Jacques Legros : « Jean-Pierre Pernaut et moi n’avons eu qu’un seul accrochage »

INTERVIEW Dans le livre « Derrière l’écran », Jacques Legros raconte ses quarante années de carrière dans le journalisme. Pour « 20 Minutes », il parle de son métier, des évolutions de la profession et des anciennes figures de l’info de TF1

Propos recueillis par Fabien Randanne
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Jacques Legros raconte dans un livre, intitulé "Derrière l'écran", de nombreuses anecdotes sur ses expériences journalistiques.
Jacques Legros raconte dans un livre, intitulé "Derrière l'écran", de nombreuses anecdotes sur ses expériences journalistiques. — JULIEN CAUVIN / TF1
  • Dans le livre Derrière l'écran, 40 ans au cœur des médias, publié mercredi 4 octobre aux éditions du Rocher, Jacques Legros raconte ses expériences journalistique et donne son point de vue sur la profession de journaliste.
  • « Journaliste, c’est le plus beau métier du monde car il n’a pas de hiérarchie, confie Jacques Legros à 20 Minutes. Les rencontres sont un tel enrichissement que c’est extraordinaire d’avoir cette chance de pouvoir les faire, d’en parler après, de captiver les gens avec ce que l’on a ressenti. »
  • « Quand, pendant le premier confinement, Jean-Pierre s’est retrouvé avec moi, dans le même journal, que je dirigeais quand lui avait un second rôle alors qu’il était en pleine forme, c’était pour lui insupportable et je le comprends, explique-t-il. Un jour, j’ai eu un mouvement d’humeur. En vingt-quatre ans, ce fut le seul accrochage entre nous. »

De son passage contrarié à la rédaction de Détective à celle du 13 Heures de TF1, Jacques Legros se raconte. Dans Derrière l’écran, 40 ans au cœur des médias, qui paraît mercredi aux éditions du Rocher, le journaliste de 71 ans confie de nombreuses anecdotes sur sa carrière qui raviront les lectrices et lecteurs désireux d’en savoir plus sur les coulisses du métier. « Je parle de moi, mais surtout de mon regard sur une société, une profession et leurs évolutions dans le temps », explique à 20 Minutes, celui qui a démarré « avec une Remington, du papier carbone, sans téléphone portable, ni Internet, ni ordinateur » mais n’entonne pas forcément le refrain du « c’était mieux avant ». Entretien.

A la fin de votre livre, vous dites que vous souffrez du symptôme de l’imposteur. Pourtant, vous n’avez plus rien à prouver. Il n’y a rien qui vous permette de vous rassurer sur votre légitimité ?

Je suis né [à Lapugnoy, dans le Pas-de-Calais] dans un milieu où partir à Lille relevait de la super promotion sociale réservée à quelques-uns, et où partir à Paris, il ne fallait même pas y songer. Ma grand-mère rêvait que je sois instituteur. Journaliste ? « Ce n’est pas pour toi. Tu te prends pour qui ? » C’est tout le poids social de mon environnement à l’époque qui fait que j’ai toujours eu ce sentiment d’avoir volé ce que j’ai à des gens mieux nés que moi. Je ne suis pas Cosette, mais le journalisme était tellement éloigné de ma vie, de mon entourage, de ce qu’on me disait à l’école. C’est ça qui forge en vous une sorte d’illégitimité chronique. Ça vous marque à vie, au fer rouge.

Vous n’avez pas eu de piston, vous n’avez pas fait d’école de journalisme mais votre arme pour entrer dans le monde du journalisme, c’est votre culot. Quand on vous lit, vous n’avez pas manqué d’audace…

(Il rit) Oui, je préfère le mot audace parce qu’aujourd’hui on a trop tendance à croire que le culot, c’est du talent. Comme je l’ai écrit, ce n’est pas du talent, mais ça aide parfois. C’est lié à mon tempérament : quand je veux quelque chose, je ne lâche jamais.

Vous insistez sur le fait que vous n’oubliez jamais d’où vous venez. Votre plus grande peur serait de prendre la grosse tête ?

Je pense que ça ne risque pas d’arriver. Je me méfie des certitudes. Quand on commence à en avoir - il en faut dans la vie, mais moi j’appelle ça des valeurs - c’est qu’on manque un peu d’intelligence.

Vous avez été, ou êtes toujours, reporter, présentateur, producteur… Vous êtes passé par Radio France Vaucluse, France Inter, France Info, RTL, LCI, puis le groupe TF1. Quelle casquette manquant à votre collection rêveriez-vous de revêtir ?

A mon âge, il n’y a plus beaucoup de casquettes à porter. J’ai atteint le moment où on a envie de transmettre, de réfléchir à ce que les médias doivent être demain, avoir un cap et une vision de ce que sont l’information et notre profession. Journaliste, c’est le plus beau métier du monde car il n’a pas de hiérarchie. Je raconte dans le livre ma matinée chez les parents d’un jeune homme mort à la mine [dans un coup de grisou au siège Simon, à Forbach, en Moselle, en 1985] puis le fait de m’être retrouvé à l’Elysée pour une déclaration du président de la République [François Mitterrand] quelques heures plus tard. Il n’y a pas un seul métier au monde où on peut faire un tel grand écart. Les rencontres sont un tel enrichissement que c’est extraordinaire d’avoir cette chance de pouvoir les faire, d’en parler après, de captiver les gens avec ce que l’on a ressenti.

Comment avez-vous vécu le fait de ne pas avoir été titularisé à la présentation du 13 Heures de TF1 après le départ de Jean-Pierre Pernaut ?

Je l’ai tellement bien vécu que, dès le premier jour, il y a vingt-quatre ans, je lui ai dit : « Ecoute Jean-Pierre, on a le même âge - nous n’avons que dix mois d’écart. Je n’ai pas l’ambition de voler ton fauteuil. Vu ton succès, ta notoriété et la qualité de ton journal, je ne suis pas là pour ça mais pour le plaisir de faire ce journal que j’aime et y apporter ma contribution, ma patte. » Nous nous sommes bien entendus, contrairement à ce qu’on a pu lire.

Dans un chapitre vous racontez avoir été agacé lorsque, pendant le premier confinement il y a deux ans, Jean-Pierre Pernaut a voulu faire « son » journal, grâce aux moyens techniques mis à sa disposition chez lui, dans votre journal…

Jean-Pierre avait un tempérament - et c’est ce qui a fait son succès. Il n’était pas homme à partager le journal dans un second rôle. Or, le confinement nous a amenés à faire ça. Cela partait d’un bon sentiment de la part de la direction de l’info de TF1. Il ne s’agissait pas de l’écarter mais de lui laisser une fenêtre dans le journal. Je me permets de rappeler que j’ai pris tous les risques pour que lui puisse être à l’abri. J’avais à peu près le même âge et je pouvais moi aussi attraper le Covid dans cette rédaction où ça tombait comme des mouches. Forcément, quand Jean-Pierre s’est retrouvé avec moi, dans le même journal, que je dirigeais quand lui avait un second rôle alors qu’il était en pleine forme, c’était pour lui insupportable et je le comprends. Un jour, j’ai eu un mouvement d’humeur. Je l’ai raconté dans le livre en pensant que c’était plutôt marrant qu’autre chose, mais il ne faut pas en faire un fromage. J’ai dit : « Merde, il y en a marre ! » On était épuisés, on faisait des journaux d’une heure en ne parlant que de covid, on traversait un Paris désertique, on avait l’impression de vivre une guerre bactériologique. C’était un truc de fous. En vingt-quatre ans, ce fut le seul accrochage entre nous.

Interrogée sur ce passage au micro de Virgin Radio, Nathalie Marquay-Pernaut, l’épouse de Jean-Pierre, a réagi avec virulence. Vous l’avez contactée pour vous expliquer ?

Non, je ne l’ai pas contactée et je ne la contacterai pas. Je la laisse dire ce qu’elle veut, elle en a le droit. La seule chose qui me dérange, c’est quand on n’a pas lu un livre et qu’on est interrogé par quelqu’un qui ne l’a pas lu non plus.

Vous parlez beaucoup d’éthique professionnelle dans le livre. Vous estimez qu’elle a tendance à se perdre chez les journalistes ?

Oh que oui ! J’ai toujours rêvé que les professionnels de l’information aient une influence sur les réseaux sociaux. Or, je constate que c’est tout l’inverse : ce sont les réseaux qui contaminent notre profession. Les gens qui disent n’importe quoi sur n’importe qui en étant eux-mêmes n’importe qui, c’est tragique. J’ai peur que ce métier se transforme en grand n’importe quoi pour faire du sensationnel, des raccourcis… Les petites phrases, en politique, ont toujours existé, mais elles étaient généralement suivies d’analyses qui prenaient un peu plus de hauteur et de recul.

Récemment, Roselyne Febvre, cheffe du service politique de France 24 a dit à l’antenne, alors qu’elle pensait que son micro était fermé, « Je ne peux pas les blairer », au sujet de figures de La France insoumise. C’est une faute professionnelle ? Un bug malheureux ?

Non, ce n’est pas une faute professionnelle. Elle se croyait off [hors antenne], elle a le droit d’avoir ses idées off. Ces erreurs, on y a tous eu droit un jour ou l’autre. Elle aurait aussi pu dire « J’ai envie de faire pipi ». Tant que ça ne transparaît pas avant ou après dans les propos ou dans son travail, ce qu’elle pense, on s’en fiche.

Vous avez participé à la création de LCI. Aujourd’hui, les chaînes d’information en continu font partie du paysage télévisuel et dictent régulièrement le rythme médiatique. Qu’en pensez-vous ?

Ces chaînes répondaient à un besoin de la société, au changement de mode de vie des gens qui n’étaient plus forcément présents au moment des grands-messes de l’info. Avant LCI, il y a eu France Info, qui a été vraiment une révolution car il n’y avait aucun équivalent nulle part. Je me suis vite rendu compte que la répétitivité, qu’elle soit en radio ou en télé, avait un côté un peu dangereux. Je l’ai souvent dit, ces médias ne sont pas faits pour être écoutés dans la longueur mais pour prendre un rendez-vous d’information. Je le raconte dans le livre, la répétitivité demande encore plus de recul qu’un 13 Heures.

C’est une des raisons qui expliquent qu’un Français sur deux dit ressentir une « fatigue informationnelle » ?

A force de manger, il y a un moment où on n’a plus faim. Je suis un gros consommateur d’info, mais il m’arrive de ne plus en pouvoir et de basculer sur Chérie FM. Je comprends les gens. Cela fait partie des risques, le trop d’info tue l’info. Il faut qu’on fasse attention. Cela doit rester quelque chose de pensé, de réfléchi, d’analysé… Ce ne doit pas être un déversoir de news.

Laurence Ferrari, qui fut l’une de vos collègues à TF1, a été nommée rédactrice en chef de « Paris Match ». Qu’est-ce que ça vous évoque ?

C’est Laurence. Elle a toujours eu beaucoup d’ambition. Ce n’est pas un reproche, il en faut, j’en ai eu aussi mais là, je n’en ai plus vraiment (rires). Elle est plus jeune. Ceci explique cela. Elle a encore un parcours à construire. Je ne peux que la féliciter.

Certains voient en elles un pion de Vincent Bolloré, nouvel actionnaire du groupe Lagardère, qui édite « Paris Match »…

Bof, ça m’est complètement égal. Chacun fait ses choix. Je ne connais pas Vincent Bolloré mais j’ai longtemps travaillé pour le groupe Bouygues et nous n’avons jamais reçu la moindre injonction ou la moindre volonté d’influer sur nos choix éditoriaux. Je parle de ce que je connais. Ce que je ne connais pas, je n’en parle pas.

Vous ne parlez pas non plus de Patrick Poivre d’Arvor dans le livre…

Qui suis-je pour en parler ? On m’a déjà questionné plein de fois là-dessus, j’ai dit ce que j’avais à dire. Je respecte la justice de mon pays, elle fera son travail, ce n’est pas à moi de le faire à sa place.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune homme ou une jeune femme envisageant de devenir journaliste ?

Réfléchis à chacun des mots que tu vas employer. Tu as une langue magnifique et tu vis dans un pays magnifique. Il n’y a pas d’équivalent au monde. Cette langue, respecte-la et, ce pays, regarde-le droit dans les yeux et avec humilité car il est beau et tu lui dois plus qu’il te doit.