Jérôme Pierrat, à l'origine de la série «Panthers»: «Leur marque, c'est le culot»

INTERVIEW Journaliste d’investigation spécialiste du grand banditisme, Jérôme Pierrat est à l’origine de la série «Panthers», qui démarre ce lundi soir sur Canal+…

Annabelle Laurent
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L'acteur croate Goran Bogdan (Milan Celtic) joue un ex-Panthers qui doit reprendre du service, dans la série de Canal+
L'acteur croate Goran Bogdan (Milan Celtic) joue un ex-Panthers qui doit reprendre du service, dans la série de Canal+ — Canal+

Ils ont rendu fous les enquêteurs du monde entier. Les Panthers, ces braqueurs de bijouteries de luxe, en majorité d’anciens militaires originaires de l’ex-Yougoslavie, restent une énigme. Aussi légendaires qu'insaisissables. Le spécialiste du grand banditisme Jérôme Pierrat s'y est intéressé de près, et lançait, en 2009, l’idée d’une série auprès de Canal+.

Six ans plus tard, Panthers arrive sur la chaîne cryptée avec un parti pris international très ambitieux - un scénariste anglais aux manettes, un tournage en français, anglais et serbe, un réalisateur suédois (Johan Renck de Breaking Bad ou Walking Dead), et six épisodes musclés qui peinent à surprendre au démarrage - la lassitude de la mafia, après Gomorra?- mais nous embarquent ensuite dans une fresque de la criminalité européenne complexe, haletante et tenue par ses personnages, denses et tourmentés. 

La série s’ouvre sur un braquage spectaculaire à Marseille, mais l'intrigue s'oriente assez vite sur des enjeux géopolitiques. Etait-ce la direction que vous vouliez donner au départ? 

On ne voulait pas que ce soit un film de braquage. Il y avait dès le départ la géopolitique, la partie sur les banlieues françaises… Mais c’est en travaillant avec les Anglais, avec Jack Thorne [le scénariste] qu’on a décollé un peu plus du film de genre. Et c’était aussi la volonté des diffuseurs. Comme l’âge d’or des Pink Panthers est passé, le glissement s’est fait naturellement, pour imaginer l’après.

Les Panthers, c’est presque folklorique: les diamants, l’absence de violence... Ils ne font peur à personne, c'est des voyous du cinéma. Ça coûte cher aux assurances, ça traumatise éventuellement la personne de la bijouterie, mais pas bien longtemps. Ce qui nous intéressait davantage, c’est la collusion avec la société. Et la transformation du monde criminel, qui entre dans une zone grise. En écho à notre monde actuel où la finance se criminalise, et où le criminel va de plus en plus vers le légal. Les Panthers sont un gang très médiatique mais l'essentiel du crime, et la vraie menace pour la démocratie, n'est pas là. 

Tahar Rahim, John Hurt, Goran Bogdan, Samantha Morton. Crédit: Stéphane Grangier, Canal+. 

Comment avez vous travaillé avec le scénariste anglais Jack Thorne, auquel on doit Skins et Shameless, mais aucun thriller? 

Il est beaucoup plus sensible que moi! Il y avait justement une vraie complémentarité, il a mis beaucoup de chair et d’humain dans l’histoire. Mais il fallait qu’il se plonge dans le milieu, et on pas mal bourlingué ensemble. Dans les Quartiers Nord de Marseille, dans le 9-3, dans des camps de gitans en Serbie, au Monténégro… à la rencontre d’un panel assez large de types plus ou moins recommandables, aussi bien des voyous que des politiciens serbes radicaux, ou le personnage d’expert en sinistres. Jack ouvrait grand les yeux et les oreilles, il était comme un enfant. 

Un journaliste et un scénariste n'ont pas les mêmes objectifs. A quel point avez-vous veillé au réalisme de l’intrigue? 

On s'est vus pendant deux ans tous les deux mois à Londres, et c’était notre petite bagarre, je tenais à ce qu’il reste dans les clous. Je faisais un peu l’ayatollah. Pour que tout soit plausible et réel. Un exemple très anecdotique à Marseille: il voulait absolument que la cité ait deux entrées, et je m’arc-boutais. J’ai fini par l’emmener à la Castellane à Marseille, et il a compris. Avec une seule entrée, c’est comme un château fort: indispensable pour une plateforme de la drogue. On se battait gentiment. Surtout sur Marseille, les flics, les Serbes, je ne le lâchais pas. Mais les chaînes aussi voulaient une série réaliste.

Nikola Djuricko (Milomir Bukva) face à Goran Bogdan (Milan Celik). Crédit: Stéphane Remael, Haut et Court. 

Quel a été votre rôle ensuite, sur le tournage?

Je suis pas mal intervenu à Marseille pour qu’on tourne dans les quartiers Nord, où je suis resté longtemps pour un documentaire de Canal+ [Marseille Gangsters]. J’ai bossé là-dessus pour qu’on puisse tourner sans payer…

On vous a réclamé de l’argent? Combien ?

Bien sûr. Ils vous réclament le chiffre d’affaires qu’ils vont perdre à cause de l’interruption du trafic dans la cité… Là, les dealers nous demandaient 90.000 euros sur 3 jours. On a trouvé un accord, et on a associé les gens du quartier au tournage. Ils ont joué le jeu.

La série montre les Panthers sur le déclin. Leur dernier gros casse remonterait à Cannes, en 2009, l'un de leurs leaders a été arrêté en 2012. Où en sont-ils réellement? 

Leur âge d’or est passé mais ils sont toujours actifs. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce n’est pas un gang, c’est une nébuleuse, une mouvance criminelle. Entre eux, ils ne s’appellent pas les Pink Panthers, ils ne jouent pas aux cow-boys comme des gamins! 

Les journalistes et la police les ont surnommés comme ça et ils s’en amusent. Mais oui, ils sont en déclin. Il y a 190 mecs au trou, et aujourd’hui les gros leaders sont soit incarcérés, soit planqués. La relève, ce ne sont pas forcément des voyous. Le mode opératoire est déjà défini, ensuite ils prennent des jeunes auxquels ils disent «si t’as des couilles tu y vas, et on te refile 100.000 balles».

La plupart des jeunes montent sur une seule affaire, et les anciens se contentent du recel. Ils ciblent des bijouteries moins prestigieuses, qui n’ont pas eu les moyens de renforcer leur sécurité, car depuis les bijouteries se sont adaptées, les vraies pierres ne sont plus exposées en vitrines. 

Le mode opératoire des Panthers les a rendus célèbres. Mais quelle était leur force, ce qui les rendait si intouchables? 

Leur marque, c’est le culot. Dans tous leurs premiers braquages, ils n’étaient pas armés! Ils y vont sans rien, à l’heure la plus chaude la journée. Pas à l’ouverture ou à la fermeture, comme le veut «l’usage». Ils sont à visage découvert et font des raids éclairs, en choisissant les pièces les plus onéreuses des endroits les plus fous, comme la place Vendôme.

L’idée, c’est: on prend une masse, on descend la vitrine quand personne ne s’y attend, j’aurai pris 15 millions d’euros et ça aura duré 15 secondes. Mais leur vraie force, c’est qu’ils ont les filières de recel, d’écoulement. Cela tient aux réseaux du milieu yougoslave qui depuis les années 1960 se sont spécialisés dans les cambriolages de bijouteries.

Quel est pour vous le braquage qui a créé leur légende? 

Il y a le braquage de Londres, en 2003, d’où ils tirent leur nom parce que la police avait retrouvé un diamant de 450.000 dollars dans un pot de crème pour le visage, exactement comme dans une scène de La Panthère rose. Il y a aussi celui de Saint-Tropez: ils arrivent en plein jour habillés comme des touristes, ils repartent en balançant leurs bobs et leurs lunettes et fuient à bord d'un speed-boat. Ça avait de la gueule! Et puis il y a en 2007 celui de Dubaï, que l'on peut voir sur YouTube. Ils défoncent la vitrine en voiture... Celui de Dubaï a vraiment fait leur légende.



La série comptera des Panthers parmi ses spectateurs, à votre avis?

Bien sûr. Ils ont été très attentifs au tournage dans leur région. Le Monténégro, c’est plus petit que la Corse, vous vous doutez qu’une équipe internationale de 150 personnes ne passe pas inaperçue. Ils m’ont dit qu’ils étaient au courant, et ça les a plutôt amusés. J’ai bien prévu de leur envoyer quelques coffrets DVD! Mais je pense être qu’ils vont être à la fois déçus et soulagés: dans les deux cas parce qu’ils ne sont pas vraiment les vedettes de la série.