«Sun Records»: De la série à la réalité, tout sur le label qui accoucha du rock’n’roll

SERIE La nouvelle minisérie de CMT raconte l’histoire de Sam Phillips qui a signé, entre autres, Elvis Presley, Johnny Cash, Carl Perkins et Jerry Lee Lewis… Une histoire qui tient du mythe et que nous avons passée aux cribles de spécialistes de l’histoire du rock…

Anne Demoulin

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Les héros de la série «Sun Records» sur CMT.
Les héros de la série «Sun Records» sur CMT. — Kevin Lynch

« All rock 'n' roll came out of Sun Records ! » (« Tout le rock’n’roll est sorti de Sun Records ! »), déclare Jerry Lee Lewis au début de la nouvelle minisérie Sun Records, diffusée ce jeudi sur la chaîne américaine CMT. Mais comme beaucoup de légendes qui circulent sur le mythique label de Memphis, ce n’est pas tout à fait vrai.

Attribuer un certificat de naissance du rock’n’roll dans l’Amérique du début des années 1950 n’est pas une tâche facile : « Certains font même remonter ses origines jusqu’aux années 1940 », constate Jean-Marie Pouzenc, président de l’association Elvis My Happiness. Les eaux se sont-elles rompues à Chicago avec les cliquetis de la guitare électrique de Chuck Berry ? A Philadelphie où Bill Haley martelait la country à coup de lignes de sax mitrailleuses ? Au Texas, avec les cris déchirés de Buddy Holly ? Ou à Memphis, avec le rythme syncopé du rockabilly qu’Elvis Presley a créé lors d’une improvisation providentielle dans les studios Sun Records ? Faire de Sam Phillips, le fondateur de Sun Records, le papa du rock, est exagéré, mais nul ne doute qu’il a contribué à l’accouchement du genre musical.

« Des chanteurs noirs et du rythme and blues »

« Le label Sun Records a joué un rôle capital dans l’histoire du rock’n’roll », lance Jean-William Thoury, journaliste et critique de musique rock’n’roll à Rock & Folk. La série en 10 épisodes, adaptée de la comédie musicale Million Dollar Quartet, récompensée par un Tony Award, raconte l’histoire de son fondateur, Sam Phillips, incarné par Chad Michael Murray, le bad boy Tristan DuGray de Gilmore Girls et Lucas Scott des Frères Scott. « C’était un homme de radio, qui connaissait bien la musique et les attentes du public », résume Jean-William Thoury. Sam Phillips ouvre le 3 janvier 1950, au 706 Union Avenue à Memphis dans le Tennessee aux États-Unis, une « maison d’enregistrement » initialement destinée à tous types d’enregistrements : « On sortait de là avec son disque sous le bras », raconte Jean-Marie Pouzenc.

Le studio enregistrait « les mariages et les enterrements », mais aussi « les artistes du coin », détaille le journaliste de Rock’n’Folk. A cette époque-là à Memphis, on chante du gospel, on joue du blues, du hillbilly, de la country, du boogie et du western swing. En mars 1951, Ike Turner et les Kings of Rhythm y enregistrent Rocket 88, considéré par beaucoup comme le premier titre de rock’n’roll, mais la licence est cédée aux studios Chess Records de Chicago.

Ce n’est qu’en 1952 que Sam Phillips lance officiellement son label. « Sun Records, avant Elvis Presley, c’est surtout des chanteurs noirs, du rythme and blues », raconte Jean-Marie Pouzenc. Howlin' Wolf, Ike Turner, BB King, Rosco Gordon, Little Junior Parker, l’auteur de la première version de Mystery Train, Billy « The Kid » Emerson passent par le studio de Memphis.

Elvis Presley « n’ose pas se lâcher »

« Sam Phillips a une vision artistique de l’enregistrement et les titres sont enregistrés avec une grande liberté, pas en trois heures comme ailleurs », souligne le journaliste de Rock & Folk. En juillet 1953, Elvis Presley, campé dans la série par Drake Milligan, tout juste âgé de 18 ans et sorti du lycée Humes de Memphis, enregistre à ses frais (pour 4 dollars) deux chansons, My Happiness et That’s When Your Heartaches Begin et repart avec le disque pour l’offrir à sa mère. « Elvis Presley voulait se sortir de là, de la misère dans laquelle il avait grandi. Son truc ? Se faire entendre », rappelle Jean-Marie Pouzenc.

Lorsque l’assistante de Sam Phillips (Margaret Anne Florence), Marion Keisker, demande à Elvis « What kind of singer are you ? » (« Quel genre de chanteur êtes-vous ? »), il lui répond : « I sing all kinds. » (« Je chante de tout. ») « Who do you sound like ? » (« A qui vous ressemblez ?) », poursuit-elle, Elvis Presley lui rétorque : « I don’t sound like nobody » (« Je ne sonne comme personne »), lui rétorque-t-il. Elle note sur la fiche : « voix à écouter, bon chanteur de ballade ». Si elle est « vite conquise », selon le président de l’association Elvis My Happiness, pour Sam Phillips, « c’est sans plus ».

Le jeune chanteur enregistre à nouveau à ses frais en janvier 1954 deux autres titres, I’ll Never Stand In Your Way et It Wouldn’t Be The Same Without You. Le fondateur du label organise finalement des essais avec le futur King le 5 juillet 1954, avec Scotty Moore à la guitare électrique et Bill Black à la contrebasse. « Au début, Elvis n’ose pas se lâcher et se contente de chanter des ballades », détaille Jean-Marie Pouzenc. Sam Phillips s’apprête à fermer le studio quand Elvis entonne une vieille chanson That’s All Right Mama d’Arthur Crudup et montre enfin ce qu’il a dans les tripes. », se réjouit Jean-Marie Pouzenc.

« Ce que venait de faire Elvis avec That’s All Right me donna immédiatement la chair de poule. Je savais qu’on tenait quelque chose. Ce n’était pas la chanson à proprement parler, mais ce qu’en faisait Elvis, la chanson était à l’origine un blues, Elvis l’a transformée en rock 'n' roll. Je peux vous dire que pour moi c’était un choc. Je décidai qu’il devait l’enregistrer. Ce fut son premier vrai succès à Memphis », expliquera plus tard Sam Phillips, qui signe le chanteur.

« C’est ça la révolution du rock’n’roll »

Le trio Presley-Moore-Black prend pour nom « The Blue Moon Boys » et, en octobre 1954, le batteur D.J. Fontana se joint à eux. Les Blue Moon Boys jouent avec Elvis de 1954 à 1958 : « Avant eux, on ne voyait sur scène que des Big Bands, là, ils étaient juste trois, puis quatre et ça déménageait ! C’est ça la révolution du rock’n’roll. Tout d’un coup, en voyant Elvis, tous les jeunes se sont dit qu’eux aussi pouvaient s’y mettre et ont eu envie d’acheter une guitare. Toutes les formations ont repris ce modèle, les Beatles, les Stones, etc. », se souvient Jean-Marie Pouzenc.

Sam Phillips revend Elvis Presley à RCA le 21 Novembre 1955 pour « 40.000 dollars, une somme énorme à l’époque », détaille Jean-William Thoury. Dans l’écurie Sun Records suivront entre autres, Carl Perkins (Dustin Ingram) et son Blue Suede Shoes, Johnny Cash (Kevin Fonteyne) et son Folsom Prison Blues ou encore Walk the line, Roy Orbison et son Domino, et le petit prodige du piano Jerry Lee Lewis (Christian Lees) et son Great Balls of Fire.

La série, comme la comédie musicale, met ainsi en scène cette séance d’enregistrement légendaire, « surnommée “Million Dollar Quartet” par le journaliste local qui l’a couverte, une expression bien trouvée pour ces débutants qui vendront des millions de disques », précise Jean-William Thoury. Le 4 décembre 1956, Carl Perkins accompagné de Jerry Lee Lewis enregistrent. Elvis Presley « chez RCA depuis un an, enchaîne les n° 1, revient à Memphis et vient saluer Sam Phillips », raconte Jean-Marie Pouzenc. Les artistes débutent une improvisation que Sam Phillips ne manque pas de mettre sur bandes. « Johnny Cash se joint à eux, surtout pour la photo, il s’agit en réalité plus d’un trio que d’un quartet », souligne le journaliste de Rock & Folk.

Le disque ne sortira qu’en 2001. Le studio Sun Records, vendu en 1969 par Sam Phillips, a été désigné le 31 juillet 2003 comme monument historique national. Reconstitué à l’identique, il accueille des artistes comme U2, Beck, Magnolia Electric Company, Chris Isaac, ou Elle King, venus respirer, comme les milliers de touristes qui le visitent, le souffle du rock’n’roll.