Diarrhée et pipi dans «Wild»: «Si la télé n'a plus de barrières, le public en a encore»

MEDIAS Elodie Kredens, maîtresse de conférences à l’université de Savoie, qui a mené des travaux sur la téléréalité évoque, pour « 20 Minutes », les séquences polémiques qui valent à l’émission de M6 d’être dans le viseur du CSA…

Propos recueillis par F.R.

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Samantha, experte en survie de «Wild».
Samantha, experte en survie de «Wild». — Patrick ROBERT/M6
  • Le jeu de survie Wild sur M6 a diffusé ces deux derniers lundis des séquences d’une crise de diarrhée sonore et un pipi en plan rapproché.
  • Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a annoncé avoir ouvert une instruction à la suite de plaintes du public..
  • Pour Elodie Kredens, maîtresse de conférences à l’université de Savoie, auteure d’une thèse sur la réception « publique » et « privée » de la téléréalité, « la question se pose de savoir quels sont les derniers tabous absolus que l’on ne veut pas montrer ».

Une crise de diarrhée sonore, un pipi en plan rapproché… Voici ce que les téléspectateurs de M6 ont pu voir ces deux derniers lundis dans le jeu de survie Wild. Des séquences pour lesquelles le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) a ouvert une instruction après avoir reçu des plaintes du public.

La chaîne a-t-elle franchi la ligne jaune concernant ce qui est acceptable ou non de montrer à la télévision ? Faut-il s’habituer à voir d’autres scènes de ce genre sur le petit écran ? 20 Minutes a abordé ces questions avec Elodie Kredens, maîtresse de conférences à l’université de Savoie, auteure d’une thèse sur la réception « publique » et « privée » de la téléréalité.

M6 a-t-elle franchi un cap en diffusant les images d’une candidate, Samantha, atteinte de diarrhée ou urinant dans une tasse ?

La téléréalité a bousculé les cloisons entre la vie privée et la vie publique, même si les incursions de la télévision dans l’intime ont commencé bien avant. Mais souvenez-vous de Loft Story et de la polémique suscitée à l’époque par les ébats de Loana et Jean-Edouard. On voyait sans voir, puisque l’acte se déroulait dans l’eau. La promesse de la téléréalité, c’est de « tout montrer », mais cela ne concerne pas ce qu’il se passe aux toilettes. S’il y a des caméras, c’est pour éviter des suicides, pas pour enregistrer des images à diffuser. Ce qui est de l’ordre de l’excrémentiel n’avait jamais autant été mis en scène avant Wild. Cela me fait penser à une séquence de L’étrange pouvoir du corps humain, une émission diffusée il y a quelques mois sur France 2 : Adriana Karembeu avait accepté de jouer le jeu en avalant une petite caméra utilisée en médecine pour explorer le tube digestif. On voyait donc littéralement l’intérieur d’Adriana Karembeu, on ne s’arrêtait pas à la barrière cutanée. Après le privé, l’intime, qu’est-ce qu’il reste ?

Le CSA n’aurait reçu qu’une dizaine de signalements, ce qui semble peu…

Je pense que peu de gens connaissent vraiment la manière d’alerter le CSA, mais ces séquences ont ému beaucoup d’internautes. Cet émoi est remonté à la surface médiatique, c’est le signe que si la télévision n’a plus de barrières, il y en a encore du côté du public. La télévision propose, les téléspectateurs disposent.

M6 se défend en soulignant qu’il s’agit d’un jeu de survie et que la séquence de la diarrhée contribuer à montrer « les effets de la déshydratation sur l’organisme »…

C’est effectivement un contexte particulier : Wild est dans la survie, le confort est laissé de côté. J’arrive à comprendre comment M6 peut justifier ces images. La chaîne se raccroche aux branches de cette manière-là. Mais on peut s’intéresser à la manière dont cela est monté, montré : avec des effets sonores, des plans rapprochés. Lorsque la candidate fait pipi, son binôme a la décence de se retourner, ce que ne fait pas la caméra.

Faut-il s’attendre à ce que, dans quelques années, cela ne surprenne plus personne de voir de telles séquences à la télévision ?

Bien sûr, il y a des effets d’habituation. La plupart des études sur le rapport des enfants aux images violentes en viennent à la même conclusion : la récurrence des images violentes ne rend pas les enfants plus violents, mais elle les insensibilise à la violence. Aujourd’hui, [contrairement à il y a une trentaine d’années] plus personne ne s’émeut que quelqu’un aille raconter sa vie privée, sexuelle, à la télévision. Les caméras entrent désormais dans les salles d’accouchement, comme dans Baby Boom sur TF1 : les sexes et poitrines des femmes sont floutés, mais on les voit donner naissance à leur enfant. La question se pose de savoir quels sont les derniers tabous absolus que l’on ne veut pas montrer.