«Envoyé Spécial»: «Avant une élection, un électeur informé en vaut deux», assure Elise Lucet

INTERVIEW La journaliste, qui fait sa rentrée à la présentation du magazine d’information de France 2 ce jeudi à 20h55, parle de son goût pour le journalisme d’investigation…

Propos recueillis par Fabien Randanne

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La journaliste Elise Lucet présente «Envoyé Spécial» sur France 2.
La journaliste Elise Lucet présente «Envoyé Spécial» sur France 2. — Charlotte Schousboe - FTV

Elise Lucet fait sa rentrée ce jeudi, à 20h55, aux commandes d’Envoyé Spécial qu’elle animera… dans un container transformé en plateau de télé itinérant. Pour la première, le décor a pris place dans la gare de Brétigny-sur-Orge (Essonne), reportage sur la sécurité à la SNCF oblige. « C’est une volonté de montrer que l’on est dans un journalisme d’extérieur », assure la journaliste de France 2, qui a répondu aux questions de 20 Minutes

A quoi doit-on s’attendre avec cette nouvelle formule d’« Envoyé Spécial » ?

Quand j’ai été nommée pour reprendre l’émission on m’a demandé clairement d’en refaire un événement. Il y aura donc de l’enquête, du grand reportage – il y en a toujours eu, c’est une marque de fabrique. Il va y avoir des grands portraits réalisés par l’équipe de Complément d’enquête : ce jeudi, ce sera Zinédine Zidane et, dans quinze jours, Florian Philippot. On va intégrer un module de reportage, appelé « Sérieusement ? », sur des choses stupéfiantes qui existent et que l’on va tourner en mode un peu candide. On veut aussi redonner ses lettres de noblesse au photojournalisme donc il y aura un module mettant face à face une photo qui a fait l’actualité et son auteur qui la racontera. Et puis aussi un module data pour apporter de meilleures clés de compréhension aux téléspectateurs, de manière ludique.

Vous avez cherché à être en rupture avec le style de vos prédécesseurs ?

Je n’ai pas du tout envie de dire que c’est une rupture. C’est un renouveau. En tout cas, on a envie de ça. On reste modestes, le boulot qui a été fait avant par Paul [Nahon], Bernard [Benyamin], Françoise [Joly] et Guilaine [Chenu] était vraiment très bon, simplement, quand une émission existe depuis vingt-six ans, il faut parfois renouveler le modèle. A vous de nous dire si on a réussi ou pas.

« Michel Field avait trop en tête le calendrier politique et pas assez le calendrier journalistique »

Le sujet sur Bygmalion, qui a déjà fait beaucoup parler de lui, est très attendu…

Tristan Waleckx avait fait une enquête sur Bygmalion pour Complément d’enquête il y a deux ans et il est resté en contact avec plusieurs acteurs de l’affaire. Franck Attal lui avait toujours dit : « Je parlerai quand j’aurai fini de répondre aux juges d’instruction » et il se trouve que l’instruction a été bouclée début juin.

Pourquoi Franck Attal nous intéresse particulièrement ? Parce que contrairement à tous les autres protagonistes de l’affaire, il n’est pas un politique, c’est l’homme qui a organisé les quarante-quatre meetings de Nicolas Sarkozy en 2012, donc il était au cœur du réacteur nucléaire et il a vu le système de double facturation se mettre en place. Il nous le décrit avec beaucoup de précision. Il nous apporte énormément de documents, il nous montre les choses de manière factuelle et il a une position qui n’est pas du tout politique, c’est-à-dire qu’il n’a pas de compte à régler, il ne roule pas pour un candidat à la primaire. Son témoignage est d’autant plus intéressant qu’il est étayé de documents écrits, il est parti avec une clé USB sur laquelle il y a beaucoup d’éléments concernant la double comptabilité. Journalistiquement, c’est un témoignage crucial.

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La diffusion du reportage a fait l’objet d’une passe d’armes, début septembre, entre Michel Field, le patron de l’info à France Télévisions, et vous. Vos relations avec lui se sont-elles normalisées depuis ?

Oui, oui, les relations se sont apaisées. Je pense que Michel avait trop en tête le calendrier politique et pas assez le calendrier judiciaire ou journalistique. Pour nous, l’essentiel, c’est que le calendrier politique ne dicte pas le calendrier journalistique, je pense qu’il l’a compris. On s’est expliqué là-dessus, on s’est engueulé. Mais maintenant, c’est fini, on se voit, on discute tout à fait normalement.

Vous avez eu gain de cause puisque le sujet sera diffusé ce jeudi, comme prévu…

Je pense que Delphine Ernotte [présidente de France Télévisions] et Michel Field ont pris la bonne décision car je dis toujours qu’un téléspectateur informé en vaut deux et donc, avant une élection, un électeur informé en vaut deux. Depuis fin août, on est déjà en période de campagne électorale et jusqu’à début mai, et même fin juin, avec les législatives. On ne peut pas arrêter de faire des enquêtes durant tout ce temps. Ou alors on arrête Envoyé Spécial. Ou alors on ne me demande pas à moi de reprendre Envoyé Spécial avec Jean-Pierre Canet [qui a cocréé Cash Investigation]. Quel que soit le candidat, quel que soit le parti, il y aura d’autres enquêtes dans Envoyé Spécial qui aborderont des questions politiques. On ne peut pas mettre ces sujets liés à la politique au congélateur pendant un an, ce n’est pas possible et ce n’est pas souhaitable car les téléspectateurs attendent de nous qu’on les informe. En période électorale, c’est capital.

Comment allez-vous suivre la campagne ?

Dans Envoyé Spécial, on va faire des immersions dans des lieux assez symboliques des problèmes de la société française d’aujourd’hui. On a décidé d’écouter non pas les candidats mais les électeurs et d’entendre, en passant trois semaines avec eux, ce qu’ils ont à dire sur un sujet précis.

Vous avez conscience d’incarner pour de nombreux téléspectateurs une héroïne journalistique qui dénonce les injustices et les scandales ?

Je ne me vois vraiment pas comme une héroïne, très franchement. Parce que, que ce soit pour Cash Investigation ou pour Envoyé Spécial, c’est un travail collectif. J’ai toujours fonctionné en équipe, ce boulot-là ne se fait pas tout seul. Je ne suis pas une héroïne, je suis la patronne de deux équipes qui fonctionnent très bien. On revendique simplement de faire notre travail le mieux possible, en prenant le temps de le faire. A chaque fois que je suis allée voir Delphine Ernotte que je lui ai dit : « Voilà, on s’attaque à tel sujet, ça va tanguer. Est-ce qu’on le fait ou non ? », elle m’a toujours répondu « On y va ! »

« On n’est pas des justiciers de l’info, on fait notre boulot »

Des hommes politiques peuvent suivre des cours de training pour faire face à vous. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Il y a des chefs d’entreprise aussi… Pendant des années, on a cédé trop de terrain aux communicants. S’ils doivent « s’entraîner » pour répondre à mes questions où à celle de mes équipes, c’est qu’il y a eu beaucoup trop de communication autour d’eux et pas assez de journalisme. Donc, qu’ils s’entraînent. Nous, on est ravi quand ils viennent nous répondre parce que, qu’un PDG ou un politique ne nous réponde pas, c’est calamiteux pour eux, ça donne un sentiment de démission, de fuite.

La chaîne YouTube de « Cash Investigation » fonctionne bien, y en aura-t-il une pour « Envoyé Spécial » ?

C’est en discussion. Avec Cash Investigation, on est très présents sur les réseaux sociaux, Envoyé spécial le sera aussi. Je suis extrêmement fière quand, dans la rue, un gamin de 16 ans m’arrête en me disant « Madame, je ne regarde jamais la télé, mais je vous regarde en replay ou sur YouTube » et qu’une demi-heure après, quand je fais mes courses, une dame de 86 ans me dit : « S’il vous plaît ne lâchez rien, on vous regarde, continuez ». Ça veut dire qu’on n’est pas une émission de niche.

Cash Investigation ou Envoyé Spécial se veulent très grand public. Notre mission c’est de rendre accessibles nos enquêtes à tous les publics, quel que soit leur âge ou leur niveau social, même si elles concernent des sujets compliqués comme Bygmalion ou l’évasion fiscale. Je suis extrêmement fière quand les téléspectateurs me disent « Je ne pensais pas pouvoir comprendre les Panama Papers, j’ai tout compris et en plus c’est passionnant ». On n’est pas des justiciers de l’info, on a envie de faire notre boulot pour être l’ambassadeur des téléspectateurs qui nous disent derrière : « C’est exactement ce qu’on attend, merci ».