«Spécial investigation»: Que sait-on du journaliste qui a infiltré une cellule djihadiste pendant six mois?

DOCUMENTAIRE « Soldats d’Allah » est diffusé ce lundi soir sur Canal + dans l’émission « Spécial investigation »…

Delphine Bancaud

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Un journaliste a infiltré pendant six mois une cellule de Daesh en France.
Un journaliste a infiltré pendant six mois une cellule de Daesh en France. — Canal+

« Je suis musulman et journaliste, je peux aller là où mes confrères ne pourront jamais mettre les pieds. » Pour Soldats d’Allah, diffusé ce lundi à 20h55 sur Canal + dans l’émission Spécial investigation, le journaliste Saïd Ramzy (son nom a été modifié par mesure de protection) a infiltré pendant six mois une cellule d’aspirants-djihadistes à Paris et Châteauroux. Cette cellule, qui préparait un attentat en France, a été démantelée par la DGSI fin 2015. 20 minutes revient sur le parcours et les motivations du journaliste.

« Je leur en veux d’avoir perverti l’islam tranquille de mon père »

Saïd a 29 ans, il est de la même génération que les terroristes du Bataclan. Comme certains d’eux, il est issu d’un milieu modeste. « Je suis musulman, mais j’aime la fête, boire des coups en terrasse avec mes amis. Ce qui ne m’empêche pas de prier. Dieu seul juge. Le moment venu, je m’expliquerai auprès de lui », explique-t-il au Parisien.

Le jeune homme a voulu comprendre pourquoi, malgré les points communs qu’il peut avoir avec les apprentis djihadistes, leurs parcours sont si différents. « Mon but était de tenter de comprendre ce qu’ils ont dans la tête », indique-t-il dans une interview à Télérama.

S’il a accepté de prendre autant de risques, c’est aussi parce qu’il ressent une certaine colère : « Je leur en veux d’avoir perverti l’islam tranquille de mon père », indique-t-il dans la bande-annonce du documentaire. « Je veux combattre ces types qui tuent au nom d’Allah. Et l’arme que j’ai choisi, c’est l’infiltration », ajoute-t-il dans Télérama.

Une infiltration d'« une facilité déconcertante »

Son travail d’infiltration s’est déroulé de l’été 2015 à janvier 2016. « Les adeptes de Daesh, je les ai rencontrés (…) sur Internet, avec une facilité déconcertante », raconte-t-il encore au Parisien.Le contact s'est établi via l’application Telegram, un réseau social sécurisé. Il a ensuite rencontré en personne celui qui se présente comme « l’émir » de cette dizaine de jeunes gens (certains musulmans par leur famille, d’autres convertis) qui vivait à Châteauroux dans l’Indre.

Cela se passe dans le parc d’une base de loisir, déserte en hiver. Le journaliste est équipé d’une minuscule caméra dissimulée dans ses vêtements. Lors de leur première rencontre, l’émir du groupe, un jeune franco-turc qui se fait appeler Oussama, tente de convaincre le journaliste, qu’il ne connaît que sous le nom d’Abou Hamza, que le paradis les attend, à l’issue d’une mission suicide, en Syrie ou en France.

Erreurs

Gagner la confiance des apprentis djihadistes n’a pas été chose facile: « Certains d’entre eux sont franchement paranoïaques. Ils te testent sans cesse ». Mais une fois obtenue, les enregistrements des conversations permettent de comprendre les motivations de ces apprentis djihadistes qui, bien que connus des services antiterroristes et pour la plupart surveillés, se rencontrent et complotent.

Saïd Ramzy est suivi à distance par Marc Armone (un pseudonyme), aussi journaliste, qui est équipé d’une caméra cachée. Mais il refuse d’être accompagné par des gardes du corps, afin de rester le plus discret possible. « Je pouvais compter sur une équipe soudée et sur ma hiérarchie à laquelle je rendais compte, pas à pas », raconte-t-il au Parisien. « Au fil des mois, malgré les précautions, j’ai cependant commis des erreurs », confie-t-il cependant.

Viser une boîte de nuit et tirer « jusqu’à la mort »

Les choses s’accélèrent quand un certain Abou Souleiman, que le journaliste ne rencontrera jamais, revient deRaqqa, capitale en Syrie de l’EI, et lui donne rendez-vous dans une gare RER. Là, une femme en niqab lui remet une lettre dans laquelle un plan d’attaque est décrit : viser une boîte de nuit, tirer « jusqu’à la mort », attendre les forces de l’ordre et actionner des ceintures explosives.

L'attaque n'aura jamais lieu: le groupe était surveillé et de premières arrestations ont lieu. C'est là que l’infiltration s’arrête. Mais un membre du groupe a échappé au coup de filet et envoyé un message au journaliste : « T’es cuit, mec ».

Aujourd’hui menacé de mort, Saïd Ramzy refuse cependant de se laisser aller à l’angoisse. « Je ne veux surtout pas jouer les héros, mais je n’ai jamais eu peur d’eux, ni pendant l’infiltration, ni aujourd’hui. Comment pourraient-ils s’en prendre à ma personne, alors qu’ils ne connaissent pas mon identité et ne disposent pas même d’une photo de moi ? Le seul risque que j’encours, c’est de les croiser dans la rue. Et la France est un grand pays… », confie-t-il à Télérama.