipulé. » En clair, la fin justifierait les moyens. « Dans certains cas, le subterfuge est acceptable », estime Stéphane Haumant, rédacteur en chef adjoint de « Lundi Investigation ». Et de mentionner un document de la BBC relayé par son magazine fin 2004. Filmés par des caméras cachées, des membres du Comité international olympique expliquaient pouvoir aider Londres à décrocher l'organisation de la compétition. « Cette approche doit néanmoins rester exceptionnelle, précise Haumant. Car tout dispositif piégeant pour l'interlocuteur signe un échec journalistique. Et expose les piégés, qui ignorent que leurs confidences seront éventées. » Jean-Charles Deniau a donc « systématiquement flouté les visages ». Malgré ces contraintes, il souligne qu'« on ne recueille pas de propos aussi sincères avec un micro, qu'en discutant sur un pied d'égalité avec les gens ». Le jeu en vaudrait donc la chandelle ? « Pour les diffuseurs certainement, estime le sociologue Jean-Marie Charon. Car, au-delà de son éventuelle valeur ajoutée, le procédé vaut comme argument marketing, cela donne tout de suite un petit air de scoop. »

Alice Coffin