«La Rue des allocs»: Accusée de misérabilisme et de sensationnalisme, on a vu les premiers épisodes de cette série polémique

MÉDIAS Alors que les deux premiers épisodes sont diffusés ce mercredi soir sur M6, le « docu-réalité » tourné à Amiens fait déjà l’objet de plusieurs critiques. On fait le point…

Fabien Randanne

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Image du générique de «La Rue des allocs».
Image du générique de «La Rue des allocs». — M6

« Une immersion sans précédent dans le quotidien de personnes et de familles en situation de précarité ». C’est ainsi que, fin juillet, M6 annonçait la diffusion prochaine du « docu-réalité » La Rue des allocs. Les messages d’indignation se sont multipliés sur les réseaux sociaux, mais la polémique s’est vite assagie dans la torpeur estivale. Ce mercredi, la chaîne programme les deux premiers épisodes, à 21h et 22h30. Un lancement en catimini, qui ne manquera pourtant pas de susciter des réactions épidermiques et de diviser les téléspectateurs. 20 Minutes a vu deux heures de l’émission et fait le point sur les aspects qui font débat.

  • Un concept venu du Royaume-Uni

La Rue des allocs est une adaptation de Benefits Street, dont la première saison diffusée en Grande-Bretagne début 2014 a enregistré une audience (6 millions de téléspectateurs) à hauteur de la polémique qu’elle a suscitée. Le programme, fruit d’un an de tournage rue James-Turner à Birmingham, abordait la question de la précarité sans hésiter à verser dans le sensationnalisme. Il allait jusqu’à montrer deux jeunes hommes expliquer leur technique pour voler dans les magasins et retirer les antivols.

La version française, réalisée par Stéphane Munka et produite par Troisième Œil, est bien plus sobre. Elle devait s’appeler Zone prioritaire mais M6 a opté pour une traduction littérale du titre original. « Nous, ce qu’on a interrogé, ce n’est absolument pas le système d’allocation, mais les conséquences du chômage. J’aurais préféré Rue du chômage », a déclaré mardi le réalisateur sur Europe 1, qui affirme que le propos de La Rue des allocs n’était « en aucun cas » de dire que certains profitent du système. « On n’est pas du tout tombé [sur ce genre de situation] », a-t-il ajouté.

Pendant six mois, les équipes de tournage ont planté leurs caméras à Amiens (Somme), ville où le taux de chômage est de 20 %, et plus précisément dans le quartier Saint-Leu, où le taux de chômage, d’après le commentaire, avoisinerait les 40 %. Les habitants du secteur ont subi de plein fouet la crise de 2008 et nombreux sont ceux qui vivent sous le seuil de pauvreté. Beaucoup travaillaient pour l’industrie automobile, particulièrement éprouvée, et se sont retrouvés sans salaire lorsque les usines ont fermé ou que les entreprises ont réduit leurs recours aux intérimaires.

  • La peur des clichés et de la stigmatisation

« Le regard partisan et trompeur d’un pseudo-documentaire journalistique vient jeter l’opprobre sur Amiens et sur un de ses quartiers emblématiques. (…) Pourtant la situation actuelle est bien plus complexe qu’une caricature résumée par certains "rue des allocs" [sic]. » Voici un extrait de la pétition lancée sur Internet pour appeler à « refuser le voyeurisme teinté de misérabilisme et le mépris de classe en boycottant les émissions racoleuses ». Ce mercredi, à 16h, elle avait enregistré 266 signatures.

« J’attends de savoir [de] quelles caricatures [il est question], puisque ce sont des gens qui lancent une pétition sans avoir vu [La Rue des allocs] », s’est défendu Stéphane Munka au micro d’Europe 1. « On n’a pas inventé de situation. Elles ne sont pas caricaturales », a-t-il ajouté, précisant qu’il avait « rassuré » par téléphone certains protagonistes de la série documentaire.

Les personnes suivies ont des profils et des parcours de vie variés. Il y a par exemple Marie-Jo, 59 ans, qui a dû surmonter la mort de son mari, assassiné, et perçoit une allocation de 900 euros par mois, Philippe 46 ans, qui touche une allocation adulte handicapé et est menacé d’être expulsé de son logement, Jessica, 23 ans, agent d’entretien à mi-temps qui dispose d’un salaire de 900 euros mensuels pour vivre avec sa fille et son compagnon obnubilé par le tuning ou bien encore David et Jérôme, deux frères quadragénaires qui touchent respectivement 450 euros de RSA et 800 euros d’allocations chômage et « volent parfois dans les magasins », dixit le commentaire. Certains téléspectateurs y verront peut-être des clichés, mais La Rue des allocs ne fait à aucun moment d’un des cas une généralité.

  • L’accusation de sensationnalisme et de misérabilisme

« On ne compte plus les scènes où les habitants se confient alors qu’ils sont en état d’ivresse. Sans parler des délits qu’ils avouent à visage découvert, abandonnant toute méfiance », déplore un article de L’Humanité paru le 11 août. Effectivement, certains évoquent sans détour leur (importante) consommation d’alcool, révèlent travailler au noir, où emploient des termes homophobes. « C’est la captation du réel », a répondu Stéphane Munka. Le réalisateur a ensuite déclaré au Parisien avoir « pesé chaque scène au montage, constamment réfléchi pour placer le curseur au bon endroit, rester à la fois respectueux et représentatif ». Par ailleurs, là où Benefits Street ne rechignait pas à dépeindre la rue James-Turner comme un lieu des plus glauques, La Rue des allocs montre des habitants attachés au côté pittoresque du quartier Saint-Leu, situé à quelques minutes de la cathédrale d’Amiens, et à sa propreté, et précise qu’il s’agit d’un « des plus demandés auprès des offices HLM ».

  • Point de vue et parti pris

En Grande-Bretagne, Benefits Street avait débordé du cadre télévisuel pour s’inviter dans les débats politiques. Aujourd’hui, de ce côté-ci de la Manche, certains craignent d’éventuelles récupérations, à l’image de la documentariste Laurence Karsznia, citée par L’Humanité : « Cette émission sert la soupe à l’extrême droite […]. Elle finit par convaincre que "l’assistanat est le cancer de la société française", selon la formule de Laurent Wauquiez. » « Je n’ai aucun point de vue politique, mais de documentariste », a répondu Stéphane Munka sur Europe 1.

Sa subjectivité s’exprime cependant au détour de commentaires qui ne manquent pas de claquer à l’oreille, tels que « La fête commence tôt car c’est le jour des allocs. Et ça tombe bien, car dans l’appartement, il n’y a plus rien à boire » ou « Quand il a un problème, Philippe boit. Et il a souvent des problèmes. » Des propos assumés : « Il y a effectivement quatre ou cinq commentaires que j’avais écrits de manière un peu caricaturale et que j’ai laissés. Parce que finalement, la manière dont je les ai écrits au montage est un peu représentative dont je l’ai vécu un peu sur le tournage », a reconnu le réalisateur auprès de France inter. A vous de voir si ce « docu-réalité » est, ou non, à la rue.