Viola Davis: Pourquoi il a fallu attendre 67 cérémonies avant cet Emmy historique

EMMYS L'actrice de «How to Get Away With Murder» est entrée dans l'histoire d'Hollywood dimanche en devenant la première actrice noire récompensée dans un rôle dramatique…

Annabelle Laurent
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Viola Davis
Viola Davis — M6/ABC

Il a fallu attendre 67 cérémonies. Pour son interprétation ambigüe de l’énigmatique enseignante en droit d’How to Get Away With Murder (rebaptisée Murder en France et diffusée cet été sur M6), Viola Davis est devenue dimanche soir la première actrice noire récompensée aux Emmys Awards dans un rôle dramatique. Un moment historique, dont les médias se font l’écho des deux côtés de l’Atlantique. Ce qui déclenche une question toute simple: pourquoi seulement maintenant?

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Un Emmy pour un acteur noir dès 1966

La réponse, Viola Davis l’a donnée lors de son émouvant discours, les yeux humides et la voix chevrotante: «Vous ne pouvez pas gagner un Emmy pour des rôles qui ne sont pas là.»

Mais rappelons d’abord que du côté des hommes comme de celui des comédies, le pas avait été franchi bien avant pour la communauté afro-américaine. En 1966, alors que le mouvement des droits civiques bat son plein, Bill Cosby reçoit le tout premier Emmy décerné à un acteur noir, pour son rôle d’agent secret sous couverture de joueur de tennis dans la série Les Espions (diffusée sur M6). Il recevra ensuite quatre Emmys supplémentaires, dont trois années de suite celui de meilleur acteur.

Bill Cosby reçoit le premier Emmy Award décerné à un acteur noir, en 1966. - AP/SIPA


En 1981, Isabel Sanford (décédée en 2014) est la première actrice afro-américaine à recevoir l’Emmy de la meilleure actrice dans une comédie pour son rôle dans The Jeffersons (inédite en France), la première série du petit écran américain à mettre en scène, en prime time, un couple afro-américain aisé et un couple mixte .

«Murder», «Empire», «Scandal»: Enfin des premiers rôles 

Si l’Emmy de Viola Davis est historique, c’est du côté des dramas, qui ont ouvert ces dernières années leurs castings aux actrices afro-américaines dans des premiers rôles, et dans des séries à très forte audience.

Une autre actrice noire aurait pu remporter l’Emmy dimanche face à Viola Davis: Taraji P.Henson de la série Empire, le soap opera phénomène de Lee Daniels (Precious) dont la mise en scène des coulisses du milieu hip hop a passionné 13 millions de spectateurs par épisode et 17 millions pour le final. Du jamais vu depuis les années 1990-2000.

Le personnage de Cookie (Taraji P. Henson) dans la série « Empire ». - FOX


Il faut bien sûr citer Scandal, déjà signée de la grande prêtresse des séries US Shonda Rhimes (Grey's Anatomy, Private Practice...), qui offre depuis cinq saisons un très beau rôle de redoutable avocate à Kerry Washington. L'actrice était en pleurs dimanche soir lors du discours de Viola Davis. 


Autres actrices récompensées lors de cette 67e cérémonie, Regina King de American Crime, meilleur second rôle dans une minisérie, et Uzo Aduba («Crazy Eyes») de Orange is the New Black, meilleure actrice dans un second rôle dramatique.

Les networks à l’écoute de «l’appétit du public»

Mieux, les immenses succès d’Empire et de Murder encouragent les networks (ABC, Fox…) à poursuivre sur leur lancée. Le chef de l’unité fiction d’ABC Channing Dungley explique ainsi à Variety ne pouvoir ignorer «l’évident appétit du public pour des séries qui reflètent le monde autour de nous». «Ce n’est pas qu’une question de diversité. C’est une question d’authenticité. Le public a hâte de se voir davantage à l’écran», explique-t-il alors qu’ABC a confié le rôle principal de sa nouvelle série Runner à l’actrice afro-américaine Paula Patton.

De son côté, la Fox s’est ravisée après avoir initialement envisagé de caster un acteur blanc pour le remake de Luther, la série de la BBC avec Idris Elba.

13 % d’actrices afro-américaines dans les séries 

Les progrès de la représentation de la diversité ne se voient pas encore dans les chiffres. Selon une récente étude («Boxed in») relayée par le site d’actualité économique américain Quartz, alors que 63 % de la population américaine n’est «ni blanche ni hispanique», 78 % des femmes représentées dans les séries américaines de 2014-2015 sont blanches, et 13 % sont afro-américaines. En 2010, 12 % des actrices étaient afro-américaines, soit une très mince progression.

Mais les chiffres ne tiennent pas compte de l’importance des rôles. En septembre 2014 le New York Times rencontrait Viola Davis et énumérait ses rôles: une mère accro au crack (Antwone Fisher), la mère d’un enfant kidnappé (Prisoners), la mère de James Brown (Get on up), etc... «Mes rôles ont souvent fait tapisserie», se désolait l’actrice, qui racontait: «Je reçois des appels où l’on me dit: J’ai un super projet pour vous. Vous allez être avec Vanessa Redgrave, Julianne Moore, Annette Bening (…) Ensuite je reçois le script, et mon rôle tient sur une page ou deux.»

Auprès de 20 Minutes qui l’interrogeait fin juin au sujet d’une scène très commentée de Murder où l'on voit l’héroïne tomber la perruque, Viola Davis se réjouissait que l’on puisse enfin «montrer [notre] beauté et [notre] complexité en tant que femmes non-blanches.» En écho à ses remerciements émus de dimanche: «Merci à tous les scénaristes. Aux personnes fantastiques que sont Ben Sherwood, Paul Lee, Peter Nowalk, Shonda Rhimes, ces gens qui ont redéfini ce que cela signifie d’être belle, d’être sexy, d’être une femme de tête, d’être noire.»

Tandis que sur Twitter échangeaient deux grandes femmes, Shonda Rhimes et Oprah Winfrey. A l'une qui, bouleversée, se disait «sans mot», la célèbre présentatrice lui rappelait que «tout cela n'aurait pu arriver sans elle», la remerciant d'avoir «ouvert d'un grand coup de pied» la porte que franchit grâce à elle Viola Davis