Attentats à Paris: Pourquoi restons-nous scotchés devant les chaînes d’info en continu?

TELEVISION Alors que les informations en boucle sur BFM TV et iTélé sont qualifiées « d’anxiogènes », on n’arrive pas à décrocher. Pourquoi et quels risques pour notre santé mentale…?

Anne Demoulin

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Logo de la chaîne d'information en continu BFM TV lors de la conférence de presse de rentrée le 5 septembre 2012.
Logo de la chaîne d'information en continu BFM TV lors de la conférence de presse de rentrée le 5 septembre 2012. — REVELLI-BEAUMONT/SIPA

Il est presque impossible de décrocher des écrans télé des chaînes d’info après la série d’attentats survenue à Paris ce vendredi 13 novembre. Dans le même temps, BFM TV et iTélé sont qualifiées « d’anxiogènes » sur les réseaux sociaux. Voilà tout le paradoxe de notre addiction aux chaînes d’infos lors d’événements tragiques. Comment expliquer ce phénomène ? Quelles sont les conséquences de cet abus d’images pour notre santé mentale ?

« Maîtriser quelque chose qui nous échappe »

Plusieurs facteurs expliquent pourquoi on devient subitement accros à ce flux d’info, continu et répétitif. « Tout d’abord, la pulsion scopique. On a envie de voir l’événement », lance l’analyste des médias François Jost.

« Cela va bien au-delà du simple fait d’être informé, estime Michael Stora, psychologue, psychanalyste et fondateur président de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines. La pulsion voyeuse, le voyeurisme, c’est la volonté de maîtriser quelque chose qui nous échappe. »

Difficile de prendre conscience d’une telle tragédie. « Sans images, on ne va pas croire à l’événement de la même façon », note François Jost. « Les images vont nous aider à prendre conscience que c’est vraiment arrivé », confirme le psychologue.

« Communier avec l’événement »

« Les événements sont en train de se passer au moment même où l’on regarde, du coup, on a l’impression de communier avec l’événement », analyse Virginie Spies, sémiologue et analyste des médias.

« Au moment des événements en direct, ces chaînes permettent d’avoir un lien avec le monde extérieur, de savoir qu’on n’est pas seul », renchérit Stéphan Dehoul, psychologue et psychothérapeute, spécialiste des adolescents et des médias.

« Elles donnent l’impression qu’il va toujours se passer quelque chose »

« Restez avec nous », les bandeaux en bas des écrans, les logos « en direct » et « urgent », tout est fait pour que le téléspectateur ne zappe pas. « Les chaînes d’info en continu et les éditions spéciales des chaînes généralistes donnent toujours l’impression qu’il va toujours se passer quelque chose », remarque Virginie Spies.

Ces chaînes sont « à la fois le remède et le poison. D’un côté, elles permettent de suivre les événements, de contrôler l’incontrôlable, donc de gérer l’angoisse. De l’autre, la répétition des images en boucle est une source d’anxiété », poursuit Stéphan Dehoul.

« Regarder ces chaînes peut être traumatisant »

Il faut « réguler le temps passé devant ces chaînes », conseille Stéphan Dehoul. « Cela peut être traumatisant, parce que lorsqu’on regarde ces images, on est passif », explique Michael Stora.

Une étude parue dans Proceeding of the National Academy of Sciences démontre que le fait de regarder six heures ou plus d’infos par jour, au moment de l’attentat de Boston et dans la semaine qui a suivi, était corrélée à un stress plus aigu que celui créé par le fait d’avoir été un participant ou un témoin direct de l’événement.

« Débriefer son traumatisme sur les réseaux sociaux »

Les deux psychologues recommandent de regarder ces chaînes à plusieurs ou en famille, et d’échanger ses impressions, notamment avec les ados. « Il ne faut pas rester passif, mais poster sur les réseaux sociaux pour débriefer son traumatisme », détaille Michael Stora. Cela permet de partager son émotion, son désarroi, sa colère ou encore son soutien, bref, les réseaux sociaux assurent ici « une fonction cathartique », précise Stéphan Déhoul.

Pas question de mettre les enfants devant BFM TV ou iTélé. « Ni image, ni même le son », estime Stéphan Déhoul. Les enfants ne comprennent pas forcément le principe des images en boucle. « Des études ont montré qu’à l’occasion du 11-Septembre, les enfants, qui voyaient les images des deux tours en boucle, avaient l’impression que l’événement se reproduisait », souligne le psychologue.

Les infos en boucle ne sont pas à conseiller aux adultes. Troubles du sommeil, stress, anxiété, voire même parfois paranoïa, énumèrent les deux psychologues. « N’hésitez pas à parler des événements à votre médecin », prévient Stéphan Déhoul. Même s’il faut se garder de « stigmatiser les écrans, le premier traumatisme, ce sont ces terribles événements », conclut Michael Stora.