Max Richter: «La musique de "The Leftovers" a un impact physique sur nous»

SÉRIE TV «The Leftovers» est l’une des récentes séries les plus importantes et les plus obsédantes, et sa musique, composée par l’Allemand Max Richter, n’y est pas étrangère…

Propos recueillis par Vincent Julé

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« The Leftovers », la série coup de poing émotionnel de HBO
« The Leftovers », la série coup de poing émotionnel de HBO — HBO

Il est le compositeur du moment. Son style, entre néo-classique et post-minimaliste, est devenu reconnaissable dès les premières notes, et hante autant les platines, les salles de concerts, vos nuits que le petit et grand écran. En effet, Max Richter a réinterprété les Quatre Saisons de Vivaldi, composé huit heures de musique de nuit avec Sleep, fait de la Philharmonie de Paris sa deuxième maison et signé plusieurs bandes originales de films (Valse avec Bachir, Miss Sloane...) et de séries, avec la nouveauté Taboo et surtout The Leftovers.

Alors que la série a débuté sa troisième et ultime saison lundi soir sur OCS, le festival Séries Mania 2017 en a profité pour lui rendre hommage en présence de son créateur Damon Lindelof, ses acteurs (Justin Theroux, Christopher Eccleston) et… son compositeur. Tout un symbole sur l’importance de la musique de Max Richter dans The Leftovers - et dans la vie en général -, et l’occasion idéale pour 20 Minutes d’en parler avec lui.

The Leftovers se réinvente d’une saison à l’autre, comment cela affecte votre travail de compositeur ?

Vous avez un monde, dont nous voyons différents aspects : les lieux changent, de nouveaux personnages arrivent, d’anciens partent… Nous avons décidé d’utiliser des fondamentaux, dont le thème Departure et la musique orchestrale. Ils forment la colonne vertébrale de la série, à laquelle s’ajoutent d’autres sons au fil des épisodes, des saisons, avec par exemple un peu de guitare, de couleur locale pour la saison 2 qui se déroule au Texas. Ce processus continue d’ailleurs en saison 3, même si le langage musical reste le même.

Même le générique change.

Quand la série s’est délocalisée en saison 2, ils ont voulu signifier ce nouveau départ et ont utilisé un nouveau morceau, qui pour le coup n’est pas de moi mais d’une chanteuse country [Let The Mystery Be d’Iris DeMent]. Quant à la saison 3, je ne vais pas vous spoiler mais bon…

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Le thème Departure est devenu la signature de la série, et aussi un peu de votre musique.

Le thème opère à différents niveaux. Ce motif répété à la main gauche vient du XVIIIe siècle, on l’appelle la basse d’Alberti et on la doit au compositeur Domenico Alberti. Il précède Mozart de peu. Il y a donc une résonance historique, car quiconque a déjà joué du piano connaît cet enchaînement, même inconsciemment. L’harmonie du thème repose sur une alternance de majeur et mineur, de « happy and sad ». Comme The Leftovers. Mais je voulais également que le morceau laisse assez d’espace aux gens pour penser, réfléchir. Musicalement, il ne s’y passe pas grand-chose, c’est très simple. Donc tu peux te l’approprier, l’habiter.

D’ailleurs, vous le revisitez, le déclinez.

Oui, il revient régulièrement. Je le comparerais à une maison, un chez-soi. Quand tu écoutes Departure, tu te relaxes, tu sais que c’est The Leftovers. Il fait partie du paysage dans lequel vivent les personnages, et fonctionne comme un espace mental auquel le spectateur peut se raccrocher. Et cette balance majeur/mineur a presque un impact physique sur nous. La musique est un langage à la fois très précis et toujours mystérieux. Il est impossible d’expliquer comment il peut nous affecter tous.

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Vous avez dit composer The Leftovers avec une idée en tête : Pourquoi se lever le matin ?

La série est sur une quête de sens. Il y a cet événement tragique, puis le deuil et surtout des questions : Pourquoi faisons-nous tout ça ? Pourquoi devons-nous les faire ? Comment vivre et survivre chaque jour l’un après l’autre ? La musique peut offrir une réponse, une solution, elle l’est pour moi. Pensez-y. Les gens se lèvent le matin, mettent leur morceau préféré, et c’est parti pour la journée. Il se passe quelque chose en nous, même si on ne peut pas forcément le décrire précisément, scientifiquement ou émotionnellement. C’est presque magique. La musique de The Leftovers ne parle que de ça.

En quoi composer pour une série est différent de vos autres projets : film, opéra, album…

Quel que soit le projet, il n’y a pas une seule façon de composer, mais plusieurs. Au début de la série, je travaillais sans images, juste d’après des idées ou des bouts de scripts. De la pure exploration. Je ne savais pas où j’allais, mais j’y allais. (rires). Je découvrais ce que je faisais… en le faisant. C’est assez fabuleux. Et à la télévision, tu finis par passer beaucoup de temps avec les personnages, alors que sur un film, tu as deux-trois moments. Kevin, j’ai dû partager une centaine de scènes avec lui, toujours de manière différente. Ce temps permet de se remettre en cause, d’expérimenter, d’explorer. C’est un processus très satisfaisant, et assez beau.

Quelles séries regardez-vous, et prêtez-vous une attention particulière à la bande originale ?

Récemment, j’ai beaucoup aimé The OA, la série et la musique. Très malin, expérimental et un peu fou. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y retrouver l’ADN de The Leftovers.

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Comment cela se passe lorsqu’un de vos morceaux est utilisé dans une série ou un film, à l’instar de On the Nature of Daylight dans Shutter Island ou Premier contact ?

On the Nature of Daylight est issu de The Blue Notebooks, un album antiguerre en Irak. Il s’agit donc d’un morceau protestataire. Quand ils m’ont contacté pour l’utiliser dans Premier contact, j’ai été à la fois surpris et circonspect. Je ne voulais pas forcément que le titre soit dénaturé, qu’il change de sens. Je n’étais donc pas vraiment enthousiaste, surtout que je connais très bien le compositeur de la bande originale, Jóhann Jóhannsson, et que ça voulait dire lui retirer l’ouverture et la clôture du film, soient les scènes les plus importantes. Le réalisateur Denis Villeneuve m’a appelé et expliqué pourquoi il l’avait utilisé comme « temp track » [morceau temporaire] et pourquoi il voulait le garder. Le morceau avait la même structure palindromique que le film, et ce dernier était antiguerre à sa manière. Il m’a convaincu.

Denis Villeneuve réalise d’ailleurs la suite de Blade Runner, dont vous êtes un grand fan. Mais c’est Jóhann Jóhannsson qui signera la musique.

Pas de souci, et pas de jalousie. C’est un défi très difficile. Passer après Vangelis ? Non merci.

Et composer un film Star Wars, comme Michael Giacchino sur Rogue One ?

Star Wars est un univers fascinant, excitant. On ne sait jamais de quoi sera fait demain, mais ils sont bien partis pour continuer à en faire, donc oui, pourquoi pas.

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