«Le Zapping» de Canal+ est-il le dernier rescapé de «l'esprit Canal»?

TELEVISION Malgré les nombreuses menaces qui planent sur sa tête, le « Zapping », émission historique de Canal +, ne renonce aucunement à son impertinence et sa liberté de ton…

Clio Weickert

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Image extraite du «Zapping» des 30 ans de Canal+
Image extraite du «Zapping» des 30 ans de Canal+ — CANAL+

Certains y ont vu un acte suicidaire, d’autres une preuve de bravoure remarquable. Vendredi 8 avril, le Zapping a de nouveau frappé fort, en s’attaquant une fois encore à l’épée de Damoclès du groupe Canal + :  Vincent Bolloré. La veille, France 2 consacrait son Complément d’enquête au patron de Vivendi, dans un numéro intitulé  Vincent Bolloré, un ami qui vous veut du bien ?. Le lendemain, le Zapping, porté par Patrick Menais, son créateur historique, lui dédiait son émission, soit plus de 6 minutes d’un savant montage, ironique à souhait.

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Par sa liberté de ton et son impertinence, le programme court semble le seul poil à gratter de la chaîne cryptée à avoir survécu au règne de Vincent Bolloré. Mais peut-être pas pour longtemps… Alors que Patrick Menais serait sur la liste noire du patron de Vivendi, selon Télé Loisirs, Cyril Hanouna pourrait reprendre prochainement les rênes du Zapping, ce qui changerait fondamentalement la donne. Car au final, le programme court ne serait-il pas actuellement le seul rescapé de « l’esprit Canal » ?

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Montage, décryptage et décalage

« Un jour des trentenaires ont débarqué en parlant normalement, ils pouvaient se foutre de la gueule de telle ou telle communauté, ou sortir un pétard sur le plateau », avait expliqué Patrick Menais à 20 Minutes en 2014, lors des 30 ans de Canal +. Cette déconne, et cette liberté, c’est ce qu’on a très vite appelé « l’esprit Canal », l’ADN de la chaîne, mais aussi du Zapping lui-même. Un programme court, qui a vu le jour en 1989, quatre ans après la naissance de la chaîne cryptée. « C’est avec Groland, un maillon identitaire de cette époque », explique la sémiologue et analyste des médias Virginie Spies. « La grande époque De Greef/Lescure où c’était presque un devoir de se moquer de soi-même, et où toute vérité était bonne à contredire ».

La marque de fabrique du Zapping ? Un enchaînement de séquences, piochées dans divers programmes télé, diffusées dans les 24 heures précédant l’émission. Mais c’est loin d’être une banale compilation d’images. « Ils donnent du sens exclusivement grâce au montage, juste en faisant un choix et en découpant », analyse Virginie Spies, « ils éditorialisent l’actualité par le montage, c’est une façon inédite de voir la télévision ».

Le goût de l’impertinence

« Si on regarde bien le montage – qui est mon langage — on verra que je ne suis pas tendre, je n’évite pas les polémiques », reconnaissait Patrick Menais il y a deux ans. Une ère pré-Bolloré, où le Zapping et les Guignols n’hésitaient pas à dézinguer la télé, et encore moins les têtes de Canal. Mais ça, c’était avant, et les marionnettes ont depuis gentiment rangé leurs griffes, et vivotent désormais le soir en crypté. Mais le Zapping, lui, est loin d’avoir mis des gants.

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Depuis l’arrivée de Vincent Bolloré aux commandes, Patrick Menais et son équipe n’ont toujours pas cédé aux menaces qui planent pourtant sur leurs têtes. Disons même que depuis l’été meurtrier qui a secoué Canal, les trublions ont redoublé d’efforts. En septembre dernier, le programme court n’avait pas hésité à relayer les propos polémiques de Maïtena Biraben sur le « discours de vérité » du Front national, se mettant alors à dos la présentatrice du Grand Journal. Quelques semaines plus tard, ils diffusaient de larges extraits du documentaire sur le CIC censuré par Canal +, une banque avec laquelle Vivendi a de « nombreux liens d’intérêt », tel que l’avait rapporté Mediapart. Une estocade peu appréciée par le patron du groupe.

Chronique d’une mort annoncée ?

Le Zapping aurait-il donc signé son arrêt de mort ? Pour Virginie Spies, c’est en tout cas « le dernier rempart » auquel peut se confronter Bolloré, qui semble bien décider à redéfinir l’esprit Canal. Une entreprise que déplore quelque peu l’analyste des médias. « Canal + était la chaîne à la plus forte identité, et les téléspectateurs s’étaient attachés à cette marque. Or, elle est en train de se faire dépouiller de cette fortune… ». Si Patrick Menais et ses collaborateurs résistent donc encore et toujours à l’envahisseur, l’annonce d’une terrible sentence semble plus imminente que jamais.