« Complément d’enquête » : Forcing, réseaux sociaux et plans B… L’exercice complexe de remplir le fauteuil rouge

Séquence finale À plusieurs reprises, Tristan Waleckx a fait appel aux réseaux sociaux pour convaincre ses invités de s’asseoir dans le fauteuil rouge de « Complément d’enquête ». Une méthode parfois fructueuse, parfois pas

Maxime Fettweis
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Plusieurs fois ces derniers mois, Tristan Waleckx a interpellé avec insistance sur Twitter des personnalités publiques pour les convaincre de s'asseoir dans le fauteuil rouge de « Complément d'enquête ».
Plusieurs fois ces derniers mois, Tristan Waleckx a interpellé avec insistance sur Twitter des personnalités publiques pour les convaincre de s'asseoir dans le fauteuil rouge de « Complément d'enquête ». — Nathalie Guyon / FTV et captures d'écran
  • Un nouveau numéro inédit du magazine d’investigation Complément d’enquête intitulé France : les réseaux de Poutine est diffusé ce jeudi 27 octobre à 22h55 sur France 2.
  • C’est finalement Jean-Luc Schaffhauser, ex-député européen élu avec le soutien du Front national, qui prendra place dans le fauteuil rouge pour la traditionnelle séquence d’interview avec Tristan Waleckx, diffusée à la fin de cet épisode consacré aux liens entre le Rassemblement national et le Kremlin.
  • Malgré ses nombreuses relances à Marine Le Pen et Jordan Bardella, le présentateur de l’émission n’est pas parvenu à les convaincre de se plier à cet exercice désormais culte de l’émission. « On n’est pas forceurs mais on est insistants car on sait que nos demandes sont légitimes », plaide Tristan Waleckx auprès de 20 Minutes.

Les demandes répétées de Tristan Waleckx à Marine Le Pen et Jordan Bardella auront fait chou blanc. Ni l’un ni l’autre ne seront face à lui dans la traditionnelle séquence des fauteuils rouge, qui clôt chaque épisode de l’émission d’investigation Complément d’enquête, diffusée chaque jeudi à 20h55 sur France 2. Le numéro de ce jeudi 27 octobre est pourtant dédié aux liens entre le parti de l’ex-prétendante à l’Élysée et de hauts fonctionnaires proches de Vladimir Poutine.

« On a proposé à Marine Le Pen, Jordan Bardella, Julien Odoul, Sébastien Chenu et à peu près à tous les cadres du Rassemblement national », confie celui qui tient les rênes du programme depuis septembre 2021. « Ils nous ont tous dit non. » Face à ces refus, le journaliste n’a pas hésité à faire appel à sa communauté sur Twitter, récoltant des milliers de likes sur son appel publié le 18 octobre. « Madame Le Pen, vous qui connaissez notre sérieux puisque vous vous servez de nos Complément d’enquête pour interroger une ministre, pourriez-vous svp répondre à note invitation à venir dans les fauteuils rouges afin de parler des liens RN/Russie que nous avons découverts ? », écrit-il. Tristan Waleckx a aussi adressé deux messages similaires à Jordan Bardella, l’un des deux prétendants à la présidence du RN. Sans réponse.


Malgré l’insistance du journaliste, la production de Complément d’enquête a finalement dû se tourner vers Jean-Luc Schaffhauser, ancien député européen étiqueté FN qui fera face au journaliste d’investigation dans l’émission. Pourtant, ses appels sur les réseaux sociaux n’ont pas toujours été vains. La présence de Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, pour commenter l’enquête sur les métabolites de pesticides diffusée le 22 septembre 2022, avait aussi fait l’objet d’un appel sur les réseaux sociaux avant qu’il accepte « après six mois de refus non justifiés ».


« Un devoir de répondre »

« Ça nous arrive parfois dans des enquêtes d’avoir des responsables qui ne répondent pas », explique Tristan Waleckx. Le journaliste fait toutefois la différence entre décideurs publics et acteurs commerciaux, comme par exemple les patrons de la grande distribution qui étaient au cœur d’un numéro de Complément d’enquête diffusé début septembre. « Quand ce sont des responsables politiques ou des hauts fonctionnaires qui sont responsables des dysfonctionnements que l’on met au jour, on se dit qu’ils ont presque un devoir de répondre. »

C’est ce postulat qui a encouragé Tristan Waleckx à faire un appel aux internautes concernant le sujet sur les métabolites de pesticides. « Il y a effectivement eu un engouement, se réjouit-il après coup. À tel point que nous avons fini par échanger avec le cabinet du ministre de la Santé. Ils nous ont indiqué qu’ils allaient faire pression sur la direction générale de la Santé. » Quelques jours plus tard, Jérôme Salomon s’installera durant vingt minutes dans le fauteuil rouge. « Ça permet aux responsables de venir donner leurs explications et ça évite d’avoir une enquête accablante », insiste le journaliste.

Des méthodes de « forceur » ?

Malgré ses nombreuses tentatives, celui qui est depuis septembre 2021 le visage de Complément d’enquête n’est pas parvenu à renouveler l’essai pour le reportage diffusé ce jeudi 22 octobre. Dans les commentaires de ses nombreux appels du coude numériques, certains s’amusaient d’ailleurs du côté « forceur » de ses demandes à répétition.


Tristan Waleckx rappelle qu’il est avant tout journaliste d’investigation. « Notre travail, c’est parfois d’être insistant et tenace, précise-t-il. "Forceur" c'est péjoratif mais si on entend par là "tenace professionnellement", je l’assume volontiers. » Il explique encore que les équipes de Complément d’enquête n’ont aucun problème à insister, une, deux, trois ou même plus de fois lorsqu’elles savent que « [leurs] demandes sont légitimes ».

Le journaliste estime que les réseaux sociaux sont aussi un endroit propice pour mettre les décideurs face à leurs responsabilités. « Parfois c’est un peu facile de dire non parce qu’on est embêté. C’est notre devoir de journalistes de révéler aux gens quand on refuse de nous répondre. On nous demande de faire du journalisme, pas de rentrer dans les plans de communication des personnes que l’on voudrait interviewer. »

Une discussion « franche et directe »

Devenue culte au fil des enquêtes diffusées dans le programme d’investigation de France 2, la séquence du fauteuil rouge est désormais immanquable. Tristan Waleckx s’amuse de savoir qu’elle plaît autant et tient à préserver ce moment en tête-à-tête post-reportage. « C’est une discussion franche et directe où on pose absolument toutes les questions. Mais ce n’est pas pour autant que notre but est de déstabiliser ou d’agresser nos invités. On tient au contraire à leur laisser le temps de répondre. »

L’intervieweur estime que le jeu d’équilibriste auquel il s’adonne est de « poser des questions qui ne sont pas forcément agréables sur le fond mais qui restent sympathiques sur la forme ». Il est convaincu que les réponses les plus franches ne peuvent pas naître dans l’agressivité même s’il faut toujours rester « implacable sur le fond ».

« La première interview dans les fauteuils rouges à laquelle j’ai assisté était menée par Benoît Duquesne, qui m’a recruté en 2012, se souvient Tristan Waleckx. Il interviewait Didier Schuller qui était alors mêlé à des affaires de corruption. Il lui a demandé : "Alors Monsieur Schuller, vous avez tapé dans la caisse ?" avec comme sous-entendu que ce n’était pas bien grave. Ce jour-là, Didier Schuller avait été d’une franchise assez inhabituelle et il avait dit des choses qu’il n’aurait sans doute jamais dites si on l’avait braqué et collé dos au mur. »

Savoir rebondir

Mais personne n’est contraint à s’installer contre son gré dans le fauteuil, comme le montre le refus de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Dans ces cas-là, les équipes de Complément d’enquête doivent redoubler d’ingéniosité. « Cela nous conduit à pousser notre enquête un petit peu plus loin », confie Tristan Waleckx.

Il assure que la séquence tournée mardi 25 octobre avec Jean-Luc Schaffhauser, très rare dans les médias, a fait l’objet de révélations « scotchantes » et « peu reluisantes » sur les liens entre l’extrême droite française et le Kremlin. « Je pense qu’en regardant la télévision, Marine Le Pen et Jordan Bardella vont peut-être se dire qu’ils auraient dû accepter notre invitation », sourit-il.



Le journaliste rappelle que faire de l’enquête c’est avant tout challenger sa résilience. « Si vous avez 150 portes qui vous sont fermées, la 151ᵉ sera peut-être une fenêtre par laquelle vous engouffrer et qui vous mènera à ce que vous cherchez voir même plus loin. »